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Full text of "Jean Barois"

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ROGER MARTIN DU GARD 



JEAN BAROIS 



DIXIÈME ÉDITION 



m^ 



PARIS 

ÉDITIONS DE LA 

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

35 fit 37, RUE MADAME 



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JEAN BAROIS 



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DU MÊME AUTEUR 
Devenir (Ollendorff) 1909 



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ROGERi MARTIN, DU GARD 



JEAN BAROIS 



" La conscience malade, voilà le théâtre 
de la fatalité moderne. ** 

SUARÈS. 



mp 



PARIS 

ÉDITIONS DE LA 

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

35 & 37. RUE MADAME — 1918 



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IL A ÉTÉ RÉIMPOSÉ ET TIRÉ A PART 
DE LA PREMIÈRE ÉDITION, 30 EXEMPLAIRES 
SUR VERGÉ D'ARCHES NUMÉROTÉS DE 1 A 30 



8^6 _ 



TOUS DROITS DE REPRODUCTION 
ET DE TRADUCTION, RÉSERVÉS POUR 
TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE 
COPYRIGHT BY GASTON GALLIMARD 1917 



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' A M. MARCEL HÉBERT. 

<^ Votre sensibilité religieuse ne peut guêtre Uessée par certaines tendances 

de ce livre. Je le sais ; et je vous remercie d^ autant plus d*en avoir accepté 
la dédicace. 

Votre nanu au seuil de ces pages, nest pas seulement le témoignage 
du respectueux et vivace attachement que je vous porte depuis vingt ans. 
Je suis assuré quil me vaudra, de tous ceux qui connaissent la noUesse de 
votre pensée et le riche apport critique de votre œuvre, une attention plus 
grave, et comme un rt^let de cette estime qui entoure Fâoquent renoncement 
de votre vie. 

R. M. G. (Octobre I9I3J 



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PREMIÈRE PARTIE 



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LE GOUT DE VIVRE 



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En 1878, à Buis- 'la^Dame (Oise). 



La chambre de Mme Barois. 

Pénombre . Derrière les rideau x, la lune s trie de noir et de 
blanc les Persienn es. Sa lueur sur le parquet, met en relief un 
bas, de robe, une bottine dliomme qui Baf* silencieusement la 
mesure. Deux respirations ; deux êtres s*immobilisant dans une 
même attente*. 

Par moments, dans la pièce voisine, le grincement d'un lit 
de fer ; une voix d*enfant, sourde» entrecoupant des mots de 
rêve ou de délire. Daiis 1 entrebâillement de la porte, un reflet 
mouvant de veilleuse. 

Longue pause. 

LE DOCTEUR (à voîx basse). — Le bromure agit, la nuit va être plus 
calme. 

Lourdement Mme Barois se lève et, sur la pointe des pieds, 
s*i^proche de la porte ; appuyée au vantail, le masque merte 
et douloureux, les paupières à demi baissées, elle regarde 
fixement dans la chambre éclairée. 

Mme Barois : grande vieille femme, au ventre déformé, k 
la démarche pesante. 

L'état cru de la veilleuse fouille impitoyablement son visage 
ravagé ; la peau est jaune, distendue ; des ombres soulignent 
la bouffissure des yeux, la chute des joues, le gonflement des 
lèvres, le fanon. 

Une bonté rigide, un peu bornée ; une douceur têtue ; de la 
réserve. 



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44 JEAN B A R 1 S 

Quelquet minutes. 
MADAME BAROis (bas). — Il dort. 

Elle ferme avec précaution la porte, allume une lampe et 
vient se rasseoir. 

LE DOCTEUR (posant sa main sur celle de sa mère, et, par habitude, glis- 
sant les doigts jusqu'au pouls). — Vous aussi. Maman, ce voyage vous 
a épuisée. 

Mme Barois secoue la tête. 

MADAME BAROIS (bas). — Je sens que tu m'en veux, Philippe, d'avoir 
emmené Jean là-bas. 

Il ne répond pas, 

«I Le Docteur Barois : cinquante-six ans. Petite alerte ; gestes 

vifs et précia. 

Le poil déjà gris. Un visase fin et comme aiguisé : Tarête du 
nez est coupante» la xnoustache darde deux bouts cirés, la barbe 
pointe ; un demi-sourire, malicieux et bon* amincit les lèvres ; 
l'œil mobile et perçant luit à feux brefs à travers le lorgnon. 

MADAME BAROIS (après une pause). — Pourtant, ici, tous me l'ont 
conseillé... Et Jean, qut me tourmentait pour oue ie l'inscrive ! Il avait 
le pressentiment, ce petit, qu'il reviendrait débarrassé de son mal. Pen- 
<lant tout le voyage, il s'est fait répéter l'histoire de Bernadette... 

Le docteur retire son k>rgn0n : regard myope, plein de 
tendrose. Mme Barois se tait. Leurs pensées se reconnaissent 
et se heurtent : tout usi passé entre eux, 

MADAME BAROIS (les ye«x au ciel). -^ Oui, tu ne pieux pl«is comprendre... 
Nous ne pouvons plus nous comprendre, toi et moi, mon fils et moi I 
Et voilà ce qu'ils ont feiit de toi, à raris^ de- l'enfant que tu étais... 

LE DOCTEUR. — Ma pauvre Miman, ne discutons pas... Je ne vous repro- 
<:he rien. Rien, sinon de m'avoir averti lorsqu'il était trop tard pour que je 
dise non* Jean n'était pas capaMe de supporter un pareil voyage, dans 
un train omnibus, en troisième... 



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LE GOUT DE VIVRE 15- 

MADAME BAR0I6. *^ Est-ce quê tu ne t'exagères fMisson état, monenfimt ? 
Tu Tad retrouvé ce soir, avec die la fièvre, arec du déitre... Mais tu ne Tas 
pas vu tout cet hiver... 

LE DOCTEUR (soucieux). — Non je ne l'ai pas vu, tout cet hiver. 

MADAME BAR0I6 (enhar<Me). ^^Di^llift cette bronchite, ii n'a jamais 
repris sa mine, c'est certain..* Ilie plaigimfil d'un point, là... Mais enfin, il 
n'avait pas l'air d'un enfant mala4^j,j0^ssure... Souvent !e eoir, il était 
gai, trop gai même... 

Le docteur remet soigneusement son loi^on et se penche 
vers sa mère ; il saisit sa main. 

LE DOCTEUR. — Trop gai, le soir... Oui... (Secouant la tête.) Vous 
oubliez trop vite le passé. Maman. 

MADAME BAROIS (têtue). *^ Làwiessus, mon enfant, tu sais ce que je 
pense. Jamais je n'ai voulu croire que ta chère femme ait été... ce que 
tu crois. C'est Paris qui te l'a tuée : comme tant d'autres I 

Le docteur baisse la tête. Il écoute à peine. A la lueur de la 
lampe, il vient d'apercevoir cette main qu'il caressait machi^ 
nalement : lourde main, usée et molle, tachée de rouille, aux 
doigts déformés. Il touche» avec un recul subit à sa petite en- 
fance, cette alliance amincie, prête à rompre, que la jointure 
enflée tiendra prisonnière maintenant, jusqu'à la fin... Et spon- 
tanément» pour la première fois de sa vie peut-être, ^ avec la 
tentation lâche de pleurer, de fuir, d'échapper à l'impitoyable, 
il porte à ses lèvres cette vieille main méconnaissable, qu'il 
ne confondrait p^Emrta^t avec aucune autre. 

Mme Barois, ^ênee; retire sa main. 

MADAME BAROIS (avec âpreté). — Et d'abord, Jean est de notre côté, 
tout à fait... C'est ton portrait, voyons ! Tout le monde le dit ! Cet en- 
fant-là n'a rien de sa mère... 

Pause. 

LE DOCTEUR (à lui-même, sombre). — J'ai été tellement occupé, tout cet 
hiver ..c (Il s'aperçoit qu'il n'a pas répondu à sa mère. Il se tourne affec- 
tueusement.) C'est dur, le métier, dans ces cas-là, Maman... Un fils 
malade, à quelques heures de Paris, et se laisser prendre son temps, tout 



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]6 JEAN BAROIS 

son temps, heure par heure, pour d'autres... Chaque fois qu*on inscrit 
un rendez-vous nouveau, penser k cette feuille d*agenda qu*on ne peut 
garder blanche... Ah I si je pouvais quitter tout, m'installer là, près de 
lui, près de vous deux I... (Tranchant.) Mais je ne peux pas. C'est impos- 
sible. 

Il soulève son pinçe-ne7, lessuie, réfléchit Quelques ins- 
tants, i>uis le replace avec décision. La parole devient brève, 
affirmative, — professionnelle. 

LE DOCTEUR. — II Va falloir redoubler de surveillance, nuit et jour ; 
combattre pied k pied le mal... 

Mme Barois laisse échapper un geste d'incrédulité. 

Le docteur s'arrête net, enveloppe sa mère d'un coup d'œil 
rapide. Une seconde de désarroi : ainsi, lorsqu'au cours d'une 
opération il doit brusquement renverser son plan. Puis l'œil 
s aiguise, se fixe ; une résolution nouvelle. 

Long silence* 



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II 



Huit jours après, un dimanche matin. 

LE DOCTEUR (entrant dans la chambre de Jean). — Bonjour, mon 
petit. G>mment allons-nous, ce matin ? La fenêtre fermée, par ce beau 
soleil ? 

Il prend les mains de l'enfant, et le place devant lui, face au jour. 

LE DOCTEUR. — La langue... Bon... As-tu bien dormi, cette semaine ? 
Pas trop ? Tu t'agites toujours dans ton lit ? Tu te réveilles parce que tu 
as trop chaud ? Ah... (Une tape sur la joue.) Déshabille-toi que je t'ausculte 

j Jean : un gamin de douze ans, pâlot. 

^ Des traits nns, jsans caractère. Le regard est plus personnel : 

caressant, réfléchi, sans gaieté, u^^l^ 

Un torse malingre ; des traînées mauves, sur la peau mince, 

soulignent les côtes. 

LE DOCTEUR. — Voyons, maintenant... Appuie-toi, le dos au mur, comme 
l'autre jour ; les bras pendants... Lève le menton* ouvre la bouche... C'est 
ça... (Il retire son lorgnon.) Respire profondément, régulièrement... 
Recommence... 

Il écoute, le masque douloureux, l'oeil clignotant, isolé du 
monde par sa myopie et son attention crispée. 

L'angoissé du père. L'insouciance de 1 enfant qui bâille et 
regarde le ciel. 

Longue auscultation. 

LE DOCTEUR (simplement). — C'est bien, mon petit, tu peux te rhabiller... 
(Sourire très tendre.) Maintenant^ voici ce que je te propose : nous allons 
descendre au jardin, tous les deux, et causer tranquillement, au soleil, en 
attendant que ta grand'mère soit revenue de la messe, (^oi ? 

JEAN. — Grand'mère ne doit pas être partie... (Timide.) C'est la Pente- 
côte, papa... Jiaurais voulu... 



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18 JEAN B A ROIS 

LE DOCTEUR (doucement). — Non, mon petit, ce ne 9erait pas prudent 
Il fait chaud en marchant, et l'église doit être très fraîche. 



JEAN. — C'est si près... 



{8 



LE DOCTEUR. — Et piiis, il faut que je prenne le train de trois heures : 
une consultation, ce soir^ àParis**. Je veux te voir un peu, ta comprends > 
^Changeant de ton.) J'ai k te parler, Jean, sérieusement, très sérieusement..» 
*'n temps.) Descendons* 



L^ vîft^T logi'ft ^A« R(^« ^^^ V^somn^de la vill^ ' ^ f 

Le bâtiment dulond, adossé au clocher, etaye l'église ; les. 



deux ailes, basses, ^^i|\y«Bim en tuiles, avancent vers k rue ; ua 
mur de prison les fJSie, que ferme un hurge portail. 

L'espace ainsi clos est mi-cour, mi-jardm. Plusieurs fois par 
jour, le son des doches s'engoufÂre dîms ce puits sonore et: 
l'emplit jusqu'à ébranler les murailles. ^ \ " jV 

Ir ^ . 

Le docteur emmène Jean sous le beitsau de vigiiÀ vierges. 

LE DOCTEim (enjouement factice). — Allons, assieds-toi là... Nous sommes^ 
très bien, ici... 

JEAN (prêt à pleurer sans savoir pourquoi)* — Oui, papa. 

Le docteur a son visage d'hôpital : le nez pincé, l'œil fureteur 
et grave. 

LE DOCTEUR (fermement). — Voici ce que j'ai à te dire, Jean, en trois- 
mots : « tu es nialade »... 

Pause. Jean ne bouge pas. 

LE DOCTEUR. — Tu es malade, et plus que tu ne crois. (Nouvelle pause.. 
Le docteur ne quitte pas l'enfant du regard.) J'ai voulu que tu le saches,, 
parce que, si tu ne te scngnes pas toi-même, énergiquement, ça pourrait 
devenir grave... tout à fait grave... 

JEAN (retenant ses larmes). — Alors... Je ne vais pas mieux ? 

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LE GOUT DE VIVRE \9 

Le docteur secoue U têle. 

JEAN. — Alors» ce qui 8*e8t passé à Lourdea ? (Il r^léchit une seconde.) 
Peut-être que ça ne se voit pas encore... 

LE DOCTEUR. — Ce qui s'est passé là-'bas, moi. îe n'ea sus riea. Je di^ 
seulement ceci : aujourd'hui, tel que tu es là, devant moi tu es... très 
sérieusement atfté^. 

JEAN (demi'saurire). — Qu'est-ce que j'ai ? 

LE DOCTEUR (fronçant les sourcils). — Tu aa.«« (Longue hésitation.) 
Laisse-moi t'expliquer, écoute-moi, et tache de comprendre ce que je 
vais te dire. Ta mière... (Il retire son lorçM>n« l'essuie, et tourne vers Jean 
son regard myope.) Tu ne te rappelles rien de ta maman ? 

Jean» confus, fait un signe négatif., 

LE DOCTEUR.—;- Ta maman, jeune fille, vivait ici; k la campagne; elle se- 
portait bien, mais elle n'était pas très robuste;. Après notée marîafe, il a ^ ^ 
fallu qu'elle vienne habiter Paris, à cause de moi. Ta ^naissance l'a beou*'"^,' 
coup fatiguée... (Aspiration.) C'està^ ce moment-là qu*élté' a commencé à y 
^etne nuUie... (Insistant.) D'abô^Tline bronchite infectieuse.*. Tu sais ce/ u 
que c'est ^ ^ V 

\ 

JEAN* — G>miDe mot ? 

LE DOCTEUR. — .^EUe s'en est mal remise : elle passait de jnauvaîaes 
nuits à se retourner dans son lit, avec de la fièvre... (Mouvement de 
l'enfant.) Elle sentait toujours un point douloureux, là... (Il se penche, 
résolument) Tiens, là^.. 

JEAN (angoissé). — Gnome moi ? 

LE DOCTEUR. — Quand je me suis aperçu qu'elle était malade, j'ai voulu 
au'eUe se soigne. Je lui ai dit à peu près tout ce que je veux te dire aujour- 
d'hui. Malheureusement, elle ne m'écoutait pas... (Une pause. Hésitant 
sur les mots, mais d'une voix très ferme.) Ta maman» vois-tu, était une 
femme très bonne, douce, dévouée... et que j'aimais profondément... 
Mais elle étcut beaucoup plus jeune que moi... excessivement pieuse... ^ 
(Avec lassitude.) Je n'ai jamais pu prendre la moindre influence sur elle... 
Hle me voyait, tous les jours, conseiller, guérir des gens : pourtant, elle 
n'avait pas confiance... Et puis, elle ne se sentait pas vraiment malade. 



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2ff JEAN BAROIS 

Moi, je venais tTavoir mon service à Thôpital, j'avais une vie très occupée, 
je ne pouvais pas la surveiller comme il aurait fallu. Je voulais l'ins- 
taller ici» au bon air ; elle refusait... La toux a commencé... Il y a eu des 
consultations... C'était trop tard... 

(Une pause) Alors... ça a été très vite... L'été... lautomne... Thiver... 
Au printemps elle n'était plus là... 

tm fond en larmes, 
docteur l'enveloppe d'un regard attentif et froid, sans un 
geste : il attend, au chevet d'un malade, l'effet d'une piqûre. 

Quelques minutes. 

. LE DOCTEUR. — Je ne te raconte pas ça pour t'attrister, mon petit. J'essaye 
I de te parler comme à un homme, parce que c'est nécessaire... Ti^ ^v^^U 

dispo sition, tu comprend s. ? rien 3e plus. C'est-'à-dire que, si tu te trou- 
|t vais dans ^rtaînes conditions défavôraUes," le même mal pouvait s'atta- 
* quer à toi. 

Eh bien, tu en es là, exactement. Tu es, depuis cet automne, dans un 

état de... faiblesse générale, qu'il est urgent... très urgent de... 

Jean, épouvanté tout à coup, glisse du banc et se jette au- 
devant de son père, qui le serre maladroitement contre lui. 

LE DOCTEUR. — N'aie pas peur, mon petit, n'aie pas peur, je suis là... 

JEAN (à travers ses sanglots). — Oh, je n'ai pas peur... J'ai déjà rêvé... 
que j'étais au del... 

Le docteur l'écarté d'un geste brusque, et le plante devant lui. 

J 1 LE DOCTEUR (violemment). — 11 ne s'agit pas de mourir, Jean, mais de 
\vivre. Tu peux te défendre, défends-toi ! 

Le gamin, interloqué, cesse de pleurer. IL^arde son père. 
"^ Il aurait aimé à être pris sur les genoux, ouin^. 11 se heurte à 
l'éclat froid d'un lorgnon. ^ — ^ /^\% (^^'^' ^'r^ 

Un sentiment nouveau : de la crainte, un peu de /ancunt ^i'^ { 
mais — l'ascendant de l'intelligence et de la force, — ime con-if 
fiance absolue, une foi. 

LE DOCTEUR. — Tu ne sais pas... Un corps humain, ça nous parait har- 

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LE GOUT DE VIVRE 21 

monieux, ordonné ?... Eh bien, ce n est qu'un vaste champ de bataille»** 
Il y a là des myriades de cellules qui se heurtent et s'entremangent... Je 
t'exoliquerai ça... Sans cesse, des millions de petits êtres nuisibles nous 
asswfèilt, et parmi eux, naturellement, la tub^culose, qui guette les 
prectls^osés comme toi... Alors» c'est très simple : si l'organisme est tort, 
il repousse l'attaaue ; s'il est déprimé, il se laisse envahir... ^ 

(Siisissant le oras de Jean, et scandant les mots.) Il n'y a donc 'qu'un 
moyen, un seul : devenir fort, le plus vite possible, pour reprendre le 
dessus. La guérison est à ta portée, il sufSt de la « voiiloir » I Attelle-toi 
à cette besogne ! C'est uniauement une question d'énergie, de persévé- t y 
rance... Comprends-tu ?... L'existence tout entière est un combat ; la \>^ 
vie, c'est de la victoire qui dure... Ah, comme tu t'en apercevrais bientôt, J 
si tu « voulais ^ vraiment ! 

D'instinct, l'enfant est revenu se blottir contre son père. 

LE DOCTEUR Q'entourant d'un bras). — Si je pouvais quitter mes malades, 
ma clinique, ma salle d'opération, et me consacrer à toi, mon petit. Je te 
tirerais d'affaire, j'en réponds... (Avec force) Eh bien, ce que je ne peux 
pas, ce que je n'ai pas le droit de faire, tu le peux, toi, guidé par .moi. (Au 
visage.) Veux-tu ? 

JEAN ^ns un grand élan). — Ah, papa» je te promets... Je vais m y 
mettre, va î... 

Une pause. 

Le docteur sourit. 

JEAN (après réflexion, à mi- voix). — L'abbé Joziers va dire des 
messes pour moi... 

LE DOCTEUR (avec douceur). — Si tu veux. Mais ça ne suffirait pas. Il 
y a plus pressé, pour l'instant. 

Jean recule d'un pas. 

LE DOCTEUR Qentement). — Comprends-moi, mon petit, et crois ce que 
je^ te dis... Je te répète que ta pauvre maman a succombé parce qu'elle 
n'avait pas eu confiance... \ 

L'enfant se rapproche. 

LE DOCTEUR. ^ Tu penses bien que je n'ai pas cherché à te blesser. 

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22 JEAN BAROIS 

J|e compte même beaucoup 8ur ta piété pour te soutenir dans œtte 
Utte. Seulement, vois^tu, il y a un proverbe : « Aide^toi, le del t'aidera. » 
Prie de lout ton cœur, mon enfauit, mais n*ouUie jamais qu*il taut su* 
bordonner tout, — même tes orières, tu entends ? — * ou traitement d'hy- 
giène que ie Tais te donner. (Avec une fougue persuasive.) ^Et ce U-aite" 
ment^là, Jean, si tu veux guérir, il faudra le suivre, je ne dis pas 
seulement avec bonne volonté, ni avec suite, comprends-tu, mon chéri... 

! A pleines volées, toutes les cloches de la Pentiîcôte annon-* 

! J cent l'Elévation. 

i 1 Le docteur est obKgé de hausser la voix, de crier, dans le 
vacarme trépidant. 

LE DOCTEUR. — ...je ne dis pas seulement avec courage, mais avec une 
passion, une ténacité enragées 1 Avec la volonté farouche de remonter le 
courant, de conquérir des forces, de repousser le mal, de repousser la 
mort ! A vec le goût f rénétique de la v ie ! Vivre, Jean ... Si seulement, 
une fois, tu avais bien compns ce que c'est ! Rester vivant, aimer encore 
ce f ue tu aimes, voir longtemps encore ce soleil-là, sur la treille de ta vieille 
maison..; Longtemps encore être assourdi et grisé par ces cloches... Regarde 
un peu autour de toi, cette lumière, ces arbres, le ciel, le clocher... (Il le 
secoue par les épaules.) Vivre, Jean !•.. 



L 



L'enfant,^ électrisé, frémissant, soulevé par une impulsion 
nouvelle, s'est dressé tout droit devant son père, le feu aux 
joues, les yeux étincelants. 

Le docteur le toise longuement, gravement» et l'attire à lui. 

Les cloches se taisent. Un instant encore leurs vibrations tour- 
billonnent dans la cour, avant de s'évanouir dans l'espaoe 

Silence. 

LE DOCTEUR (pesant ses mots). — Trois choses : la nourriture, l'air, le 
repos... Il faut bien retenir tout ce que je vais te dire... 



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m 



A Buis, chez Mme Pasquelin, la m^rr^ne de Jean. 

Une ciuiiabre. PmwoihT^^ Avx vitriçs, criépu^cule neigeux 
<l*hîvcr. 

Devant la cheoennée» À^lwré par la braise, un groupe silen- 
cieux : 

Mme RaMmelio, debout, se penche vers Jean qui sanglote 
sur son qiauleu La petite Cécile, halet^^nte, le mouchoir sur 
les ièvmes* inospahte d*a^ster au x:hagri^ 4e Jean, se serre contre 
les jupes de sa mère. 

« 

Sur le tapis, deux dépêches froissées : 



« Pasquelin. Buis^a-Dame. Oise. 
ff Mère très ébranlée par la traversée de Paris, Opération retardée par 
suite de complications imprévues. Suis inquiet. 

E)r JBarois. » 

« Pasquelin. Bai64a'-Dftme. Oise. 
« Mère a succon^é ce mattn cmze heures miàson de santé sans avoir 
repris conscience. Intervention état devenue impossible. Prévenez Jean 
^vec grands ménagements, évitez toute secousse. 

Dr Barois. » 



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IV 



Trois ans plus tard. 

Une cellule carrelée derrière la sacristie. Eclairage bas dun 
jour de souffrance. Deux chaises, deux prie-dieu. Au mur, un 
christ. 

j/ahh^ Jf^TiAT-c * un visage jeune ; le front haut, déjà décou- 
vert ; des cheveux blonds, coupés courts et frisés. L'œil gai et 
pur : la paix d'une foi simple et active. La lèvre supérieure 
mince et grave; la lèvre inférieure charnue, d'une ironie un peu 
provocante, mais cordiale. 

Dans le regard, dans le sourire, le joyeux défi de ceux pour 
cjui tout est définitivement éclairci en ce monde comme en 
1 autre, et qui se sentent avec sérénité les seuls dépositaires 
du Vrai. 

L abbé Joziers clôt soigneusement la porte et se tourne vers 
Jean, les deux mains tendues. 

l'abbé. — Eh bien, l'ami Jean, qu'y a-t-il donc ? (Gardant la main de 
Jean dans la sienne.) Asseyez- vous d abord. 

Jean Barois : quinze ans. 

Grand, souple et charpenté. Le buste large ; le cou dégagé 
et solide. 

Une tête vigoureuse ; un front carré, bordé de cheveux 
bruns, drus et durs. Entre les paupières courbes, légèrement plis- 
sées, qui marquent une attention viffilante, luit un regard vif 
et direct : le coup d'œil pénétrant de son père. 

Le bas du visage est encore d'un enfant. La bouche, peu 
formée, mobile, change à tout instant ; le menton au galbe 
rond, dissimule la lourdeur de la mâchoire. 

Une volonté tranquille et tenace, résultat de cette lutte 
acharnée : quatre ans d'obstination méthodique vers la résur- 
rection, quatre ans d'épouvantes et d'espoirs. La vie pour 
enjeu I 

Mais la bataille est gagnée. 

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LE GOUT DE VIVRE 25 

l'abbé. — Eh bien ? 

JEAN. — Monsieur l'abbé, j*ai beaucoup réfléchi, avant de me décider. 
Depuis longtemps j'en ai envie, et je remets cette visite... Voilà... (Un 
temps.) Il y a des ( pestion s que je me pose aujourd'hui, qui me troublent ... 

Un tes d'idée qtu m<* viVnn<^nfr À pr^pAR ^f'h rdilP»^ yjurfnut fjftpiiis 

que je vais prendre ces répétitions à Beauvais... (Hésitent.) J'aurais besoin 
qu'on discute avec moi, qu'on m'explique... 

L'abbé tourne son regard décidé vers Jean . 

l'abbé. — Mais, rien n'est plus simple. Je me mets entièrement à 
votre disposition, mon enfant. Il y a des sujets qui vous embarrassent ? 
Lesquels ? 

Le masque de lean prend une gravité inattendue. Il renverse 
un peu le front. La tension des muscles fait tomber les coins 
de la lèvre, qu'ombre un duvet brun. Le regard est fiévreux. 

l'abbé (souriant). — Allons... 

JEAN. — Monsieur l'abbé, d'abord... Qu'est-ce que c'est au juste que 
les libres-penseurs ? 

L'abbé se redresse et répond tout de suite, sans une hésita- 
tion, avec un demi-sounre satisfait. Il s'exprime avec une 
énergie contenue, très particulière, les dents un peu serrées, en 
insistant longuement sur certains mots qu'il met exagérément 
en vedette. 

l'abbé. — Les libres^penseurs ? Ce sont des naïfs le plus souvent, qui 
s'imaginent que nous pouvons penser librement. Penser librement ! Mais l 
les fous seuls pensent liorement. (Riant.) Est-ce que je suis libre de penser 
que cinq et cinq font onze ? Ou que l'article masculin se met devant le 
substantif féminin ? Voyons ? Il y a des règles partout, en grammaire, 
en mathémathiques. — Les libres-penseurs croient pouvoir 5e passer de 
règles ; mais aucun être vivant ne peut se développer, sans être attaché \ 
à quelque point solide 1 P^HlÇJIÎlf cn^ il fajjyt un s et f e rm e. Eam. penser 
JlJnMifc des princ ipes steblis^es.yârités .contrôlées, — qye seu/e.la religion 
détïentr 

^^^^^-"^ r 

^ JEAN (sombre). -£^onsieur l'abbé, je crois que j'ai des tendances à deve- 
nir libre-penseur..^^ 

."^ Digitizedby Google 



26 JEAN BAROIS 

L*ABBÉ (riant). — Ah, diable ! (Affectueux.) Non, mon enfant» n'ayez 
pas peur : de cela, je réponds... (Comment pouvez-vous faire une suppo^ 
sition pareille I 

JEAN. -^J'ai changée Autrefois, J'avais une vie religieuse tranquille, 
jamais >e nanrais eu l'idée de réflédfiir, de discuter. Maintenant, ça me 
prend, Je oherc^he à m'expliquer tout ça« je n'y arrive pas, et alors, j'ai des 
«spèces d'inquiétudes... 

l'abbé (très calme). — Mais, mon enfant, c'est fcout à fait normal. (Mou- 
vement de Jean.) Vous êtes à l'âge où l'on entre vraiment dans l'existence, 
où I'qb découvre qumtité de diOAes que Ton ignorait. On arrive à la vie 
•d'homme avec sa Keligion d'enfant ; l'une n'est plus «en rapport avec l'autre. 
{Le visage de Jean s'éclaire peu à peu.) Ce n'est rien. Il s'agit de franchir 
vite ce passage difficile, d*étayer votre foi avec des raisonnements solides, 
•de V adapter i vos nouveaux besoins. Je vous aiderai. 

) JE^ (souriant)**^ Rien que de v»us entendre, monsieur 1 abbé, ça me 
fait du bien. (D'un ton plus alerte.) Autre question : un péché, par exemple, 

: un péché habituel, ou on connaît à fond, qu'on est fermement résolu à 
ne pas commettre... Bien... On prie, on prend la résolution : on croit pou- 
voir être>raasur«... El rpuîa, on a beau iause, 4'hal»ftude est plms forte que le 

^lw>n Dieu ! ^"^^ ~^' --^>- - - 

l'abbé. — Mon enfant, c'est pour cela qu'4.jiV^a rien de plus dange- 
reux pour U foi que le péché fréquent, mime i>én^. Ce sont ces secousses 
répétées sur la sensibilité religieuse qu'il faut éviter à tous prix. 

JEAN. — Justement, monsieur l'abbé... Mais pourquoi donc est-ii pos- 
sible que je succombe ? 

L'abbé fait un geste amuaé, que Jean, le regard tendu, ne 
remarque pas. 

JEAN. — Je ige demande4>caoEqiiaL toutes «es tentations«..£^urquoi ces 
«preuves ? Quand on est petit, on -toeouve tout naturel qu'il y ait des 
heureux et des midheiireux, des Inen portants et des malades... C'est 
comme çt, voilà tout. Maia, en réflécfaîsaant, on est ^épouvanté de tant 
de choses, qui sont par trop îojust^ par trop mauvaiises^.. Si encore 
on pouvait affirmer que le malheur, c'est toujours un châtiment mé- 
rité ! 

U f^ui bien quel^eu lût «u-sea-mD^ pour Gséetit monde tel que nous 
le voyons ; mais vraiment... 

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LE GOUT DE VIVRE 27 

L*ABBi (sduriant).-** D'abord Dieu n'a pas créé le mon<le toi qu'il est. 
C'est rhomme, oui, par sa désobéissance au preinier ordre du Gréar -^ 
teur, est responsable w œ dont il souffre depuis. 

JEAN (tenace). — Mais si Adam avait été parfait, il n'aurait pas pu \ 
désobéir... Et puis, à l'origine du monde. Dieu avait bien créé le serpent ? ^ 

L'abbé, deyenu sérieux, avance la main pour couper court. | 
Il enveloppe Jean d'un regard amical, où pçrce malgré lui U 
conscience de sa supériorité. 

l'abbé. — Vous pensez bien, Jean,<fue vous n'êtes pas le premier à être /^ 
frappé par ces contradictions apparentes. Cêst n^ecSan du mctr^ESè a "" 
~~ét é ré f u tée , depuis longtemps, et de mitte manières. Vous avez très bien 
fak de m'en parler. Puisque œtte questi<m vous préoccupe, je vous choi- 
isirai sur ce sujet des lectures qui vous tranquilliseront d^nitivemeni. 

Jean se tait, im peu déçu. 

l'abbé. -*y Je ne voudrais pas toutefois méconnaître ce qu'il y a de bon 
-dans votre indisnation : c'est par la vision de la souffraaice humaine que 
nous pouvons fortifier en nom l'instinct de charité, et, dans ce sens, on 
ne peut aller trop loin. (Lui prenant la nuân.) Pourtant, vous êtes à l'âge, 
Jean, où le cœur s'ouvre, tout neuf, plein de tendmsse universelle, et où 
^ces découvertes peuvent être si cruelles qu'il est bon d'être quelque peu 
prévenu. Méfiez-vous, en ces matières* de votre sensibilité ; il y a dan s le 
mond e ïmaaa mp moins de mal qu'il ne vous paraît au premier aborîT""" 
Ré fléchiss e z à c offr ai la miiiu» des mimx é tai t supéiieuie. ou ^guleiu c iil 
équivalente à la somme des iiens, mais le désordre .serait partout ! Au 
-contraire, quevoycnis-'nous ? Un ordre merveilleux, qui confond notre 
petitesse 1 Chaque jbùfrtes "nouvelles etapœ des pibnn£êrs'dela science; 
lioiHi t^ei'Aiéttent d'approfondir (lavantage las perfections du plan divin* 
-Qu'est-ce que les peines individuelles des pécheurs* auprès de tant de 
4x>nté ? Et puis, les blessures hiunaines, — que ie ne nie pas, hélas I 
puisoue mon ministère est de les panaer et si possible de les. guérir, — ont 
bien leur prix, vous le reconnaîtrez vous-même im jour, puisque c'est par 
-elles seatement que l'homme peut prAgreaser dans le bien, et entr^ plus 
avant dans la voie de son salut. Or, qu'est-ce qui importe ? Est«ce la vie 
présente, ou l'autre ? 

JEAN. — Mais, il n'y a pas que l'homme... Et kss animaux ? 

L*ABBÉ. — La souffrance de toute créature est votdm par Dieu, mon 

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28 JEAN BAROIS 

enfant, comme une condition, comme la condition même de la vie : et cela 
doit suffire pour courber votre orgueil qui se révolte. L'existence de l'Etre 
Parfait, infiniment bon et tout puissant, qui a fait de rien le ciel et la 
terre, et qui, chaque jour, nous donne mille preuves de ses sentiments 
paternels pour nous, est notre meilleure garantie de la nécessité du mal 
en ce monde, qu'il a créé au mieux de nos besoins. Et quand bien même 
Ses raisons ser aient impénétrables à nos facultés «"r^^^^^^ftSi n^"* /^AiTrîr^pg 
nous mclmer et vbutoîr avec Lui cette souffrance que nous ne comprenons 
pas, mais quTIàyoïïîiTé.':: «"fiârvôlunTas tua... )\ " 

Jean se tait, les sourcils froncés, cherchant à assimiler.*^ 
Dans une cellule voisine, des voix grêles accompagnent un 
harmonium poussif.*^ 

l'abbé . — Je vois en vous, Jean, une tendance un peu trop prononcée à 
la \{(\{ iiiiiii niiuiiiiiil ) Ji m imuii [iii iiiliiiii l'I II Ihj'illl ill il ^[im uliiliniJL^ 
îte- l'esprit. Mais, voyez- vous, plus je vais et plus je crois que l'intelli- 
gence n'a sa véritable valeur que lorsqu'elle vise un but extérieur à elle, 
lorsqu'elle cherche à s'appliquer pra/{(7uemen/. L'intelligencejoit vivi fi er 
l'action ; sans elle l'action est vaine. Mais, sansl'action, comme l'intelH- X 
gence est stérik t"e*èl;Tlrtunuere qui bfûte à côté du pharcïTseronsOTne Jj 
pour rien. (Avec' émotion et recueillement.) Vous venez à moi, mjm,'^ 
enfant, en quête d'une direction. Eh bien, je vous pousserai toujours à fertr ^ 
plutôt qu'à ph_ilia flpbcr.J Cultivez votre intelligence, soit ; çW^^ffifs 
qu un droit : un devoir. Mais que ce soit en vue d'un résultatltumatn. Si 
leMàlu e vouii a cujfifié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, 
faites-les fructifier ; mais que la grande famille humaine en profite. Ne 
soyez pas celui qui a enterré son talent. Enrichissez- vous > mais pour 
partager. Soyez de ceux qui se donnent. 

J'ai été comme vous : j'ai eu mon heure de spéculation théorique... Dieu 
a permis que je reconnaisse bientôt mon erreur. C'est dam Faction, dans 
le don de soi, dans l'abnégation et le dévouement, au'on trouve la vraie 
récompense, la santé physique et morale, le véritable bonheur. Croyez- 
moi. Notre bonheur, que l'on va quelquefois chercher si loin, il est tout 
près de nous, dans quelques sentiments naturels, comme la fraternité : 
et tout le reste n'est rien ! 

Venez un de ces soirs à mon patronage. Je vous donnerai les livres dont 
je vous ai parlé. Et puis (le visage transfiguré d'entrain et de fierté) vous 
resterez un peu avec nous, vous verrez vite quels cœurs il y a là, et quel 

Plaisir on a à se donner de la peine pour eux. (Se levant.) Allez, Jean ! 
n'y a que ça de vrai : sentir qu'on fait un peu de bien autour de soi... 
(sè*~frappant ia~ "poitrine, gaiement) ^.. qu'on communique un peu dé cette 
chaleur que le bon Dieu nous à mise... là... i 



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Le petit salon des Pasquelin. 

Pièce au rez-de-chaussée, longue, étroite, encombrée de 
meubles démodés. 



Cécile, seule. Elle range le désordre que sa mère a laissé en 
sortant. 
Le jour baisse vite : octobre. 

Un pas sur le pavé. 

Vivement, elle court à la fenêtre et sourit : Jean traverse la 
rue, une serviette sous le bras. 

Elle bondit gaiement au-devant de lui» 



Cécile Pasquelin : seize ans. 

Grande et frêle. Pas jolie : de la fraîcheur. Une souplesse 
élégante du cou et de la nuque. Des épaules étroites, sous une 
pèlerine de laine blanche. 

Une tête petite, en boule ; les cheveux bruns, frangés. Des 
yeux noirs, ronds, un peu saillants ; le charme agaçant, à peine 
perceptible, d'une asymétrie dans le regard. La bouche : deux 
lèvres charnues, humides, bien rouges, très mobiles sur des 
dents courtes et luisantes. Sourire ga i, superficiel. 

Par instants, un léger zézayement, " 



CÉCILE. — Tu n es pas en avance I Viens, ton lait doit être froid. 

Le goûter de Jean est préparé sur un plateau. Cécile s'assied 
en face de lui ; les yeux brillants, elle le regarde croquer sa 
tartine. 

Ils se dévisagent en riant ; pour rien, par plaisir. 

JEAN. — Maintenant, au travail ! 

Il vide sur la table sa serviette de livres. 



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30 JEAN BAROIS 

Cécile allume la lampe, tire les rideaux, met une bûche au 
au feu, et approche sous Tabat-jour sa chaise basse. 

CÉCILE. — Qu'est-ce que c'est, ce soir ? 

JEAN. — Une préparation grecque. 

Le salon est tiède. Le ronnron de la lampe, le ron-ron du 
feu. Le rythme de leurs deux souffles. Un froissemeal d'étoffe» 
un froissement de feuillet. 

Au tournant d'une page, au bout d'une aiguillée, leurs 
regards se croisent.^ 

JEAN (d'une voix singulière). — ^ Tiens, j'ai trouré ce matin quelque 
chose... Dans Eschyle... Il parle d'Hélène, il dit : « Ame sereine comme 
le calme des mers... » C'est beau, n'est-ce pas ? (U la regiarde.) « Ame 
sereine comme le calme des mers... » 

Cécile ne r^Mmd pas ; elle baîtse la tête ; die re^spire à 
peine... Dans les parties de cache-cachç, quand on voit celui 
qui vous cherche s'approcher sans vous voir, vous frôler pres- 
que, et passer..* 

Jean s'est remis ao traveil. 



Une demi-heure plus tard. 

Un talon de femme marteHe le vestibule dallé. Irruption de 
Mme Pasquelin. 



Mme Pasquelin : petite femme noiraude, au teint jaune, aux 
cheveux très nohrs et frisés sur le front. De Idéaux yeux, légè- 
rement asymétriques, comme ceux de Cécile ,• le regard cares- 
sant et g^î ; une bouche souriante, un peu pincée. 

A été jolie et s'en souvient. /^~^ 

Preste, remuante, bavarde. La voix aiguë, l'accent rude des 
Picards. Toujours en mouvement, n^^Qparffnant ni temps, ni 
peine, tranchant sur tout, surveillant, dirigeant, réformant 
toutes les œuvres catholiques de la ville. 

MADAME PASQUELIN. — Vous Êtes sages, mes enfants? (Sans attendre la 

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LE GOUT DE VIVRE 31 

réponse!.) ffèp^ donc un fa^teiutt, Cédlle, je déteste te voir piiée en deux 
sur cette chaise basse... (Elle va au cotfre à bois.) Saas' moi, vous laissiez 
éteindre h fetf ! 

JEAN (voukttït Taldter). — Attendez, Marraine. 

MADAME PASQUELIN. — Non, tU' n'en finirais pas. 

En un instant, elle a jeté deux bûches dans le foyer, et baissé 
la trappe. Elle se relève ; tout en parlant, elle dégrafe son man" 
telet, va à la fenêtre et tire les rideaux. 

MADAME PASQUELIN. — Ah, mes enfants, j'ai cru que je ne rentrerais 
jamais I Je suis morte de fatigue. Rien ne marche, j'ai dû me fâcher toute 
la journée. Je suis furieuse après Tabbé Joziers* Il a obtenu de M. le 
Curé que le catéchisme des sarçons soit à neuf heures et demie le jeudi I 
Juste à l'heure où se réunit le conseil de l'ouvroir 1 C'est ce que j'ai dit 
à M. le Curé : Je ne peux pourtant pas être en haut et en bas de la ville 
en même temps ! 

Jean, veux-tu relever la trappe... Merci. 

Et puis, tu sais, il est six heures un quart. Si tu veux communier avec 
nous demain, tu n'as que le temps de courir te confesser ; l'abbé quitte 
l'église à la demie... (Jean se lève.) Cx)uvre-toi bien, il y a du vent ce soir... 



[ Le lendemain, à la messe de sept heures. 

Le moment de la communion. 

Mme Pasquelin se lève et s'avance vers l'autel. Cécile et Jean la 
suivent. Côte à côte, les yeux à terre, ils gagnent, à pas recueillis, 
la table sainte. 

L'abbé Joziers officie. Il élève vers la nef une hostie consacrée. 

l'abbé joziers (d'une voix contrite). — Domine, non sum dignus... 
Domine, non sum dignus... Domine, non sum dignus... 

r \ 
Cécile et Jean sont à genoux. Leurs cqudofs se touchent. Sous 
la nappe, leurs mains glacées voisinent. 

Une même angoisse, maladive et délicieuse ; une même 
attirance d'infini... 



^^^ 

f 



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32 JEAN BAROIS 

Le prêtre approche. L'un après Tautre ils tendent le front 
vers le ciel» entr 'ouvrent les lèvres et frissonnent. 
Puis leurs paupières s'abaissent sur l'intensité de leur joie. 

Fus ion... De ux ^ m^ , dglîéfts clç toute a dhéren ce humaine, 
s'élèvent sans effort jusqu'à la dernière dmé) ^e Tâmouf, 
s'étreignent subtilement en Dieu. ' ' 



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LE COMPROMIS SYMBOLISTE 

« Quand fêtais un petit enfant, je raisonnais comme un 
petit enfant ; mais quand Je suis devenu un homme, je me 
suis dépouillé de ce qui était de V enfant. » 

St Paul, I Cor. XIII. II. 



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A Monsieur TAbbé Jaziefs, 

Presbytère 4e Buîsrla-Uame (Oise), 

« Paris, Il janvier 

« Cher Monsieur TAbbé, 

« Je voudrais mieux répondre à cette confiance que vous avez en moi. 
Mais, hélas, je ne puis vous donner sur mon moral les bonnes nouvelles 
que vous attendez. Ce premier trimestre n'a guère été satisfaisant. Je me 
sens toujours très dépaysé dans ce Paris où tout est nouveau pour moi. 

« Cependant mon existence est définitivement organisée maintenant : 
outre les cours préparatoires à TEcole de Mé decine, j'ai pris des inscrip- 
tions à la Sorbonne, pour la h'cence ès-sciencës naturelles ; de sorte que, 
depuis quelques semaines, je vis davantage encore au quartier latin. 
(Que ces détails, cher Monsieur l'Abbé, ne vous inauiètent pas ; et, à 
ce propos, les conseils affectueux de votre dernière lettre m'ont infini- 
ment touché. Non, ne craignez rien à ce sujet : j'ai, grâce à Dieu, le cœur 
assez haut pour triompher des tentations auxquelles vous avez pensé ; et 
puis, vous oubliez le sentiment profond et pur que j'ai emporté de Buis, le 
projet si cher, qui est toute ma raison de vivre, et ma sauvegarde). 

« Ces études de sciences me font un emploi du temps très chargé ; mais 
elles complètent celles de médecine et m'intéressent au delà de ce que je 
puis vous dire. D'ailleurs que ferais-je de plus de loisirs ? Mon père, 
comme vous le savez peut-être, vient d'être nommé professeur ; son 
cours complique encore une vie très occupée, où je n'ai guère de place. 

«Vous serez certainement satisfait de savoir que j'ai fait la çonnais- 
J sance d'un jeune prêtre suisse, nommé §chertz, qui se "destine à enseigner 
rhistoire naturelle dans son pays, et qui est venu prendre ses grades à 
Paris. C'est un passionné de biologie ; nous sommes voisins de labora- 
toire, et sa collaooration m'est précieuse. Toutes ces études sont extrê- 
mement attachantes ; je ne peux pas encore analyser ce qu.e je ressens, 
mais certains cours me transportent : je crois qu'il est impossible de ne pas 
éprouver une espèce de vertige, à ces premiers contacts avec la Science, 
lorsqu'on commence à distinguer, pour la première fois, quelques-unes 
de ces grandes lois qui ordonnent la complexité universelle ! 



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36 JEAN BAROIS 

« Je m'applique, sur vos conseils, à me pénétrer de cet ordre, et à y 
exalter la certitude de Dieu. ^Mais votr e optimisme communicatif me 
man que plus que vous ^nçLjJpuvez croire, Ireut-être Tamitié de TaBBe" 

"Schértz me séra-t-elle, à ce point de vue, de quelque profit ? Sa gaieté 
naturelle, son entrain au travail, prouvent une foi robuste, dont l'appui 
peut venir en aide à mon déséquilibre moral. — Je le souhaite. ^ar j'ai 

^ traversé, ces dernière s semaines, des heures de dépression^bien pénîbles^_^ 



"«'Excusez-moi de vous littrisfèr ùne'fdîs"3e plus a ce sujet, et ciroyez, 
cher Monsieur l'Abbé, à mes sentiments de respectueuse sympathie. 

Jean Barois. » 



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II 



Salle à manger du Dr Barois. 
La fin du dîner. 



LE DOCTEUR (se levant de table). — Vous ni*excusez, monsieur Schertz ? 
(L*abbé et Jean se sont levés.) Il faut que je sois à Passy à neuf heures, 
pour une consultation... Je regrette de ne pas prolonger cette soirée 
auprès de vous, j*ai été tout à fait heureux de faire votre connaissance. 
— Allons, bonsoir mon petit. Au plaisir de vous revoir, monsieur Schertz... 
(Souriant.) Et croyez moi, je tiens beaucoup à mon idée : il faut agir d*abord, 
et réfléchir ensuite ; la jeunesse d'aujourd'hui, elle réfléchit trop, et, n'ayant 
pas agi, elle réfléchitmatr.'. 



La chambre de Jean. 

L'abbé est assis dans un fauteuil bas, les jambes croisées, les 
coudes sur les bras du siège, les mains jointes sous le menton. 

L'abbé Schertz : trente et un ans. 

Un corps plat et long, gainé dans la soutane. De grands bras 
musclés, aux gestes pleins de mesure. 

Une tête osseuse et forte. Un teint blanchâtre. Un front fuyant, 
qu'exagère le port des cheveux noirs, plantés haut, et rejetés en 
arrière. Le visage, dénudé par le rasoir, est rendu plus glabre 
encore par la pauvreté des sourcils. Dans l'ombre, sous l'en- 
corbellement rectiligne des arcades, une paire d'yeux clairs et 
précis ; des prunelles vert-de-gris, entre des cils noirs. Le nez 
long, rattaché aux maxillaires par deux sillons mobiles. Les 
lèvres fines et gaies ; par instants, blêmes et comme figées. 

Gravité aimable, formaliste. 

Un parler pesant, rude, un peu nasillard. Des phrases lon- 
gues, des tournures peu usitées ; il parait traduire en français 
' ce qu'il pense. 



-V,i^^^ 



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38 JEAN BAROIS 

Jean, assis sur son bureau, fume en balançant les pieds 

/ JEAN. — Vous me faites plaisir. J'aime beaucoup mon père... (Souriant.) 
/Croiriez-vous qu'il ma fait très peur, pendant longtemps ? 

^-^CHERTZ. — Est-il possible ? 

JEAN. — Il m'intimidait. Je ne le connais vraiment que depuis quelques 
mois, depuis que je vis avec lui... Ah, un métier comme le sien, hausse 
un homme I 

SCHERTZ — Il n'y a pas seulement l'apport du métier dans une pareille 
richesse morale 1 Car, sans cela, tous les médecins... 

JEAN, — Évidemment ; j'adnlets qu'il y ait cû, chfez mon père, prédis- 
position naturelle. 

Je voulais dire... qu'il n'a pas l'i^pui de la religion. 

SCHERTZ (subitement intéressé). — Ah ?... J'en avais lé doute. 



JEAN. — Oui. La famille de mon père était d un milieu catholique très 
iratiquant, et lui-même a reçu une éducation foncièrement religieuse, 
^ourtant, depuis longtemps je crois, mon père a cessé de pratiquer. 

SCHERTZ. — Et aussi de croire ? 



JEAN. — Je le suppose. Jamais il ne s'en est expliqué av«c moi... Mais 
il y a un je ne sais quoi qui ne trompe pas... D'ailleurs,.. 

Jean se tait, réfléchit une seconde en fixant l'abbé ; puis, sau- 
tant de la table, il traverse la pièce k pas incertains, allume une 
cigarette» et se laisse tomber sur un canftpé de cuir, vis-à-vis de 
l'abbé. 

SCHERTZ. — D'ailleurs ? 

JEAN (après une seconde d'hésitation). — Je Voulais dire que la profes- 
sion de mon père est, en somme, bien dangereuse pour la foi... 

Schertz : geste d'étonnement. 

JEAN. — A causé de l'hôpital... Songea à l'opinion que peut avoir celui 
qui, tous les jours de sa vie. du matin jusqu'au soir, n'a jias d'autre fonc- 



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LE COMPROMIS SYMbOLISTE j) 

tibjxJjiié-dé |é pencher àiir de la sourf irahce ? Quelle conception peut-îl se 
Taire de Dieu 7 " "" — 

Sckeitz he répond pas.- 

jEKft, — Je voiis scandalise ? 

SCH^RTS. — En aucune tnanière. Vous m'intéressez. C est la vieille 
ôbjettion du mal. 

JEAN. — Elle est formidable ! 

SCHERTZ (flegmatique). — Formidable^ 

JEAN. — Et, jusqu'à présent, nos théologiens ne rorit» en somme, 
jamais réfutée... 

SCHERTZ. — Jamais. 

JEAN — Vous en convenez ? 

SCHERTZ (souriant). — Mais comment pourrais-*j« autrement > 

Jdttn tira quelques bouffée» «n silèncu. Puis il jette brus- 
quement 8ft d^ar«tie tï «ofisidère Tâbbé bi^ en fae^^ 

JEAN. — Vous êtes lé t»r«mi«r prêtre à qui je l't^nt^de difé... 

àCHÉfttZ. ^^ AVez-'Votls distinctement posé la question à quèlqu'âtltfè ? 

JEAN; — OK ibiiv^nt ! 

SCHERTZ. — Eh bifetl^ 

JEAN.— On m'a fait toutes ks fét>dnâeè possibles... Que j'étais tro^j sen- 
sible... Que j'étais un orgueilleux révolté... Q\ie le mal est la conditioii du 
bièti... Qiie I épreuVe est nécessaire pour l'amélioration de l'horrimè... QùCf 
depuis le péché originel. Dieu avait voiilu lè niai, et qu'il faut lé vbulôif' 
avec lui... 

SCHERTZ (souriant). — Eh bien ? 

JEAN (haussant les épaules). — l3es mots... Des apparences d'arguments... 



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40 JEAN BAROIS 

Schertz : un regard aigu vers Jean ; puis son masque change 
d'expression, s'aggrave. Il évité de relever les yeux. 

JEAN. — Au fond des choses, on se heurte à un sophisme : on veut me 
prouver la nuissance et la bonté de Dieu en faisant Tapologie de l'ordre 
universel /et dès que je veux faire remarquer combien cet ordre est impar- 
fait, on me refuse le droit de ppr^r un jugement sur cet univers, justement 
parce qu'il est l'œuvre de DieuJ (Quelques pas ; il élève la voix.) Si bien 
1 que jamais on ne m'a permis deconcilîer ces deux affirmations : d'une part, 
^ I que Dieu est la somme de toutes les perfections ; et, d'autre part, que ce 
I monde imparfait est son œuvre ! ) 

Il s'arrête devant l'abbé et cherche à rencontrer son regard. 
Mais Schertz détourne la tête. Un silence. Enfin leurs yeux se 
croisent ; ceux de Jean voilés d'une expression anxieuse, qui 
questionne. 

L'abbé ne peut pas se dérober entièrement. 

SCHERTZ (sourire mal assuré.) — Ainsi, vous aussi, mon pauvre ami, 
vous voilà soucieux de ces grands problèmes... 

JEAN (avec vivacité). — Qay puis-je ? Je vous assure que je voudrais 
bien ne pas en être obsédé comme je le suis ! 

Il va et vient, les mains aux poches, secouant la tête comme 
s'il poursuivait intérieurement la discussion. Son visage éner- 
gique s'est encore durci : une émotion concentrée plisse le front 
et donne à la bouche un pli perplexe et têtu. 

JEAN. — Tenez, mon cher, vous parliez tout à l'heure de mon père... Il y 

a une chose qui m'a toujours confusément choqué, même enfant : c'est 

^^qrt 'on puisse, au nom de la religion, condamner un homme comme lui, 

^nîqùement pâxce 'qu'il. ae fait pas ses pâques, et ne met janiais le pjed^dans 

une église ! Là-bas, à Buis, on le jugeait très sévèrement... 

SCHERTZ. — Parce qu'on ne le comprenait pas. 

JEAN (interloqué). — Mais vous-même, en tant que prêtre, vous êtes 
bien obligé de le condamner aussi ? 



Geste réservé de Schertz. 

)i, je m'y suis 

une aspiration ininter- 



. JEAN (avec passion). — (Juant à moi, je m'y suis toujours refusé, d'i 
Itinct ! Une existence comme celle de mon père, c'est une aspiration inin 

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V 



LE COMPROMIS SYMBOLISTE 41 

rompue vers ce qui est noble et grand. Et on pourrait la flétrir, — et on 
devrait la flétrir — au nom de Dieu ? Non, non... Des vies comme la ^ 
sienne, vous savez» c'est autre chose, c*est au-dessus... (Il fait quelques j 
pas et regarde Tabbé avec angoisse. Sur un ton morne). Et puis, le terriole, i 
mon cher, c'est quand on réfléchit posément à ceci : UD-iiûmm£L£omme i 
mo n père n g,jCJW< -j:ms>>^Des hommes comme lui ne çroyent pa s,.. Ce ne 
sonfpasTfes. sauvages*, pourtant ?TIs ont connu notre religion, ils Torït 
même pratiquée, avec TerveïïTrPburtant, un jour, délibérément, ils l'ont 
rejetée!... Hein ? On se dit : « Je crois, et eux, ils ne croyent pas,.. Lequel 
a raison ?» Et malgré soi, on ajoute : « C'est à voir... )> De ce jour-là, 
on a perdu le repos ! « C'est à voir... », voilà le seuil maudit, voilà la 
formule liminaire de l'athéisme ! 

SCHERTZ (gravement). — Ah, pardon... Vous abordez là un malentendu 
capital I De tels hommes n'acceptent pas le culte actuel de l'Église... Mais 
soyez certain que la force qui les fait grands est de même nature, exacte- 
ment, que celle du meilleur prêtre, du meilleur ! 

JEAN. — Il y a donc deux façons d'être chrétiens ? 

SCHERTZ (poussé plus loin qu'il ne voudrait). — Cela est possible. 

JEAN. — Cependant, au fond, il ne peut, il ne doit y en avoir qu'une ! 

SCHERTZ. — Sans doute... Mais à travers les divergences, qui sont plus 
apparentes que réelles, c'est toujours la même chose, le même élan de la 
conscience vers la bonté et la justice infinies... 

Jean l'examine avec attention, en silence. 

Longue pause. 

SCHERTZ (gêné). — ^Ten^, l'odeur de votre tabac me tente : je vais faire 
une sortie à mon régime... Merci.,, 

(Voulant à tout prix dévier l'entretien.) Je vous ai apporté le cours pré- 
paratoire que vous m'avez demandé... 

Jean prend les cahiers, et les feuillette d'un air distrait. 



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42 JEAN BÂRÔlS 



Quelque» joui^ aptè^. 

FVshsiûn de fumille, pkce Sfliilt-Sulpîcé. 

La chàthbnî dé Yàhhé. 

tléVL&cri (éè lévAht prôtni^tëiheiit). -^ kth ! ùrie bbiiùè Visite (... 

JEAN. — Je viens bavarder avec vous jusqu'à l'heure du cours. 

L'abbé débarrassé le fauteuil. 

Jean (ait en souriant le tour de la chambre : 
Un petit bureau ; une grande table à enériences i un arsenal de 
flacons, de porcelaines ; un microscope. Sur les murs, un christ, 
une vue panoramique de Beitle, un poitrait de Paetour» des 
planches anatomiques. 

JEAN (riant). — Je me demande comment vous pouvez vivre dans 
cette atmosphère I 

SCHERTZ. — C est mon acide sulfurique... 

JEAN. — Non, je parle au figuré. Je me demande âouvcjht comment 
un prêtre peut vivre dans cette atmosphère scientifique. 

SCHERTZ (s'approchant de lui). — Mais pourquoi donc ? 

JEAN. — rarce que moi, — qui ne sms pas prêtre, pourtant» — j y res- 
pire difficilement... et mal. 

Sous le sourire, une souffrance contenue. 

JEAN (s^asseyant). — - Ah, j aurais besoin, un jour, de causer longue-* 
ment avec vous, de vider mon sac... 

SCHERTZ (rêveur). — Oui... 

Son regard fait le tour de la pièce, se pose sur celui de 

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LE COMPftOMlS SYMBOLISTE 43 

Jean, et s'y enfoncé brUsqùemeht. Puis il Késite, baisse les yeux, 
et réifléckit intensément quelques secondes. 

iSCHERTZ. — Vous le Voulez ? 

Ik se r^ardetit «n dilendé, éhUiS tous déUx. l\i pressentent 
tliife de ces heurtes d'épanchemeklt total, où deux âihés de jeunes 
hommes, préparées par lamitié, è'étreîénent spôritattémënt eï se 
pékiètfent. 

SCHERTZ (avec douceur). — Qu'y ii-t-Il dont ? 

JEAN (s'abahddnttaht). — Il y a que je isuis dans un wSà étài mbî'àl... 

SCHERTZ. — Moral? 

JEAN. — Religieux, plutôt. 

SCHERTZ. — Depuis quand ? 

JEAN. — j Ah, depuis longtemps, plus longtemps que je ne croyais ! Il 
doit y avoir des ahnées déjà, que, sans m'en rendre compte, je suis obligé 
de me débattirti pour conserver la foi. 

SCHERTZ (vivement). -^ Non pas la foi ! Mais cette foi réceptive des 
enfants : ce n'est pas la même chose I 

JEAN (tout à Sa pensée). — ' Je ne m'en suis aperçu vraiment auedepuié 
quelques mois. Paris, peut-être... L'ambiance de Paris I L ambiance 
surtout de octtè Sorbonne i Ces cours où l'on analyse toutes leè grandes 
lois Uhiverstiiles, éAns jamais prohonber le nom de Dieu... 

SCHEttTÉ. -^ On ne le Uôtnme pas, mais on parlé de lui sans cesse. 

JEAN (amèrement). — J'avais l'habitude d*en parler plus neftemènt. 

SCHERTZ (avec un sourire encourageant). — Il faut seulement s'en- 
tendre. (Hésitant.) Je pourrais peut-être vous aider, cher ami ; mais je 
suis tetenu par le peu que je sais de votre vie religieuse^.. Où en êtes-vous 
réellement ? 

JEAN (découragé). — Je n'en sais rien moi-même. Mais ça ne va plus, 
plus du tout... 

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44 JEAN BAROIS 

L'abbé s'est assis, les jambes croisées, le buste penché en 
avant, le menton sur ses doigts entrelacés. 

JEAN. — Je suis partagé entre des tendances qui se contredisent. Un 
déséquilibre atroce, d'autant plus douloureux que j'ai connu le calme, 
la foi sereine, le bon feu intérieur... Je vous jure que je n'ai rien fait 
pour en arriver là : au contraire. Longtemps j'ai refusé à ma raison le 
droit de s'attacher à ces questions. Mais maintenant je ne peux plus. 
Les objections s'amoncellent autour de moi ; presque chaque jour j'en 
rencontre une nouvelle ! J'ai bien dû m 'apercevoir, bon gré, mal gré, 
qu'il n'y a pas un seul point de la doctrine catholique qui ne soulève 
aujourd'hui d'innombrables contradictions... (Tirant de sa poche un fasci' 
cule de revue.) Tenez, connaissez- vous ça ? Un article de Brunois : « Les 
rapports de la raison et de la foi » (Geste négatif de Schertz.) Ça m'est 
tombé sous les yeux, par hasard, il n'y a pas bien longtemps. Je n*avais 
jusque-là aucune idée de ce que pouvait être l'exégèse moderne, je ne 
soupçonnais pas ce qu'étaient les attaques de la critique historique... 
(Quelle révélation î . . . 

C'est là-'dedans que j'ai appris, pour la première fois des choses comme 
ceci : Que les Evangiles ont été rédigés enjre les années 65 et 100 après 
Jésus-Christ, et que, par conséquent, l'Église s'est fondée, a existé, 
pourrait exister sans eux... Plus de soixante ans après le Christ ! (x|mme 
si, de nos jours, sans un seul document écrit, à l'aide de souvenirs et 
de vagues témoignages, on voulait consigner les actes et les paroles de 
Napoléon... Et voilà le livre fondamental, dont l'exactitude ne doit être 
mise en doute par aucun catholique ! . 

(Tournant des pages.) Que Jésus ne s'est jamais cru Dieu, ni pro- 
phète, ni fondateur de religion, si ce n'est à la fin de sa vie, grisé par la 
crédulité de ses disciples... 

(Ju'on a été très long à édifier et à préciser le dogme de la Trinité, et 
qu'il a fallu plusieurs réunions de conciles pour fixer la double nature du 
Christ, faire la part de son humanité et ae sa divinité... Bref : qu'il a 
fallu des années de controverses pour constituer ce dogme et le ratta- 
cher avec quelque vraisemblance aux paroles prononcées par Jésus ; 
alors qu'au catéchisme, on nous l'enseigne, ce dogme de la Trinité, dès les 
premières leçons, comme une vérité élémentaire, toute simple, révélée 
~ par Jésus lui-même, et si claire, qu'elle n'a jamais été contredite par 
personne î' " ~" ~ 

(D'autres pages.) Et ça ! L'Immaculée conception... Une invention 
presque récente! Qui n'a pris naissance q|u*au Xîï^siêcle, dans le cerveau 
mystique de deux moines anglais 1 Qui n'a été discutée et fonnulée 
qu*au XllI®! Dont l'unique point de départ est la faute grossière de je ne 
sais quel traducteur grec, lequel s'est servi à tort du mot grec TrapOsvo; 



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LE COMPROMIS SYMBOLISTE 45 

jeune fille^ pour traduire lancien mot hébreux, qui qualifiait naturel- 
lement Marie Ae jeune femme,.. 

Vous souriez ? Vous saviez tout ça^? (Déçu.) Alors vous ne pouvez pas 
bien comprendre ce que j'ai pu éprouver à de pareilles lectures... Notez que 
je ne sais même pas encore si c'est exact. (Schertz fait signe que oui.) Mais 
que cela puisse être imprimé, tout au long, avec la signature dun savant 
aussi sérieux, aussi circonspect que Brunois, c'est inouï I Le ton de l'ar- 
ticle, surtout, est déroutant : ces objections sont rappelées là incidemment, 
pour appuyer la thèse, sans même être discutées, comme autant de vérités 
acquises aujourd'hui, comme autant de points d'histoire définitivement 
élucidés ! simplement, un renvoi, pour indiquer où les ignorants comme 
moi peuvent trouver la démonstration raisonnée de chacune de ces affir- 
mations ! Et je vous cite cet article parce que je viens de le lire. Mais de 
tous les côtés, dans tous les domaines, je me heurte à des réfutations ! 

Tout le savoir moderne est donc en contradiction absolue avec notre 
foi ? 

SCHERTZ (affectueusement). — Je vous croyais en relation avec un abbé 
de Buis, un prêtre instruit... 

JEAN. — Bah... C'est un homme actif, un saint, qui n'a jamais eu un 
doute sérieux, et qui d'ailleurs, si cela lui arrivait, en triompherait tout de 
suite, par l'action. (Sourire rancunier.) Il m'a prêté des bouquins de 
théologie... 

SCHERTZ. — Eh bien ? 

JEAN Oevant les épaules). — J'y ai trouvé des arguments spécieux et 
verbeux, présentés comme s'ils étaient inattaquables, mais que la moindre 
réflexion crève comme des outres gonflées. Ça ne peut convaincre que de^' 
convaincus. Je vous scandalise ? 

SCHERTZ. — Mais non, aucunement. Je vous comprends très bien, 

JEAN. — Vrai ? 

SCHERTZ. — Mieux que vous ne pouvez croire... 

Jean ébauche un geste étonné que Schertz arrête de la main. 

SCHERTZ. — Continuez, voulez-vous ? 

JEAN* — Mais voilà... C*est tout... Chaque fois que je veux raisonner, 

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46 JEANBAROIS 

avec Tespoir de consolider nia foi, ou simplement chaque fois que je 
cherche à analyser mon inquiétude, je sens que je pprtç un nQ\iyç^H 
coup à mes croyances.,. C'est en cherchant à prouver sa foi qy'po lé- 
branle : jVn ai fait Texpérience. J'ai beau faire : ça croule... 

SCHERTZ (vivement). — Non, non. 

JEAN. — Ah, je vous assure que je ferai tout pour éviter ça ! (Avec ^b^n- 
don et angoisse.) Il existe peut'-être des gens qui peuvent se passer de 
religion ? Moi pas. J'en ai besoin, besoin, comme de manger ou de 
dormir. Sans religion je serais, je ne sais pas, conjme \m afbre dont l^s 
racines n'auraient plus de sol, plus de nutrition possiplç I Tout s'en 
irait d'un seul coup... Ah, c'est terrible, mon cher ; je n^e sçn^ catholique 
jusqu'au fond des moelles I Je m'en aperçois mieux encore depiiis que j'ai 
tant à lutter : tout ce que je pense, tout ce que je veuj^, tput ce que je fais, 
est déterminé en moi par un sens catholique qui fait partie de ma nature ; 
et s'il m'arrivait de perdre ce sens4à, ma vie entière reposerait pour tou- 
jours sur une absurde contradiction I 

SCHERTZ. — Mais enfin, cette crise morale a des intermittences ? Il 
y a des jours encore où vous pouvez vous rapprocher dp Djeu ? 

JEAN (perplexe). — Je ne sais pas comment vous dire.,, Au fond» je n'ai 
pas vraiment l'impression que je m'écarte de Dieu... même quand je 
doute de lui... (Souriant.) Je ne peux pas vous expliquer... 

L'abbé fait signe qu'il comprend très bien. 

JEAN (après avoir réfléchi). — En somme, le pfoHème angoissant est 
celui-ci : Tout se tient dans la religion catholique : la foi, le dogme» la 
morale, l'émotion intérieure de la prière ; tout se tient,*. (Schert^ tait un 
seste de dénégation que Jean ne remarque pas...) Et si on en rejette une 
fraction, on perd l'ensemble ! 

L'abbé se lève, et fait quelques pas, les mains derrière Ip iqs, 

SCHERTZ. — Ach I mon ami, comme nous vivons une heure tragique de 
la vie religieuse des hommes I 

Il s'arrête devant Jean et le considère, gravement. 

SCHERTZ (d'une voix mesurée). — Voyons, pour résumer : d'une part, 
votre raison, qui se blesse à des points de dogme et qui refyse dç les apçep^ 



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LE COMPROMIS SYMPOLISTE 47 

ter ; et, d'autre part, votre sensibilité religieuse, viv^ce, très vivace, qui a 
goûté Dieu, si je puis dire, et qui ne peut plus s'en passer ? 

JEAN. — Exactement. Sans conipter une crainte instinctive, qui a ses 
racines dans mon enfance et dans mon atavisme, sans doute : la terreur 
de perdre la foi. 

SCHERTZ. — Oui. Eh bien, mais c'est à peu près ce que j'ai éprouvé mpi- 
même ! 

JEAN. — Ah ? Quand, ? 

SCHERZ. — Lorsque j'ai quitté le séminaire. 

JEAN (impatiemment). — Et... maintenant ? 

SCHERTZ (montrant sa soutane et souriant), — Vous voyez... 

Il repousse de I9 main l'interrogi^tion de Jean. 

SCHERTZ (posément). — Voulez-vous me laisser citer mon propre 
exemplç ? 

Jean lui adresse un sourire reconnaissant. 
L'abbé se carre dans son fauteuil, le visage sur ses mains croi- 
sées, les paupières plissées, le re^arc^ lointain. 

schE|It:ç.j— Jusqu'à Tordination» je n*av^9 pas beaucoup étudjé les scien- 
ces, mais j'étais très attiré, depuis longtemps ; et j a; çq^^mencé à 
étudier, aussitôt prêtre. Je m^ rends bien coippte, à distance, qe ce qui 
s'est passé ; et cda arrive k beaucoup. (Avec respect.) C'est ja jlMpline 
sdenhfiqae \ On la découvre tout à coup ; on s'y soumet passionnément ; 
elle prend possession de vous ; elle vous forge un cerveau neuf. Et puis, 
plu9 tard, un jour, quand on se tourne vers le p^ssé. tout est changé : les 
choses aMtrefois habituelles, on les regarde, et cest comme si on les 
voyait pour la première fois : qn les juge... Et, de ce jour-là, c'est fipi, on 
ne peut plus ne pas juger ! Pas vrai ?... Voilà la iimplive scientifique ! 

JEAN. — Oui : on ne peut plus s'empêcher de voir... 

SCHERTZ (souriant). ~ Moi, je ne savais pas, j'ai cru que je pouvais 
retoymer en arrière. J'ai fermé tops les livres, et jç suis parti pour le 
monastère de Brfigen. (Hésitant.) Une... 



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48 JEAN BAROIS 

JEAN. ^— Une retraite ? 

SCHERTZ. — Une retraite. Cinq mois, pendant le plein hiver... D'abord 
j'ai tenté une consultation des Pères ; beaucoup étaient instruits. Mais ils 
affirmaient» et moi je raisonnais ; c'était toujours le même malentendu... 
Ils riaient à la fin, et disaient toujours : « Rien d'impossible pour Dieu. » 
Alors, quoi répondre ? 

L'un m'a dit, un jour : « Ce qui m'étonne, c'est qu'avec de pareilles pen- 
sées, vous n'ayez pas perdu la roi... » Ah, j'ai beaucoup réfléchi là-dessus. 
C'était vrai : ma foi n'était pas diminuée. Comme vous le disiez tout à 
l'heure pour vous. J'avais la conviction intérieure, — pour ainsi dire une 
certitude — que rien n'était modifié. Impossible d'éprouver un remords. 
Je me sentais soumis à quelque chose qui était plus fort que ma volonté, et, 
en même temps, très élevé, et si respectable... 

Alors, que faire ? J'ai cherché à transiger. 

JEAN (secouant la tête). — Une voie dangereuse... 

r * 

SCHERTZ. — J'étais bien obligé de reconnaître, devant les arguments 
scientifiques si nets, que la lutte était inutile. Et ne pas faire, comme 
certains prêtres savants, des demi-concessions, insuffisantes. Non : reculer 
courageusement, fier d'être sincère, et avec l'assentiment de Dieu au 
fond de la conscience. 
(Un temps.) 

Ainsi, j'ai quitté Burgen, et je suis rentré à Berne, et je me suis appli- 
qué à approfondir avec les livres et la réflexion, toutes ces questions. 

(Gaiement.) Ach! mon ami, quand on regarde, quelle inégalité vraiment 
des deux camps en présence I D'un côté, les adversaires de l'Église, — 
je parle seulement des vrais savants, ayant fait œuvre. — Et de l'autre, nos 
apologistes du catholicisme, qui se lamentent et brandissent de vieux 
arguments tout gâtés, et finalement menacent d'anathème ! A qui, malgré 
sol, va la confiance ? L'attitude de Rome est véritablement incompréhen- 
sible ; il faut l'étudier de près pour s'en convaincre ! Elle attaque la science 
moderne en ignorant tout des faits actuels. Elle ignore jusqu'à la plus élé- 
mentaire méthode : impossible de discuter. Pour cela même, voulant sou- 
tenir trop, elle rend sa thèse entière insoutenable. J'ai eu besoin de deux 
années pour acquérir cette conviction, mais je ne regrette pas : grâce à ces 
années de travail, j'ai reconquis pour toujours la paix intérieure. 

JEAN. — La paix intérieure... 

L'abbé se penche en avant, comme pour demander à Jean 
toute son attention. 



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) 



LE COMPROMIS SYMBOLISTE 49 

SCHERTZ. — Mon ami, je suis parvenu à cette distinctiûn capitale : \ 
Il y a dans le sentiment religieux deux éléments tout à fait séparés 
par leur nature. Premièrement : le sentiment religieux dans sa pureté, qui 
est, si je puis dire, lallianœ conclue avec le divin, et, en même temps 
les rapports intimes et privés qui s'établissent entre Dieu et les âmes 
religieuses. Bien* — Secondement : Vêlement, je dirai dogmatique, les affir- 
mations théoriques sur Dieu, et les rapports, — non plus intimes, mais*^ 
cultuels — entre l'homme et Dieu. G>mpreneZ''Vous cela ? ^ 

JEAN. — Oui. 

SCHERTZ. — Eh bien, pour la sensibilité religieuse d'aujourd'hui, un seul 
de ces éléments est fondamental : c'est le premier, l'alliance personnelle 
avec Dieu. 

JEAN. — Comment pouvez-vous dire : la sensibilité d'aujourd'hui ? La 
religion n'est pas soumise à la mode ! 

SCHERTZ. — Ach,ceci est une parenthèse. La religion est soumise sinon 
à la mode, du moins au développement moral de l'humanité. Tenez : au 
moyen âge, est-ce qu'on ne puisait pas de grandes forces, simplement 
dans le sens littéral des dogmes ? Aujourd'hui non ; c'est un fait. Regardez 
les catholiques, ceux qui ont vraiment une vie intérieure : beaucoup 
d'entre eux ont de capitales ignorances, au sujet de la religion théorique ; 
sans qu'ils s'en doutent, le dogme est chez eux au deuxième plan ; et cela 
n'importe pas. 

Reprenons. Je dis : pour vous, pour moi, pour un grand nombre de nos 
contemporains, le premier élément, la foi personnelle, est intacte. C'est 
la croyance dogmatique qui a perdu l'équilibre. Nous n'y pouvons rien : 
la religion romaine, telle qu'elle est fixée actuellement, est inacceptable 
pour beaucoup d'esprits ayant de la culture, et pour tous les esprits ayant 
des connaissances approfondies. Le Dieu qu'ils nous offrent est trop 
petitement humain : aujourd'hui, la croyance en un Dieu personnel, en 
un Dieu monarque, en un Dieu fabriquant l'univers, la croyance au péché 
et à l'enfer... Ach, non ! Cette religion-là n'est plus à notre mesure ! Elle 
ne contente plus, comment dire, notre soif de perfection. 

Les croyances humaines sont obéissantes à l'évolution, comme toutes 
choses ; elles marchent, allant du moins bien vers le mieux. Eh bien, la 

\ religion doit, de toute nécessité, être adaptée à l'intelligence actuelle. Rome 

l est fautive de résister à cette adaptation. 

JEAN (vivement). — Mais en condamnant, comme vous le faites, l'Eglise 

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\ 



50 JEAN BAROIS 

contemponûne, eH-cè que c'ett réellement vous qui avez raison ?... 
Nest-'ce pas» simplement» c|ue vous êtes.i^ 

SCHERTZ (rinterromptot). — Compreh^z bien ceci : cl^ns les eroyances des 

hommes, même en supposant que Idrigine en soit di^ane^ il y a for^eément 

un élément humain. On commenOé seulement à en tenir compte. AinUi les 

orthodoxes avouent seulement depuis ûeu, que certains récits do la Bible 

et des Evangiles sont des hiftcnres ngurétà. Je donnerai des eiieihpléa : 

[Jésus descendant vers les régions inférieures de la terre... Ou bien Jésus 

l 'emporté par Satan sur la montagne... Aucun théologien sérieux n'ose plus 

I affirmer : « Oui, cette descente a eu lieu, matériellement... Oui, cette mon** 

j tagne a existé, matériellement. » Ils avouent aujourd'hui : « C'est figura" 

ii iii^tmtht. >> 

Eh bien» cette ttlahière d*appëlér hbnnêtertient symbole ce qui est hiafiî- 
festement symbolique, voilà ce qui est bon pour des gens comMe V6uk b\i 
moi. Mais il faut l'appliquer, non pas comme les orthodoxes, qui le font 
de mauvais gré et seulement pour les légendes vraiment grossières ; il 
faut l'appliquer à tous les faits affirmés par la fttligion^ diê tfiM fsêa feAh 
sont inacceptables à la raison moderne. Ainsi vous avez la solution de toutes 
les difficultés. 

Long silende. 

Jean réfléchit, sans détacher les yeux du visage énergique dé 
l'abbé. 

SCHERTZ. — D ailleurs, il faut être bien persuadé, mon cher amijL qu'avant 
peu ^'années, t6us les théologiens instruits en arriveront là ; et ils seront 
surpris <]ue les catholiques du XIX® siècle aient pu si iQngtemps acç^ef 
le sens littéral de tous ces récits poétiques. Ils. diront .: « Ce sont des visions, 
des histoires pleines) de signification, mais idéales ; les évangélistes les ont 
accueillie^ sans critique, ainsi qUe pouvaient faire des gens anciens, 
dénués d instruction, et crédules. » 

JEAN. — Mais un fait est uii fait. Les dogmes sont vrais, ou bien ils ne 
sont rien. \ 

SGHOtTZ. — Ach ! Le vrai et le r^e/j c*est deux î.n L'bbjectitJtt cfuê vbus 
faites est fréquente. Mais vous dites : vérité j et vous pensez i ^haititiÈé. 
Ce n'est pas la même cht99e. Il faut s'attacher à voir la vérité; riôti pA^ dàh^ 
le fait lui-même, mais dans la signification morale de be fàit.u On petit 
accepter le sens fondamental que renferme le mystère de Tlncarnation, ou 
celui de la Résurrection» sans, pour cela, admettre que ce soi«it des évé" 

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LE COMPROMIS SYMBOLISTE 51 

nements authentiques» historiquement exacts, comme la capitulation de 
Sedan ou là proclamation de la République I 

L*abbé se lève, tourne autour de la table et vient se camper 
devant le siège où Jean reste songeur. 

L*abbé est ému, La gravité formaliste de son visage a disparu, 
laissant paraître Tintensité d*unô flamine intérieure que Jeaâ 
ne soupçonnait pas. 

SCHÊRTZ (montrant^ d*un grand geste» 6on crucifix)^ — Quand je suis agev 
houille là» devant cette croix, et que je sens m^mtert du plus profond de 
moi, comme une vagUe, cet amour pour Jésus, et que ma bouche pro»* 
nonce : « Mon Sauveur ! » Ach, ce n'est pas je vous assure, parce que je 
pense au dogme mystique dé la Rédemption, à la façon d'un enfant du 
catéchisme !.i.. Non... Mais je considère immensément, ce que Jésus a 
fait pour l'humanité : tout ce qui est vraiment bon dans l'homme d'au" 
jourd'hui, tout ce qui promet de s'épanouir dans l'homme de demain, 
vient de lui I Et alors, je me penche, en toute raison satisfaite, devant 
notre sauveur, devant celui qui est le symbole du sacrifice et du désinté- 
ressement ; devant la Douleur ééceptée» <|ui fèlid l'homme pur I 

Et quand je tus le matin, sur l'autel, ma communion de chaque jour, qui 
renouvelle ma force et m'élève le eamr pour la jcrurnée entière, mon sen»- 
timent est si intense que c'est bien exactement pour moi comme la Pré»* 
sence réelle de Dieu ! Pourtant l'Eucharistie, ce n'est qu'un symbole, le 
symbole de l'action sensible et continue de Dieu sur mon ame ; mais mon 
âme l'ai^pelle, cette action^ et la recherche, presqu'avidement I 

Jean réfléchit. L'exaltation de l'abbé augmente, par opf>o- 
sition, son calme et son besoin de contradiction. 

JEAN. — Je veux bien. Cependant un simple catholique, qui croit ferme*- 
ment aux faits matériels de l'Incarnation ou de l'Eucharistie, met dans ses 
prières et dans ses communions bien plus que vous ne pourrez jamais y 
mettre, avec vos restrictions ! 

SCHERTZ (vivement). — Non ! L'essentiel, c'est de dégager la vérité 
dam la mesure eà die pexti être bonne à chacun de nous. 

Mettons-'HOUs sur le terrain prati<|ue t notre ruson ne peut pas accepter 
le dogme, c'est un fait ; au contraire, le symbole que nous en dégageons 
est clair, satisfait notre raison, et contribue à notre amélioration. Alors, 
commait hésiter ? 

JEAN. — Est-ce que ce n'est pas amoindrir la doctrine que de la dépouiller 

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52 JEAN BAROIS 

de ses formes traditionnelles ? Le christianisme a toujours été, et reste 
une doctrine. « Allez et enseignez toutes les nations... >> C'est Tacceptation 
intégrale de cette doctrine qui fait le chrétien. 

SCHERTZ. — Mais c'est justement pour maintenir intégralement la doc- 
trine, qu'il faut aujourd'hui en modifier la forme ! L'histoire enseigne que 
les dogmes, pendant des siècles, ont pu se transformer, s'accroître, être 
soumis à l'évolution générale : vivre, en somme. Pourquoi maintenant les 
laisser immobiles dans la tradition, comme des momies ? Puisque nous 
constatons que la religion actuelle n'est plus conforme aux besoins des 
consciences contemporaines, pourquoi n'aurions-nous pas le droit, à 
notre tour, d'ajouter quelque chose au travail des théologiens devanciers ? 

Quatre heures sonnent à Saint-Sulpice. 
L'abbé se lève et touche l'épaule de Jean, qui regarde dans le 
vague. 

SCHERTZ. — Nous recauserons de tout ça. 

JEAN (comme au sortir d'un rêve). — Ah, je ne sais plus, moi... J'ai été si 
longtemps habitué à donner une valeur absolue aux formes tradition" 
nelles... il y a, dans la feligion ainsi comprise, un manque d'unité qui me 
choque ! 

SCHERTZ (agrafant sa cape). — L'inégalité est partout. Pourquoi les 
hommes, tous si différents les uns des autres, n'auraient-ils pas des formules 
variables pour adorer le même Dieu ? 

(Souriant.) Il faut partir 

Laissez déposer, mon ami... Et rappelez-vous l'aveu deSaintPaul : « Nous 
ne voyons maintenant qu'au travers d'un miroir, en énigme... » « Videmus 
nunc per spéculum, in oenigmate... *> 



Ils descendent dans la rue. 

Plusieurs minutes de silence, côte à côte. 



JEAN (brusquement)* — Il faut être logique : pourquoi continuez-vous à 
ratiquer, s'il est avéré que ces pratiques n'ont qu'une importance figu- 



Schertz s'arrête net, sort le menton hors de son collet, et 
regarde Jean comme pour savoir s'il plaisante ou non. Son 
visage prend aussitôt une expression de souffrance. 



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LE COMPROMIS SYMBOLISTE 53 

SCHERTZ. — Ach, VOUS ne m*avez donc pas compris ? 

Il se recueille pendant quelques secondes. 

SCHERTZ (pesant ses termes). — Parce qu*il serait insensé de renoncer à 
cette fontaine d*eau vive qu'est une religion |t)ra/igfuëe !... Il faut se com- 
porter avec la religion comme si elle était vraie dans tous ses détails» parce 
qu'elle est vraie... en profondeur. Voyez, par exemple, notre prière catho^ 
lique : où trouver semblable élan ? 

JEAN, — Vous n'avez fAu» besoin de formules ! ' y^^^^yi^y, Jt 

SCHERTZ. — Ne le croyez pas ! C'est par les formules_.que le. .divin ^ 
pén ètre dans notre vie. Il faut qïïF~nôùs' acceptions tous, indistincte*^ I 
mènîT l«s formesr du ctrtlê ; mais que chacun, selon Fêtai de sa conscience, 1 
en fasse Tinterprétation appropriée, et s'en serve selon ses besoins. y 

JEAN. — Alors, autant passer au protestantisme... 

SCHERTZ. — Que non ! Voyez cette religion individualiste et finalement 
anarchiste qu'est le protestantisme : là n'est pas réellement notre nature. 
Tandis que la forme du catholicisme, organisée, sociale... — que dire ? 
— communautaire,.» Voilà la nature humaine ! 



I 



JEAN.. — Alors la libre-pensée toute pure ! 

SCHERTZ. — Non, mon ami. Nous, catholiques, nous n'aurons jamais 
le droit de faire cette rupture. 

JEAN. — Le droit ? 

SCHERTZ (gravement). — Nous n'avons pas le droit de nous isoler des 
autres. Comment la religion a-'t^elle acquis peu à peu ses indiscutables 
vertus sociales ? Par les etforts de tous. Eh bien, rester à l'écart, c'est agir 
comme un individualiste. • 

JEAN. — Mais votre attitude est bien celle d'un individualiste ! 

SCHERTZ (sursautant). — * Pas du tout I Choisir ses symboles, selon son 
développement personnel : oui ; mais en se rappelant toujours que ce 
qui est symbole pour nous, a son équivalent dans les formules plus 
populaires. C'est ainsi qu'on reste lié à toutes les autres^ Voilà le bon indi- 
vidualisme.. i 



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/ 



54 JEANBAROIS 

Jean ne répond pas. 

SCHERTZ. — Mon ami, songez donc h ce qu'elle est, cette religion ! Songez 
que pour tant d*êtres humains, elle est la seule fenêtre ouverte sur la vie 
spirituelle ! Combien sont-ils, ceux qui jamais ne pourront aller plus loin 
que l'image ? Et voua voudriez commettre la mauvaise action de vous 
séparer d'eux ? Mais dans chaque sentiment religieux, il y a un germe qui 
\l est le même : comme un gémissement, comme un élan plus ou moins vigou^ 
reux de l'âme vers l'infini... Nous sommes tous semblables devant Dieu I 
...Faites comme moi. Je n'ignore pas quels inconvénients il y a dans la 
religion actuelle : mais je n y regarde pas. « Ora patrem tuum in abscondito...» 
Je pense que toutes les organisations des hommes ont des imperfections. 
Je pense que le catholicisme est, pour la majorité, très supérieur aux autres 
confessions, parce qu'il est vraiment, dans toute la valeur du terme, une 
association. Et j'accepte les pratiques, d'abord parce que j'y puise moi- 
même des forces que je ne trouverais nulle part, et puis parce que, sans 
elles, le catholicisme cesserait d'être cette solidarité religieuse, dont tant 
d'âmes ont le besoin... 

L'abbé se tait. 

Ils viennent de pénétrer dans les galeries de U Sorbonne, 
encombrées d'étudiants. 

Jean cherche à mettre un peu d'ordre dans ses idées : 

— « Ce qu'il y a de certain, oui, c'est qu'il faut chercher... Jus- 
' qu'ici j'ai tait tout ce que j'ai pu pour me refuser à penser ; je 
croyais qu'il n'y avait rien à gagner par la réflexion... C'est une 
erreur : on ne peut pas retourner en arrière, revenir aux senti- 
ments religieux de son enfance... C'est impossible, voilà un fait 
acquis... Tâchons au contraire d'aller de l'avant : il y a un moyen 
de reconstruire, puisque Schertz... 

« Mais je me suis apprçu que je ne connais pas le prsmiermot 
de tout ça... C'est le grand point, savoir,,. Il faut que je tra- 
^j vaille ça... Les dogmes... Je n'en ai retenu aue le côté extérieur, 
] cultuel. L'abbé parle toujours du fond, du rond qui est sous la 
forme... La forme, jusqu'ici m'a caché le fond... Approfondir, 
d'abord,.. Approfondir jusqu'au pçiint pu Je sens du dogme et 
les exigences de la raison sont conciliables : voilà... 

« C'est la çeule çbapae d*équiliM qui ïflÇ rest^,,, » 



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III 



« A Monsieur l'abbé Schertz, Professeur de Chimie Biologique» 
« Institut Catholique, Berne (Suisse). 

« Paris, lundi de Pâques. 
« Mon cher ami, 

« Je vous remercie de l'affectueux intérêt que vous prenez à la santé de 
mon père. Il va mieux. Il a dû renoncer à ses jours de consultation et à son 
cours ; il n'a gardé que ses matinées à l'hôpital. C'est encore beaucoup 
pour son état, h^anmpins ses confrères estiment qu'avec une surveillance 
attentive, une recrnîi(??^%*est pas à craindre avant plusieurs années. 

« Je suis bien en retard avec vous ; ne m'en gardez pas rigueur ; je suis 
tellement occupé cet hiver! Vos lettres me font toujours le même plaisir; 
elles me rappellent nos bonnes soirées d'il y a deux ans, nos discussions, 
nos lectures à haute voix ! Hélas, cher ami, tout cela me parait si loin... 
Non que j'aie perdu le bienfait de votre influence : rassurez- vous, je crois 
que vous m'avez pour toujours apaisé, et que je vous dois, pour la vie 
entière, une foi compréhensive et calme, robuste en son fond, conciliante 
en sa forme, le vrai soutien de tous les jours. Mais l'engrenage de ces études 
médicales est impitoyable : il m'est impossible d'ouvrir un livre qui ne 
soit Das technique ! 

« J'en ai d'autant moins le temps, que j'ai tenu à ne pas interrompre 
mes sciences naturelles ; ces études m'ont toujours passionné, infiniment 
plus que celles de médecine, et je ne veux pas me contenter de ce brevet 
élémentaire qu'est la licence. Mon patron me pousse beaucoup à concourir 
pour l'internat dès l'an prochain. Je préférerais consacrer tout mon effort 
à l'agrégation. La médecine est un chemin tout tracé pour moi ; le pro- 
fessorat de sciences naturelles, qui répond plus complètement à mes goûts, 
est une carrière assez aléatoire. Je ne sais que résoudre. Je ne suis pas seul 
en cause, vous le savez, et ma décision engage une autre vie que la mienne... 
Ces perplexités, que je ne puis confier à personne, assombrissent souvent 
mon horizon. 



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56 JEAN BAROIS 

' <( J*ai été bien heureux de vous savoir définitivement occupé selon vos 
désirs. Je regrette seulement que vos congés soient si rares : quand nous 
reverrons-nous, maintenant ? En y pensant, je me défends mal d'un regret 
égoïste : je songe à tout ce que votre amitié représentait pour moi, et 
que je n'ai pas remplacé. 

« Au revoir, cher grand ami. Envoyez-moi une bonne et longue 
réponse, et ne doutez pas de mon fidèle attachement. 

Jean Barois. » 



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L'ANNEAU 



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Une ftn 4'4près-nni4i. çn m^i. 

Jean rentre chez lui, dans le petit appartement qu^il habite 
depuis que spn père a quitté Paris. 
Sous la porte, une lettre de Mme pasquelin : 

« Buis-Ia-Dame, dimanche, 15 mai. 

« Mon cher Jqan, 

« Je ne ^^i? p^s qn^lle^ nouvelle^ tcm pçrç tp donne de sa saiité, niAis 
j*en suis assez préoccupée, je ne trouve pas qu'il aille bie^f.r » 

Jean courbe les épaules. Cette lettre, il voudrait maintenant 
ne pas lavoir ouverte. 

' u Depuis le printemps, surtout depuis la petite crise du mois dernier, 
' nou8 le trouvons bien changé* Il a encore maigri. L*entrain qu*il avait 
montré tout Thiver est tombé. Il ne suit plus sérieusement son régime ; 
il dit qu'il est fini, qu'il ne guérira pas. C'est navrant de voir un hom- 
me qui a été si actif, inoccupé tâut le jour» et seul avec son domestique, 
dans cette grande maison pleine de souvenirs. Nous voulions l'installer 
ici, il aurait profité du jardin ; mais il veut rester chez lui. 
^_ « Mon chef enfant, tout cela est bien triste. Je veux te parler franche- 
ment... » 

Ses ipains se mettent à trembler, ses yeux se broiiillent. 

« ,.. Je crois bien qu'il faut dès maintenant prévoir le cas où ton père 
ne se relèverait pas, et c'est pourquoi je t*écris. 

« Je sais combien vous avez tous so^flFert, dans la famille, de la froideur de 
ses sentiments reli^eux ; et j'estime que c'est un devoir pi»ur nous, ses 
plus vieux amis, ses plus proche? voisins, de nous préoccuper 4^ ce lamen- 
table état de chose?. Aussi depuis que ton père est auprès de nous, je 
m'efforce à chaque occasion d'amenejr la conversation suf eé grand sujet. 
Mais il laudrait que tu joigfneâ tes efforts aux nôtres, en g^bordant avec pré- 
caution la question religieuse dans tes lettres... » 



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60 JEAN BAROIS 

Son bras retombe avec lassitude. Une sourde animosité. 
Il passe une page. Ses yeux tombent sur : « Cécile va bien.,. » 

— « Cécile... » 

Un regard vers la cheminée, où il avait mis sa photographie. 
Elle n'y est plus... 

— « C'est vrai, je l'ai cachée depuis qu'Huguette vient ici... 
Huguette!... Six heures, elle ne va pas tarder à venir... » 

Un malaise poignant : Cécile et rluguette confondues dans sa 
pensée ; les deux noms ensemble sur ses lèvres... 
Il passe nerveusement la main sur son front : 

— « Ça ne peut pas durer... » Et, tout à coup, le sentiment 
très net aue c'est déjà fini : ça ne pouvait durer que parce qu'il 
n'y réflécnissait pas vraiment... 

« ... Cécile va bien, elle a un peu grandi ces^ derniers temps, ce qui l'a 
fatiguée. Elle va plusieurs fois par semaine avec son ouvrage passer 
l'après-midi auprès de ton père. Elle s'emploie de son mieux pendant ces 
long» tête-à-tête.... » 

Son regard mécontent se fixe. 

Il aperçoit le docteur, étendu près de la chenrunée ; le jour 
baisse ; Cécile est^assise devant la lenêtre ; son petit front bombé 
penche obstinément sur son ouvrage ; elle insinue des mots 
préparés d'avance... 

Cette vision lui est odieuse. 

— « Pourquoi employer Cécile à cette besogne ? » 

Il se lève, fait quelques pas à travers la chambre ; puis il se 
dirige vers son bureau et ouvre un tiroir fermé à clef. 

La photographie de Cécile... 

Il s approche de la lampe. 

C'est une ancienne épreuve : Cécile accoudée à un dossier 
gothique» les mains crmsées, la tête un peu de biais, les yeux 
souriants ; elle est coiffée comme autrefois : un gros nœud sur 
la nuque. 

Long, long regard. Exaltation croissante*.. Non, rien n'est 
changé ; elle seule existe ; rien autre ne compte I 

Huguette I Pauvre Guette... II sourit en pensant à la petite 
peine qu'elle aura, lorsqu'il lui dira : — « C'est fini, laisse-moi ; 
reprends ta vie, je reprends la mienne... Je retourne vers celle 
que je n'ai cessé de porter en moi» » 

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L'ANNEAU 61 



Une demi- heure plus tard. 

La pointe d*une ombrelle gratte à la porte. 

Huguette, en toilette claire» un grand chapeau chargé de fleurs. 

HUGUETTE. — Bonjour mon loup, ça va ? C'est conune ça que tu me 
dis bonjour ? Prends garde à mon chapeau... 

Il la voit avec un recul inoui... Presque sans émotion. 

Elle a jeté son ombrelle en travers du lit et se dégante posément. 

HUGUETTE. — Ce n'cst pas tout ça, mon petit... Je ne peux pas dîner 
avec toi. J'ai laissé Simone au Vachette, avec son nouvel ami, tu sais... Il a 
trois fauteuils pour ce soir à Cluny, et on dine ensemble avant... 

T'es pas fâché ?... 

JEAN. — Mais non... 

Elle s'avance vers lui. La lampe, basse, éclaire les courbes 
lisses de sa robe. En haut, dans l'ombre, ses mains nues et sa 
bouche entr'ouverte, fraîche... 

Ah, ce brusque désir d'elle ! Souvenir brutal de telle place 
de chair plus pale, plus satinée... 

...Il là saisit, il enfonce son visage dans ses cheveux... 

Il pense : « Non c'est impossible que ça finisse comme ça... 
Encore une nuit, et demain, demain... » 

Elle s'échappe de ses bras, en riant. 

HUGUETTE. — Laisse, que je me lave les mains... 

Il la regarde aller vers le coin obscur de la toilette, relever 
soigneusement ses manches, et poser sans hésitation ses bagues 
dans un cendrier qui est là. 

Une animosité soudaine... Il pense : « Comme elle est chez 
elle !... Ah, rompre, s'évader !... Tout de suite I... Ce soir !... » 

Résolution définitive, qui l'apaise et l'éloigné d'elle. 

Il soupire doucement. Il la regarde, attentive à ses ongles, le 
visage froncé, enlaidie. 

C'est fini, irrémédiablement : — quelque chose de cassé, de 
tout à fait cassé... 



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62 JEAN BAROIS 

HUGUETTE. — Accompagnc-moi jusqu'au, tramway ?.^ 
Ils sortent. 

La rue de Rennes. Sept heures. Une cohufe tumultueuse : la 
ruée des banlieusards vers la sfàre Montgafnaâse. 
Jean marche devant, pour fendre le flot. 

HUGOETtE, — ^ Voilà tnon tfam'... Alors c'est convenil ? Si tu he viens 
pas me chercher à la sortie de Cluny, je rentre directeitieiit... A tout à 
l'heure, mon loup... Zut, le voilà qui file I 

Elle bbndit, bouscule des gens. . 

Il suit des yeux sa silhouette noire, oui saute sur la plate- 
forme éclairée, cueillie par le geste arrondi du conducteur. 
Il est pris d'un tremblement de tout le corps. 

Le tramway s'éloigne dans la nuit piquée de lumières. 

II reste là, debout, devant la terrasse d'utt café. L'odcUr ^i- 
dulée des absinthes. Des gens passent. On glapit les feuilles du 
soir. 



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II 



A Buis* 



Cécile est seule dans U maison du docteur. Immobile, au 
guet, l'épaule appuyée à la fenêtre entre-bâillée... 

Jeail et Mme rasquelin oht surgi dahs la trouée du portaih 

— « Les voilà... » 

D'instinct elle s'est rafctéc en arrière, oppressée, le regard 
tendu, un sourire attendri aux lèvres... 

Il marciu» vite... Il n'a pas thangé.*. II envelopt:^ la maison 
d'un regara vif, qui se heurte aux Volets clos de la chambre du 
docteur. 

Cécile. court au dhevant de lui. 

Adossée au départ diè la rampe, lés bras tombants, glacée, elle 
entend, derrière la porte, son pafe fiévreux qui gravit le perron. 

.11 outre et s'arrête, tout puèi Ses yeux n'expriment aucune 
joie ; ils mterrogent anxieusement. 

CÉCILE. — ïl est là-haut... il dort... 

JEAN (la gorge moins serrée). -^ Il est là-'haut ? Il dort ? 

. Son œil s'adoucit, s'émeut d amour. Il tend sa main brûlante. 
Un long regard, enfin, extrêmement doux, plein de choses, où 
vient se fondre le regard souriant de Cécile. 

MADAME PASQUELIN (ouvrant la porte du salon). — Entre là, puisqu'il 
dort... 

Jean pense : « Ils . disent : i7... » Et c'est comme s'il pensait : 
« Mon père va mourir »... 

MADAME PASQUELIN. — Assieds-toi donc. J*ai fait ouvrir le salon ; nous 
ï^oiis \enon^ là, pour cjù'il n'entende pas de bruit... Ces dernières nuits, 
3 ai couche dâris là chambre de là pauvre grand mère, pour être plus près... 



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64 JEAN BAROIS 

(Elle ne s'assied pas. Coup d'œil tendre.) Restez là, mes enfants, je monte. 
Dès que ton père sera réveillé, je viendrai te le dire. 

(De la porte, avec une sorte de pudeur.) Cécile est bien contente de te 
voir I 

Seuls. 

Une seconde de silence gêné. 

Cécile est debout, tête basse, une main appuyée à un gué- 
ridon, Tautre au corsage, piquant et repiquant une aiguille ou- 
bliée là. 

Jean approche et prend sa main. 

JEAN. — Nous payons cher le bonheur de nous revoir ! 

Elle relève son visage en larmes et porte à ses lèvres un doigt 
qui tremble. 

Qu'il ne parle pas ! Aucune parole ne peut dire... 

L'embarras domine leur tendresse ; ils se demandent s'ils ne 
s'attendaient pas à plus de joie... 

Jean la guide vers le canapé. Elle s'assied, et reste droite, 
haletante... Il a pris sa main. Ils ne bougent plus. 

Silence. Heure douloureuse et douce... 

Jean pense : — « On a marché là-haut... Cx)mment est-i7 ? 
Très changé ?... » 

Il évoque le masque du docteur : son regard dur et fin ; sa 
bouche, autoritaire jusque dans le baiser ; son sourire décidé 
et courageux ; mais tant de bonté secrète ! 

Il regarde les meubles du salon. Et, un à un, les souvenirs... 

— « Ce fauteuil bas... Grand'mère un soir... Grand'mère qui 
est morte ! — Et bientôt je dirai : Mon père habitait cette 
chambre, habitait cette maison, t^tVai/... Et après, plus tard, ils 
diront : Jean habitait, vivait,.. y> 

Il frissonne 

Il oubliait cette présence tiède, toute proche... La confiance 
quVUe a mise en lui, le pénètre tout à coup comme un cordial. 
Cette main qu'il tient abandonnée et moite, il la porte sans 
défense à ses lèvres. Plusieurs fois... pieusement d'abord, avec 
recueillement ; puis avec une émotion grandissante, un boule- 
versement, une violence irrésistible, accélérée, qui lui délie le 
cœur. 



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L'ANNEAU 65 

Cécile renverse la tête. Le front enivré vacille et glisse sur 
Tépaule de Jean. 

Alors dévotement, les lèvres sur les paupières closes... Lon- 
guement, longuement... 

Des pas, des bruits de porte. 
Cécile ouvre les yeux, s'écarte. 

MADAME PASQUELIN (d'une voix naturelle). — Jean... ton père est 
éveillé. 



La chambre du docteur. 

Mme Pasquelin, ouvrant la porte avec précaution, s efface. 

Jean hésite au seuil : une seconde d'atroce angoisse. 

Il entre, seul. 

Tout de suite, un allégement : le sourire de son père. 

Le malade est soulevé sur des oreillers, les bras étendus. Pas 
très changé. La respiration est courte. Il regarde Jean s'appro- 
cher et lui sourit encore. 

LE DOCTEUR (très bas, voix rauque). — Bien fatigué, vois-tu... bien, bien 
fatigué... 

Il tend la main. Jean, qui se penchait pour l'embrasser, avance « 
la sienne. Le malade s'en empare, et soudain, les traits mortel- 
lement graves, il attire passionnément cette main, ce bras, tout 
son fils contre lui. 

LE DOCTEUR (sanglot déchirant). — Mon petit I 

Il tient ce visage d'homme entre ses paumes, et il n'y voit rien 
qu'un visage d'autrefois, un visage d'enfant. Il le palpe fiévreu- 
sèment, il le serre fort, il l'appuie contre ses lèvres gercées, il le 
presse à droite, à gauche, contre le poil rude de ses joues. 

LE DOCTEUR (retombant épuisé, avec un bref soupir). — Ah... 

Il fait signe à Jean de ne pas bouger, de ne pas appeler ; ce 
n'est rien... Et il s'immobilise, la tête en arrière, les paupières 



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66 JEAN BAROIS 

doucatnent ckises, U bmicbe eAtr*ouv«rté, les poings comprimant 
les battements du cœur. 

Jean* raide« le lonfi: du Ut, regarde fixement son père. Une 
stupeur curieuse anime son chagrin t 

— « Qu'est-ce qui le change à ce point ? La maigreur ? Non, 
autre chose... Quoi ?... » 

Les pommettes du malade rosissent ; il ouvre les yeux. Il 
aperçoit Jean : le front se plisse, la bouche se contracte. Puis 
lea traits se détendent en un sanglotement paisible. 

LE DOCTEUR. — Mon petit... mon petit..;. 

Ces larmes, ce balbutiement de tendresse*. Un inexplicable 
malaise envahit Jean : est-ce qu*il ne reste plus rien de son père ? 
Quelques minutes passent. 

Elles suffisent pour mettre le chagrin de Jean en déroute : 
la vie, plus forte que la mort. Malgré lui, devant ce lit, c*est à 
Cécile q|u*il pense tout à coup ; son arrivée, l» cfaoc de leurs yeux... 
Un désir le saisit, impérieux* mais encore inunatérial : aspiration 
vers II ne sait quelle étreinte des âmes, quelle pénétration inté- 
grale et réciproque de tout© penséf ... Pourtant sur les lèvres il 
1 garde la tiédeur satinée de ses paupières I Un brusque goût de 
vivre le soulève et le heurte impatiemment contre te lit, qui 
barre son élan... Puis un subit retour sur lui-même, et le rouge au 
visage I 

Le docteur essuie ses joues mouillées ; son regard naïf et 
tendre ne quitte pas le visage de Jean. 

LE DOCTEUR. — Dis-moi... On t*a fait venir n'est-ce pas ?... Mais si, 
je sais... Qui ? le docteur ?... non ?... ta marraine ? 

Jean secoue la tête évasivement. 

LE DOCTEUR (gravité soudaine et implacable). — Ils ont bien fait. Ça 
TiWà plus bien longtemps... Je t'attendais. 

Jean, par émotion, ou par contenance, se penche vers la main 
abandonnée sur le lit, ^t l'embrasse. 

Le docteur, l'air soucieux, dégage sa main pour se dresser sur 
les coudes : quelque chose d'important qu'il ne veut pas remettre.. 

LE DOCTEUR. — Je t'attendais. Êcoute^moi mon petit... Je ne te laisse 
pas griaid'chose,.. 



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L • A N 'N E A U 67 

Jean ne comprend pas tout de suite. Puis 11 ébauche un mou- 
vement de recul. 

Le malade fait signe qu'il se fatigue, qu'il ne faut pas Tin- 
terrompre. 

LE DOCTEUR (avec de courtes pauses, les yeux fermés, comme s'il réci- 
tait). •— J'aurais pu te laisser davantage. Je n"ai pas su. De quoi vivre tout 
de même. Et un nom honorable, c est mielque chose... 

Maintenant, écoute : Cécile et toi, n est-ce pas ? 

Jean tressaille. Le docteur le regarde avec un sourire très 
tendre. 

LE IJOCTEUR. — lEUê m'a tout raco nté, c ette petite. Elle te rendra heu- 

reux, je suis content. Toi, tache qu eue soit heureuse aussi, un peu... 

^'est plus difficile.' Tu verras... Les femme*, on cherche à les comprendre, 

/ et c'est impossible. Il faut seulement consentir à ceci : qu'elles sont autres.. 

C'est déjà oien difficile ! — Je me fais des reproches, moi, pour ta mère... 

\v (Long silence.) 

Maintenant, ta santé. Tu as été... oui... Et tu n'as pas fait ton volonta- 
riat. Mais c'est par excès de prudence. Tu es guéri, complètement, tu 
m'entends ? — J'en ai parlé à ta marraine, en toute sincérité... Pourtant, 
mon petit, il faudra y penser quelquefois, ne pas te surmener, surtout 
plus tard, vers la quarantaine... Ça sera toujours ton point faible. Tu me 
promets ?.., 

Une pause. Sourire paisible. 

Rappelle-toi tout ça. C'est tout. 

Il se laisse glisser au milieu des orditlers et allonge les bras 
avec un soupir de satisfaction. Mais bientôt» quelque chose le 
préoccupe à nouveau* 

LE poCTBUR (rouvrant les yeux). — Elle a été bien bonne pour moi, ta 
marraine, tu sais... Elle a fait beaucoup, beaucoup... Elle te dira. 

Cependant il ne résiste pas au plaisir de l'annoncer lui-même. 

Un sourire, d'abord esquissé comme avec souffrance, s'épa- 
nouit graduellement jusqu'à illmaoiner les yeux, le front, toute la 
face» a*tin rayonnement ingénu. 

Il fait sigtie qu*îl veut parler de plus près. Jean se penche sur 
le lit. Le docteur lui prend le visage et 1 approche de sa bouche i 



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68 JEAN BAROIS 

LE DOCTEUR. — Jean... Ta marraine ne t*a rien dit ? (Solennel.) Je me 
suis confessé, hier. 

Il recule un peu la figure de Jean pour savourer sur seâ traits 
i*émotion que cet aveu lui cause. Puis il Tattire à nouveau : 

LE DOCTEUR. — Je devais communier au)ourd*hui... Mais quand ils 
m'ont dit que tu venais, je t'ai attendu... Demain, avec toi... avec vous 
tous. . . 

Jean se redresse ; il fait l'effort de sourire joyeusement, et 
détourne les yeux. Une déception confuse, irraisonnée^ poi- 
gnante... 

/ LE DOCTEUR (avec un regard lointain, un peu craintiO* — Tu sais mon 
petit, on a beau dire... (Secouant la tête.) C'est un x terrible... 



Le lendemain. 

La chambre du docteur. Aspect nu et grave. 
L'office est terminé. 

Mme Pasquelin, raidie contre toute émotion, remet en ordre 
la commode qui a servi d'autel. 

Le malade est assis, soulevé sur ses oreillers. Le jour des fenê- 
tres tombe à plein, écrase la figure, fait luire le blanc de l'œil. 
Le front se penche, les cheveux sont en désordre ; la barbe est 
longue» les joues creuses. Le regard, sans lorgnon, clignotant et 
décentré, est pensif, exalté et puéril. 

Cécile et Jean se sont approchés du lit. 

Ce matin leur amour ne les tourmente plus ; il fait partie d'eux- 
mêmes ; il est absolu, définitif. Une certitude les possède, d'aimer 
l'un et l'autre pour la première et pour la dernière fois. 

Depuis hier, dans 1 état du malade» un inexplicable et indis- 
cutable changement : un calme surprenant, une détente. Indice 
de mieux qui les épouvante ! 



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L'ANNEAU 69 

Le regard lointain qu'ils examinent en silence, passe sur eux 
et s'arrête ; mais ib ne se sentent pas atteints par lui ; il les tra- 
verse, les dépasse, tendu au-delà, au-delà... 

Puis un sourire affectueux, mais forcé, empreint d'un irrésis- 
tible éloignement. 

LE DOCTEUR (d'une voix sans timbre et pourtant nette). — Vous voilà 
tous les deux là... C'est bien... C'est bien... Donnez-moi vos mains. 

Son sourire se fige, conventionneL II semble tenir un rôle et 
s'en rendre compte,' et se hâter pour en avoir fini. 

Il joue avec les deux mains qu'il a rassemblées entre les siennes. 
Mme Pasquelin s'est arrêtée au pied du lit, les traits altérés. 

LE DOCTEUR (à Mme Pasquelin). — N'est-ce pas ? C'est très bien... 
Les deux petits... 

Cécile en larmes, s'abat sur l'épaule de sa mère, qui attire Jean 
contre elle. Ils forment un groupe enlacé. 

Les yeux du mourant, qui vaguaient, effleurent lentement 
Cécile, puis Mme Pasquelin, et soudain se fixent sur Jean avec 
une hostilité catégorique, une lueur aiguë de rancune... puis une 
supplication déchirante, aussitôt dissipée. 

Jean a compris cet éclair : — « Tu vis, toi !... » 

Une pitié sans bornes... 

Il voudrait donner cette vie... Il se dégage, et passionnément 
s'incline vers le front blême. 

Mais le docteur ne bouge pas. Son masque a repris sa séré- 
nité, son indifférence. Tardivement, il semble s'apercevoir du 
baiser de Jean, et ses lèvres, avec effort, essayent un bref sou- 
rire, sans que ses yeux expriment une émotion humaine. 

Jean se retourne vers Cécile et ouvre les bras. 



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m 



« A M. Jean Baroi^, 

(« Berne, le 25 juin. 
« Très cher ami I 

9 1^ part que j[^ pri^e, .ai natiirelle» h VQtr» d^uil» na méritait certes 
pas une lettre aussi reconnaiw^iate et si ^fifplwiqme. Je VQUS m remercie 
d^ profQnd du cœUf* h ^ï^ p^rtiçulièfem^nl lPU$ié dia la (SQ^fiance que 
vous me téipoignaz, sur le fff^v^ ^uîet dont Vouff me fuites confident, et 
heureux pe ^uyoir exprimer m^n avis trè($ net, 

« Non vraiment, je considère qi^^i) n'y a p^s Qbj»U€le de cMyifftion entre 
cette jeune fille et vous. Vous êtes rendu tétant p#f U net^re un peu 
rudimentaire de sa croyance et par la pUce tirop ^mpoitan^e qu^elle donne 
a^x prfitiflues, 

« Je ne vous comprends pas. Le sentîinerit religieui^ est Un* Il ne sert 
pas d*analyser )es vari^^ons qu*il peut ^voift II y e Une hiiutlMr où tous 
les élans ^ rencoi^treiit et §e confondent, malgré que différents soient 
le§ noints de départ. 

« Vous opposez çm^ §i elle conn^^sait votre conception actuelle de la 
religion elle retirerait s^ parplfs. J^ le çrpis p^ut etri»» Meis ce sefait par une 
erreur de jugement, et rien d'autre. 

« Il serait donc, selon moi, très nuisible de l'avertir. Elle ne serait pas 
susceptible de comprendre quelle sorte de distinction vous faites entre la 
croyance légendaire et la base morale et humaine du sentiment religieux. 
Elle croirait au sacrilège, par naïveté. Ce serait provoquer une catastrophe 
par une sincérité imprudente, qui, dans l'actualité, n'est pas nécessaire. 
Vous seul, élevé par 1 instruction et le raisonnement au-dessus du mouve- 
ment instinctif de la croyance, vous devez prendre, avec toute conscience, 
la décision et la responsabilité de votre bonheur. 

« Que vous avez tort de craindre ! Vous oubliez qu'il y a entre yous deux 



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LANNEAU 71 

des ressemblances profondes I Même hérédité. Même éducation. Au 
surplus, vous avez une nature tellement religieuse par votre tempérament 
propre, que vous pourrez toujours, sans effort, suivre et approuver avec 
sympathie l'état d'âme de votre future femme. Et elle aussi fera évolution : 
non seulement l'écartement enre vous n'ira pas s'agrandissant, mais au 
contraire se diminuant. 

« Cette idée m*est venut avec certitude du récit de la communion que 
vous avez accomplie l'un près de l'autre devant le lit de votre auguste 
père mourant. En vous mettant à genoux, vous à côté d'elle, chacun croyait 
au fond de lui-même à une chose différente : elle, la chair ressuscitée 
du Christ ; vous, le symbole d'amour surhumain des hommes. — Et tout 
d'un coup, si élevés sont vos sentiments. Qu'une même intensité d'émotion 
les soulève, les emporte mélangés, et il n y a plus de séparation entre vos 
deux âmes ! Ainsi, exactement, sera votre vie dans l'avenir. 

« Excusez, très cher ami, le manque de suite de cette lettre. Je n'écris 
pas souvent en français. 

« Je suis depuis des années le confident de votre espoir qui a fait ses 
preuves de fidélité et de bien fondé ; il ne faut pas que des scrupules 
exagérés anéantissent ce bonheur, que vous méritez tous les deux. 

« Votre très fidèlement attaché et dévoué, 

Hermann Schertz' » 



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LA CHAINE 



« Le mariage nest dangereux que pour rhomme 
qui a des idées. » 

Herzog» 



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<t A Mortsietif TAbbé Schertt 
« Professeur de Chimie Biologique h Tlnstitut Catholique 

« Berne (Suisse) 

« Chèir aitrf, 

« Vbti^ fcv«i tiijUfe fèis raisofi de me reprocher ce long «ilente. Votre 
ti^ppiA rtié f^rotiYé qu0 V6tré affection n'en est pas altérée, et ctit, Ayant 
tout, ce qui mlmt^ôrte. 

« Je ^ud renlercie tout d*abotd de l'intérêt que vous pôtiez à la sànté 
de ma temitie. Depuis deux bn^, elle n'tt ce^sé d*être pouf moi un sujet 
d'inquiétude. Son necident H eu des eonnéquences plus graves que je n^ 
pouvidê l'imaginer» lorsque je voud en ai fait pert. Deé troubles de tous 
ordreé en ont dérivé. Apfèè dix-*huit mois de soins, elle en reste encore 
ébranlée, au point «)ue nous devons peut-être renoncer h l'espoir de jamais 
avoir dWant. 

« C'est pour elle une bien cruelle épreuve et qui a sur son moral un 
pénibin ratentisëement. 

« Ce n'eàt pas que je Veuille chercher dans ces préoâcupations privées 
une eftcUse à Id rateté de mes lettres. Bien des foi* j'Ai voulu Vous 
écrire i je ne l'ai pas fait, parce que je me sentais si âoigné des con^ 
viçtions religieuses que nous partagions autrefois, que je ne savais pas 
comment vous l'apprendre. Il faut se décider pourtant ; nous sommes 
l'un et l'autre capables, n'ést^-ll pes vwi ? de mettï'e notre amitié à 
l'abri d'une divergence d'optnions; 
« J'ai eu< dans mft vit^ teligieuse, trois grandes étapes t 
« A dix^-sept ans, quand, pour la premièts^ fois, j'ai eu la noion que 
tout n'était pas clair dans cette religion « révélée * i quand j'ai compris que 
le doute n'était pas une imagination coupable, que l'on chasse en secouant 



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76 JEANBAROIS 

la tête» mais une hantise tenace, impérieuse conune la vérité ; une pointe 
fichée au plus profond de la croyance, et qui l'épuisé, goutte à goutte. 

« Puis, à vingt ans, quand je vous ai connu, quand )e me suis accroché 
désespérément à votre interprétation conciliante du catholicisme. Vous 
vous, souvenez, cher ami, avec auel frémissement j'ai saisi cette perche 
que vous me tendiez ? Je vous dois quelques années vraiment sereines. 
Mon mariage, au début, n'a fait que consolider votre ceuvre ; au contact 
de la foi absolue de ma femme, je me suis trouvé tout naturellement enclin 
au respect des choses religieuses ; votre conception symboliste m'offrait 
I l'heureux compromis dont j'avais besoin, pour accepter le voisinage d'une 
orthodoxie, dont ma raison ne cessait de repousser les affirmations dog- 
matiques. 

« Mais ce calme n'était qu'apparent. Une réaction inconsciente 
travaillait en moi. 

« G>mment ai-je été amené à tout remettre en question ? Je ne le 
vois pas clairement. 

« L'attitude que nous avions prise ne pouvait être définitive. Ce terrain 
symboliste est trop glissant : on ne peut y faire qu'un arrêt provisoire. 
A force d'enlever à la tradition catholique tout ce qui ne peut plus satis- 
faire les exigences de la conscience moderne, il ne reste bientôt plus rien 
du tout. Du jour où l'on admet que l'on puisse abandonner le sens littéral 
des dogmes — et comment ne pas admettre cet abandon, si l'on consent à 
réfléchir ? — on légitime du même coup toutes les indépendances d'inter- 
prétation, le libre-examen, la libre-pensée toute entière. 

Sans doute lavez-vous senti comme moi ? Je ne puis imaginer que vous 
trouviez encore la paix de conscience dans ce parti-pris équivoque. C'est 
jouer sur le sens traditionnel des mots; c'est une échappatoire... Il était 
trop fragile, votre lien entre le présent et le passé ! Comment s'attarder 
à mi-chemin de laffranchissemeot ? Vouloir conserver la religion catho- 
lique pour sa valeur sentimentale, ou pour le groupement social qu'elle 
représente encore, ce n'est plus faire œuvre de croyant, mais de fplk- 
loriste ! Je ne nie pas l'importance historique du christianisme : mais il 
faut loyalement avouer aujourd'hui, qu'il n y a plus rien de vivant à tirer 
de ces formules, — pour ceux du moins, dont le jugement garde une acti- 
vité propre.^ 
. « Aussi n'ai-je pas tardé à m'apercevoir que cette foi d'enfance et de 
1 race dont j*avais cru si longtemps l'armature nécessaire, m'était insensi- 
\ blement devenue étrangère. Et c'est le dernier bienfait de votre action 
Vsur mon développement moral, de- m'avoir permis d'atteindre sans 
déchirement la négation définitive. Je vous dois\de pouvoir enfin regarder 
froidement ces dogmes morts, auxquels j'avais tant prêté de ma propre vie! 

« 11 faut aussi tenir compte de l'influence que mon entrée à Venceslas 

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LACHAINE 77 

a pu apporter, indirectement, à la revision de mes croyances. Cela peut 
paraître paradoxal, puisque c*est un collège dirigé par des ecclésiastiques ; 
mais les professeurs sont choisis dans l'Université» l'enseignement y est 
relativement très libre, et le cours que je fais ne subit aucun contrôle. 

« J'avais brigué cette chaire, sans exactement me représenter les diffi- 
cultés que j'affrontais. Je n'avais guère l'habitude de parler en public. 
Mais, dès les premières leçons, j'ai senti passer sur mes élèves ce frémis-' 
sèment d'attention qui ne trompe pas... 

« Voici la seconde année que leur curiosité ne s'est pas démentie. Je leur 
consacre tout mon temps, et, je puis le dire, le meilleur de moi. Tout ce 

r m'apportent chaque jour, mes études, mes réflexions privées, passe 
s mes leçons. Je veux que ceux qui suivent mon cours emportent de 
leur bref contact avec moi, autre chose que auelaues connaissances exactes ; 
je fais le rêve d'élever leur niveau moral, d'exalter leurs personnalités, de 
marquer à jamais ces âmes qui s'offrent à l'empreinte : et vraiment je crois 
obtenir un résultat qui n'est pas indigne de tout mon effort. 

« Ce cours n'est donc pas ce que vous semblez croire, lorsque vous 
me demandez s'il me laisse le loisir de travailler pour moi. Il n'a rien 
d'une besogne professionnelle : c'est la grande joie de ma vie, c'est mon 
œuvre, c'est la consolation de tous mes ennuis. (Et, quoique je ne veuille 
pas insister sur la plaie secrète que mon affranchissement a creusée dans 
ma vie conjugale, vous devinez aisément que les chagrins de. cet ordre ne 
me sont pas épargnés.) 

« Voici, mon cher ami, ce qu'est mon existence. Où en êtes- vous, 
vous-même ? J'espère ne pas vous Avoir peiné en vous ouvrant toute ma 
pensée actuelle ? 

« Je n'ai d'ailleurs fait que mettre en pratique un passage de Saint 
Luc, que vous connaissez bien : 

« Personne ne met du vin nouveau dans des outres vieilles; autrement 
le vin nouveau rompra les vieilles outres,., 

« Afai5 i7 faut mettre le vin nouveau dans des outres neuves; et Vun 
et Vautre seront conservés. » 

« Je vous serre très affectueusement les mains. 

Jean Barois. » 



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78 JEAN BAROIS 



« A Monsieur Jeun B^roîs 
« Pfo(«ftswr de Sç}eRC«« NMurelUs au Collège Vcnceclat 

« Très cher ami ! 



« Quelle indicible surprise et quelle douloureuse émotion a provoqué 
votre lettre, je ne saurais récrire I U me semble que vous avez du souffrir 
beaucoup pour devenir ainsi î . 

« Mais je garde encore confiance en votre jugement, et je pense que 
vous reviendrez un jour ou Tautre à des conceptions moins absolue^. En 
effet, celui qui, comme vous et moi, nVst plus poss^é par U {oi inté- 
grale, n a devant lui que deux routes : ou bien l'anarchie morale, Tabsence 
complète de toute règle et mesure ; ou bien l'interprétation symboliste, 
qui concilie la tradition et rintelligence contemporaine^ et qui permet de 
conserver la haute et estimable organisation catbplîyiue. Notre religion 
constitue le seul ensemble auquel nous puiasiona relier nos élans inçUvi-^ 
duels, le seul aussi qyi donne a robligatioQ amorale une raiaon objective : 
en dehors du cathohdsme, il n'y a pas de science» il nV a pas de grou- 
pement philosophique, qui donne une raison satisfaisante au devoir. 

« Pourquoi secouer les épaules, et vouloir échapper à toute autorité ? 

« Je refuse, comme vous, d'être un croyant automatique ; mais est-ce 
qu'il faut pour cèk refuser tout le catholicisme ? Votre noble Renan l'a 
exprimé : « Garder du christianisme tout ce qui peut se pratiquer sans la 
foi au surnaturel. » 

« J'ai regretté, pendant la lecture de votre lettre, l'enrôlement de votre 
ami Monsieur l'abbé Joziers dans les Missions. Il vous a bien manqué. Je 
sais que son orthodoxie est rigoureuse ; mais il aurait aperçu la crise 
que vous avez traversée, et son cœur lui aurait inspiré le moyen de vous 
tendre la main avec efficacité. 



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LACHAINE 79 

« Je vous tends aussi la mienne, très cher ami, comme une fois déjà, 
avec tout mon encouragement. J*espère que vous ne la repousserez pas, et 
dans ce souhait je termine cette lettre, en vous adressant mes sentiments 
de dévouement et de fidèle amitié. 

« Hermann Schertz. 

« P. S. — Vous avez incomplètement lu TÉvangile, car ceci est le verset 
suivant, qui est capital : 

— <( Et personne, ayant bu du vin vieuXt nm dsnumde oumtôt du 
nouveau^ parce qui/ dit : Le vieux est meilleur, » 



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80 JEAN BAROIS 



« A Monsieur TAbbé Schertz 
« Professeur de Chimie Biologique à Tlnstitut Githolique 

« Berne (Suisse) 

« Cher ami, 

« Vous comparez mon affranchissement au geste d un gamin révolté 
contre une férule gênante... S*il est vrai que, depuis mon mariage, i*ai 
souvent eu à souffrir dun contact plus direct et plus fréquent avec les 
exigences orthodoxes, croyez bien que je n'ai pas obéi à un sentiment 
aussi personnel, lorsque i*ai été conduit à rejeter définitivement ce qui 
me restait de catholicisme. 

« Vous vous leurrez, en voulant interpréter au mieux de vos conve- 
nances individuelles, une religion, qui s*est nettement formulée elle-même, 
et qui, sans aucune ambiguité possible, rejette et condamne d'avance 
toute interprétation comme la vôtre. Car TËglise, avec une intransigeance 
préventive dont il faut bien reconnaître la logique, a pris soin d'expulser 
de cette communauté où vous revendiquez une place, les demi-croyants 
que nous étions — et que vous êtes encore... 

« L'assurance de votre lettre m'autorise à vous rappeler certains para- 
graphes de la constitution « Dei filius » du Concile du Vatican de 1870, 
qui me paraissent particulièrement significatifs et que je viens de recopier 
à votre intention : 

« Si quelqu'un ne reçoit pas dans leur intégrité, avec toutes 
leurs parties, comme sacrées et canoniques, les Livres de TEcri- 
ture, comme le Saint Concile de Trente les a énumérées, ou nie 
qu'ils soient divinement inspirés : qu'il soit anathème ! 

« Si quelqu'un dit qu'il ne peut y avoir de miracle^, et par 
conséquent, que tous les récits de miracles, même ceux que con- 
tient l'Ecriture sacrée, doivent être relégués parmi les jaUes ou les 
mythes ; ou que les miracles ne peuvent jamais être connus avec 
certitude, et que l'origine de la religion chrétienne n'est pas 
valablement prouvée par eux : qu'il soit anathème 1 



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LA CHAINE 81 

Si quelqu'un dit qu'il peut se faire qu'on doive quelquefois, 
selon le progrès de la science, attribuer aux dogmes proposés 
par l'Eglise un autre sens que celui qu'a entendu et qu'entend 
l'Eglise : qu'il soit anathème ! 

« Enfin ceci, d'une limpidité cristalline : 

« Car la doctrine de la foi que Dieu a révélée n'a pas été 
livrée comme une invention philosophique aux perfectionnements 
de r esprit humain, mais a été transmise comme un dépôt divin à 
l'Épouse du Christ pour être fidèlement gardée et infailliblement 
enseignée. Aussi doit-on toujours retenir le sens des dogmes 
sacrés que la Sainte Mère Eglise a déterminés une fois pour 
toutes, et ne jamais s'en écarter sous prétexte et au nom d*une 
intelligence supérieure à ces dogmes, 

« C'est donc, cher ami, l'Eglise qui nous ferme ses bras. 

« Pourquoi se cramponner, par je ne sais quelle tendresse sentimentale 
qui n'est guère payée de retour, à cette vieille nourrice qui nous a repoussés, 
qui tient pour criminels les efforts que nous avons faits vers elle ? 

« Réfléchissez encore une fois à tout cela. Tôt ou tard, j'en ai la 
certitude, vous en viendrez à penser comme moi. Vous vous apercevrez 
que vous n'avez accompli que la moitié du trajet vers la lumière, et d'un 
bond, vous ferez le reste. 

« Je vous attends dehors, à l'air libre. 

(( Croyez, cher a nu, à toute ma fidèle affection. 

Jean Barois. » 



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Il 



La chambfe i coucher^ à Taube* 

Jean soulève les paupières, et cherche cl*un œil clignotant 
Tinterstice des rideaux. 

JEAN (baillant). *^ Qùûlk heure est-^il donc 9 

CÉCILE (d une voix nette). -*- Six heures et demie* 

jfiAN. *^ Pas tard... Tu as mal dormi > 

CÉCILE. — Non, mon chéri. 

11 répond par un sourire indifférent et se p^otontie au fond 
du lit. 

CÉCILE. — Samedi... Tu n'as pas de cours ce matin ? 

JEAN. — Non. 

CÉCILE (tendre). — Mon chéri... J*ai quelque chose à te demander... 

JEAN. — Quoi donc ? 

Un silence. — Elle s*est couchée contre lui, comme autrefois, a 
posé son visage au creux de Tépaule, et reste blottie, sans bouger. 

CÉCILE. — Écoute. 

JEAN. — Eh bien ? 



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L A C H A I N E 83 

CÉCILE. -^ Tu ne Vas pas te fâehér, dis ?... Tu ne vas pas me faire de la 
peine... 

Jean se soulève sur un coude et Texarnine avec inquiétude. Il 
connaît Ce regard obstiné, voilé de tendresse. 

JEAN. — Qu'«st-ce qu'il y a encore ? 

CÉCILE. — Ah, si tu commences comme ça... 

JEAN. — Allons, voyons, parle... Qu'est-ce qu'il y a ? 

Elle n'ftime pas être contrainte* Son sourire est aigre. Elle 
réfléchit une secondsi ot se décida. 

GÉÇILE. — Tu ne peux pas me refuser ça... 

JEAN. — Qu'est-ce que c'est ? 

CÉCILE. — Voilà... Tu sais qu'en Ce moment je fais une neuvaine... 

JEAN (le masque assombri). — Non. 

CÉCILE (décontenancée). — Tu ne le savais pas ? 

JEAN. — Me las-tu dit ? 

CÉCILE. — Tu as bien dû t'en apercevoir... 

Un silence. 

JEAN (froidement). — Une neuvaine... Pourquoi ?... Pour avoir un 
enfant 7... 
(Une pause.) Ainsi, tu en es là I 

Cécile se jette contre sa poitrine, lui ferme la bouche d'un 
baiser bref, piresqu'agressif. 

CÉCILE Oui parlant aii visage, avec une violence soudaine). — Mon 
chéri, ïftoh chéri, né me dis rien, laisse- moi... Vois-tu, je suis 3Ûre que ie 
serai exaucée... Mais il faut que toi aussi... Je ne te demande pas grand - 



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84 J E A N B A R I.S 

chose : de venir avec moi ce soir, à Notre-Dame des Victoires... Simple- 
ment une fois, pour le neuvième jour. 

Elle s*écarte et, sans le lâcher, contemple Jean, qui secoue la 
tête avec tristesse. 

JEAN (doucement), — Tu sais bien... 

CÉCILE (lui mettant sa main brûlante sur les lèvres). — Tais-toi... Tais- 
toi... 

JEAN. — ...que ce n'est pas possible. 

CÉCILE (hors d'elle). — Mais tais-toi donc ! Ne me dis rien... (Se coulant 
contre lui sans le regarder.) Tu ne peux pas me refuser ça... Un enfant, 
pense donc, mon chéri, entre nous, à nous... un enfant !... — M'accom- 
pagner seulement, sans rien faire, sans rien dire ; ce n'est pas grand'- 
chose I 

Tais-toi, ne me dis rien : c'est promis. 

JEAN (froidement). — Non. Je ne peux pas faire ça. 

Un silence. 

Brusquement Cécile éclate en sanglots. 
JEAN (agacé). — Ah, ne pleure pas, ça n'avance à rien... 

Elle fait un effort pour retenir ses larmes. 

JEAN (lui prenant les poignets). — Tu ne comprends donc pas ce que tu 
veux me faire faire ? Tu es donc aveuglée à ce point que tu ne vois pas la 
laideur du geste que tu me proposes ? 

CÉCILE (suffoquant). — Qu'est-ce que ça te fait ?... Puisque je t'en 
supplie... 

JEAN. — Voyons, Cécile, réfléchis seulement une seconde. Tu sais bien, 
n'est-ce pas, que je ne crois pas à Tefficacité de cette prière, de ces cierges ? 
Alors ? Veux-tu me contraindre à jouer la comédie ? 

^ CÉCILE (dans ses larmes). — Qu'est-ce que ça te fait ?... Puisc^e je 
t'en supplie... 



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L A C H A I N E 85 

JEAN. — Comment as-tu pu croire que j'accepterais ?... Tu ne com- 
prends donc pas, qu'en me demandant des choses pareilles, après toutes les 
pénibles discussions que nous avons eues ensemble, tu nous avilis tous les 
deux ? 

CÉCILE (sanglotant toujours). — Puisque je t'en supplie... 

JEAN (avec brusquerie) . — Non. 

Cécile lève sur lui des yeux hagards. 

Un silence. 

JEAN (sombre). — Je t'ai expliqué ça vingt fois... Ce qu'il y a de plus 
propre en moi, c'est justement cette loyauté dans le doute... C'est d'atta- 
cher une si grande importance à tout acte de foi, que je ne peux plus en 
faire le simulacre par complaisance..; Tu ne comprends rien, rien, à ce que 
j'éprouve ! 

CÉCILE (vivement). — Mais, à cette heure-là, tu ne rencontreras personne... 

Jean ne saisit pas tout de suite. 

Long regard d'étonnement, puis de véritable détresse. 

JEAN. — C'est toi qui me donnes des raisons pareilles I 

Us demeurent allongés l'un près de l'autre, mêlant leurs 
tiédeurs, mais l'un à l'autre fermés, rancuneux, hostiles. 

Jean (cherchant à raisonner). — Voyons, réfléchis un instant... Cette 
neuvaine, je ne t'empêche pas de la faire. Je refuse seule ment d'y prendre 
part... C'est le moindre de mes droits... 

CÉCILE (violente et têtue). — Tu parles toujours de tes droits, parle donc 
aussi Àe tes devoirs ! D'ailleurs, je n'ai rien à t'expliquer... Tu ne com- 
prendrais pas. Mais il faut, il faut absolument que tu viennes avec moi ce 
soir ; sans quoi tout est perdu ! 

JEAN, -j- Mais c'est stupide ! En me menant là-bas, à mon corps défen- 
dant, qui penses-tu tromper ? 

CÉCILE (suppliante). -^ Jean, je t'en conjure, viens avec moi ce soir ! 

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86 JEANBAROIS 

JEAN (^autant du Ut). -7 Non, non, et Jipn ! Je ne m'<^9ipoi»e pas à tes 
croyances, mais iaisse^moi libre d^agir selon lés miennes 1 

CÉCILE (un grand cri). — AK, ce n'est pas la même chose ! 

Jean se retourne vers le lit où Cécile sanglote éperdûment,. 

Jean (avec une tristesse profonde). — Ce nest pas la même chose..* 
Voilà ce qui est cause de tout ! Jamais tu h'e contehtiraà à respecter ce que 
tu ne comprends pas... 

(Levant la main.) Ah, ma pauvre enfant, tu peu* me rendlré justice, je 

n*ai jamais prononcé une parole qui puisse ébranler ta foi ! Mais, bon 

Dieu, il y a des instants où je souhaite de toute ma ran<^)te qtife tu appren- 

/ nés un jour, à tes dépens, ce que c'est que le doute — juste assez pour 

i perdre le i^oût de l'abéolu, et ce besoin de dominer, du haut de ta certitude ! 

il s'aperçoit dani une gkcev ébouriffé, pied» nus, jetant l'anal- 
thème vers le lit défait... Exaspéré contre lui autant <)tt(ft contre 
elle, il s*enfuit en claquant la porte 



Jean, seul à son bureau. 

Il a dei notes éparpillées devant lui. 

Il écrit une page entière sans lever les yeux, puis repose sa 
plume avec humeur. Malgré tout son e^èrtv il ne traVi^lle pas : il 
besogne, machinalement ; son appHoation se pterd dâhs le vide. 

Il pense : 

— « C'est stupide.,. Je ne peux rien faire ce matin^u Et tbiit 
ça, pour celte histoire de neuvaine^^. » 

Il repousse ses fiches, et reste un instant songeun 

— « Ce serait trop bête... Tout l'avenir dépend de moments 
comme cçux-ci. Il faut qpe j'aie ma libetté d'action, c'est bien le 
moins I Aujourd'hui ceci, demain autre chose i non. I » 

Il se lève» par énervemehti fait quelques pas» lè^ bras droisés^ 
jusqu'à la fenêtre, où il stoppe net, les yeux vagues dans le ciel 
pluvieux. 

— « Mais qu'est-ce qu'elle peut s'imaginer avec sa iteuvaine ? 
Toujours cette action directe des prières sur la volonté de Dieu.i. 
C'est d'un enfantilltige!... Vraiment elle a une JFaçon de croire, 
qui Gcrsit dighii dci t^M^vadb do ïM>é Joatiers I Cet abonnfttnent 



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LAGHAINE 87 

de nmi jourt... ce Aémbr» rwruï... Elle doit s'être tjn)ciir-é un for- 
hiulaire siiécial pdur femmes stérilet 1..^ Brodigieujt ! » 

Il hausse les épaules, se dirige vers là bibliothèque» et debout, 
appuyé au battant vitré, semble s'attarder k la recherche d'un 
livre» 

^ « Avoir Uiitt attitude loyale vis-i^vis de soi-même. Les 
femm^ fie comprétinètit rièh à ce éèntim«iit-Ià ! « Qik*e5t^ce que 
CCI te fait puisi^ je fjm sàppliél.. » Ui dil^fiité ^Ur soi... la 
dignité tàé la vie, pour béi-même... » 

Il prend un volume, au hasard, et regagne son fauteuil. 



L heure du déjeuner. 

Jean se met à tablé, seul. 

Il pense : — « EJle va rester dans sa chambre, à bouder. EJle 
espère que je serai sensible à cette comédie !... (Excédé.) Quand 
tout ça nnira-t-il ! »^ 

mài§ Cécile paraît. 

Et Jean, levant lès veux àii brùii de la porté, aperçoit un 
pauvre visage ravagé de douleur, plombé, itiaigri, labouré de 
larmes. 

Tout ressentiment s évanouit : ùhfe compassion Soudaine, 
comme devant la faute d'un enfant entièrement irresponsable : 
une immense pitiéj jaillie du plus profond de sà tendresse instinc- 
tive... presqu Une résurrection, mais si triste; si décolorée, de 
l'amour d'autrefois, — qui est mort. 

Sans aucun cabotinage, elle s'assied à sa place, livide. 

fe) repas. . 

le s efforcé de toucher aiix plats. Dé longs silences. Devant 
la femme de chambre, quelques mots rapides suf sa migraine. 

Jean l'examine à la dérobée : la courbe nette et têtue du front 
baissé i les paupières bbuflieâ, sèches et tbiiWss ; le§ lèVté^ enflées, 
la btjuehe béàrlte. Vraiment déformée pat* Id dôùléUt... 

Il pense avec angoisse : — « Comme je la torture !... A tort ou 
à raison, peu impoirté !..< Ellb ëoUffi'è (^ài* moi, et c'est abomina- 
ble I Ah, à quoi bon vouloir qu'elle comprenne î Je n'arriverai 
jamais qu'à lui fdlfe fnaL Plutôt céder que de la mart^sef odieu- 
sement, pour rien t 

^ En somme que derrlande-t^tU «^ guèni pm 4^û ce que i*ai 



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88 JEAN BAROIS 

fait souvent, cet été, en Taccompagnant le dimanche à la messe... 
Tant pis pour elle, si elle ne voit pas la sottise, la laideur de cette 
démarche forcée... 

« Allons, je ne m'obstine pas... » 

Et tout de suite, par cette seule résolution intérieure, une 
détente, un allégement joyeux. Il goûte une jouissance volup- 
j tueuse à s'évader de son égoïsme, à être le meilleur des deux, 
I celui qui comprend, qui pardonne, qui cède. 

Il la regarde avec douceur. Elle mange docilement, sans lever 
les yeux. 

— « Jolie, dans ses larmes... C'est monstrueux de laisser 
pleurer une femme ! Mon père disait : « Les femmes sont autres, 
on l'oublie trop souvent. » Il avait raison ; voilà ce qu'on obtient 
à vouloir les traiter en égales : de la souffrance inutile... Oui, il 
avait raison. Il faudrait négliger ce qui nous sépare d'elles, et 
s'acharner à découvrir ce qui peut nous en rapprocher... 

« Oui, oui : mais pour que ce soit possible, et facile, il faudrait 
encore s'aimer... » 

Il se lève de table. 

Elle attendait, indifférente, les yeux sur la nappe. 

Il pense : — « Elle va fuir dans sa chambre... Je la suivrai, je 
lui dirai que je veux bien. » 

Mais, comme d'habitude, Cécile se dirige vers le cabinet de 
Jean, où l'on a porté le café. Et elle reste debout devant le pla- 
teau, les bras tombés. 

Jean va vers elle. 

Il a fait un dur effort ; il a piétiné un peu de sa conscience, 
un peu de son amour-propre, un peu de l'avenir. Il escompte 
cette joie qu'il lui apporte. Elle va s'abattre contre son épaule 
avec un sanglot attendri, et il sera payé par l'éclair reconnaissant 
de ses yeux. 

Il se penche, il entoure sa taille. Elle se laisse manier sans 
résistance. 

JEAN (avec un tremblement dans la voix). — Ecoute... C'est bien, j'irai 
ce soir avec toi, où tu voudras. Pourvu que tu ne pleures plus,.^ 

Mais elle se dégage et le repousse brutalement. 

CÉCILE, — Ah, je sens que tu seras mon ennemi* toujours ! 

Il la considère, abasourdi. 



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LA CHAINE 89 

CÉCILE (martelant les mots). — Je sais qu'il faudra que nous nous 
quittions, un jour, dans un an, dans deux ans, dans dix... je ne sais pas... 
mais, un jour, certainement, il le faudra ! Et je te détesterai! (Eclatant 
en larmes.) Tu me fais déjà horreur... 

Elle ébauche un geste vague des mains en avant, comme si 
elle allait tomber, et vient s'appuyer au bord de la table. 

JEAN (amer). — C'est bien... Je pensais te faire plaisir. 

Elle relève la tête, comme s 'éveillant d'un cauchemar, et son 
visage s'adoucit. Elle s'agrippe au bras de Jean. 

CÉCILE (balbutiant). — Ah oui, pour ce soir ? C'est vrai, je te remercie... 
(Elle se baisse, et furtivement lui embrasse la main.) Merci, mon chéri. 

Et brisée, le mouchoir sur les lèvres, elle quitte la pièce len- 
tement ; de la porte, elle cherche à lui sourire. 

Jean, hébété, fixe machinalement cette porte fermée. 

Puis il secoue le front et les épaules, va vers la fenêtre, l'ouvre 
brusquement, malgré la pluie, et se penche dehors, comme 
quelqu'un qui s'évade d'un trou sans air. 



Notre-Dame des Victoires. 8 heures du soir. 

Un sépulcre. Les herses flamboyantes aveuglent, endorment, 
mais n'éclairent pas. 

La, le soir, de tous les coins de Paris, les détresses qu'aucun 
courage ne porte plus, et les espoirs tenaces que tout a déjoués, 
viennent s'ensevelir côte à côte, dans l'ombre qu'épaissit la 
fumée des cires. 

Cécile, prosternée ; Jean, debout : l'un et l'autre courbés 
sous le poids de l'irrémédiable. 



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90 JEAN BAROIS 



Le même soir, 

Jean, revénii à sa tdblfe de travail, s*y attarde, — poui" êti'è seul. 

Là porte s'ouvre. 

Cécile entre sans brUit, les pieds hUs. 

CÉCILE. — Tu rie viens pas te coucher ? (Naïvement.) Tu me boudes ? 

elle rit gentiment, d'un air puni. . 
ésarnié par tant d'inconscience, Jean ne peut s'empêcher de 
sourire. 



.ucune trace de larmes, oa coiiture de 
lâches» pinces à la nuq^e par un gros 
te ans, ce soir ; elle est la frêle fiancée 



Elle est en peignoir. Aucune trace de larmes. Sa coiffure de 
nuit la rajeunit : cheveux lâches, 
papillon noir. Elle a quinze ans, 
de Buis. 

Comme une enfant, elle saute, et se perche sur les genoux de 
Jean. 

CÉCILE. — Je ne veux pas m'endormir toute seule, après une journée 
pareille. Je veux que tu me dises que tout est oublié... que tout est fini... 

Jean est las de paroles. 

San^s i^épondre, il enlbrasse doucement ce fr0nt câhn, qu'elle 
tend. Plus que jamais, ce soir, il se sent un vieil homme: 

. CÉCILE. — Là^bas, il fait trop froid. Je vai^ t'attendre. Continue, mon 
chéri, il ne faut pas que je t'empêche de travailler. Je vais rester sur ton 
genou, je ne bougerai pas. 

Elle se blottit, elle s'abandonne; Le bras de Jefin t]Ui T^ncercle, 
sent fondre le pli de sa taille, mouvante et tiède. 

Ses mules de paille ont glissé ; il prend dans le creUx chaud de 
th main» les petits pieds frileux. 



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L A C H A I N E 91 

CÉCILE. — Tu vois, je suis gelée... 

Elle rit : un rire saccadé, provocant. Puis elle se laisse emporter, 
la tête en arrière, riant toujours. 



Maintenant, leurs yeux se croisent. Un choc bref : sous les 
paupière» baissées de Cécile, Jean a heurté une petite lueur de 
joie triomphante. 

Il pense brusquement : 

— « Ah I... le neuvième soir... Il fallait aussi que... » 

Pas même un sentiment de rancune ; il la garde allongée contre 

Il vient de toucher au regard toutes les possibilités de la 
bêtise humaine, et il se sent si loin de Cécile, si loin I... 

— « Les femmes sont autres,,. » 



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III 



Quelques feuillets, d une écriture cursive et nerveuse, au fond 
d'un tiroir du bureau de Jean : 



si 



Les femmes : êtres inférieurs, irrémédiablement. 

Leur sensiblerie est en elles, œmme un ver dans un fruit. Qui 
attaque tout : qui rend impuissante leur intellisence, et infirme leur 
cœur. 



Un cerveau de petite fille, confit à Fombre d'une ville de pro- 
vince : toutos les affirmations de la sottise ignorante. 
Ça ne se décrasse pas. 



Les femmes atment le mystère, par instinct. Contre, rien ne peut. 
Encore l* aiment-elles bassement. 

Si, la nuit, elles ont peur des voleurs^ une veilleuse leur rend la 
sécurité. Le geste de V autruche : leur geste naturel. Il leur faut 
une foi pour être assurées, pour n avoir pas à chercher au delà, — 
(N'imaginant même pas quon puisse avoir soif de « vérification,., »^ 



On ne doit se marier que lorsqu'on est bien fermement dirigé dans 
sa voie, et certain de nen pas changer. Modifier sa direction après 
le mariage, cest bouleverser deux vies pour une ; cest creuser entre 
deux êtres, que tout oblige à rester liés, un gouffre où tout le bonheur 
s abîme, — sans le combler. 



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IV 



L'année suivante. 

A Buis, le lundi de Pâques. 

Le petit salon de Mme Pasquelin. Midi. 
Jean et Cécile viennent d'arriver pour passer quelques jours. 
L'abbé Joziers, revenu de Madagascar depuis deux mois, est 
venu déjeuner avec eux. 

MADAME PASQUELIN. — AUons... Approchez- VOUS... Venez vous chauffer... 
Il faisait si beau ce matin ! 

Le ciel s'est subitement assombri, une rafale de grêle tam- 
bourine sur les vitres. 

l'abbé joziers (de la fenêtre). — C'est une giboulée, ça ne durera pas... 
(A Jean.) Ce grand ami-là, comme il a changé depuis cinq ans ! 

JEAN. — C'est vous que je n'aurais pas reconnu ! Maigri, jauni... 

l'abbé (riant). — Merci ! 

MADAME PASQUELIN. — Et encore, depuis un mois, il a vraiment meil 
leure mine... Il serait mort au milieu de ses nègres, si je ne l'avais fait 
rappeler d'autorité par Monseigneur. 

l'abbé (à Jean). — C'est vrai, mon cher, j'ai failli rester là-bas. Et puis 
le bon Dieu, prévenu par Mme Pasquelin, a dû se dire : « Mais ce gaillard- 
là, on peut encore en faire quelque chose... Bon pour le service !» Et me 
voilà... 

JEAN (sérieux). — Il s'agit de réparer les avaries. 

l'abbé. — Oh, ça y est... Radoubé, remis à flot... (Se frappant la poi- 
trine.) La coque était bonne I Tenez avant-hier, j'ai été jusqu'à Saint- 
Cyr, à pied ; les jambes sont solides. Aujourd'hui, je compte aller à Beau- 



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94 JEAN BAROIS 

mont, pour M. le Curé. Vous voyez, il n'est même plus question de ména- 
gements. 

(II regarde longuement Jean tout en parlant.) Comme il a changé ! 

JEAN. — Tant que ça ? 

l'abbé. — Cette moustache, maintenant I Et puis, je ne sais pas, queU 
que chose de nouveau, de diflFérent... Le regard... Non, toute la physio- 
nomie... 



MADAME PASQUELIN (prenant Cécile à part). — Eh bien, tôt ? Comment 
vas-tu ? 

CÉCILE. — Pas mal. 

MADAME PASQUELIN. — Enfiïi, toujours rien ? 

CÉCILE Oes larmes aux yeux). — Non. 

Une pause. 

MADAME PASQUELIN (plus bas ; coixp d'oeil vers Jean, qui bavardé âv^c 
abbé). — Et... lui ?... 

Cécile répond par un geste découragé. Profond soupir. 



Après déjeuner. 

L ABBÉ JOZIEBS (s approchant de là fenêtre). — Voilà le beau temi^l, 
il faut que je me sauve. Je vais jusqu'au presbytère de Beaumont. 
Jean, m'accompagnez-vous un bout de chemin ? 

JEAN. — Bien volontiers. 

Les nuages sont passés. Une brise fraîche achève de sécher 
1^5 èrêlcjns fondus* 

Un ciel lavé, immense et clair» d*un blanc à peine bleuté» 

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LA CHAINE 95 

s'étend sur Ift ville. Les rues sont propres, le soleil d avril fait 
sourire les façades. Des volets blancs luisent, laqués par la pluie. 
Lundi de rSques : jour féfië. Des familles en promenade. 

jÉAN. -^ Nous prenons le raccourci du cimetière ? 

VAÈht. — Oui... (Passant sa main sous le htàiè de Jean.) Ça m*a fait 
plaisir ce déjeuner. Je craignais, d après une de vos lettres... et puis, 
d après les réticences de votre belle-mère... (Insistant, i son habitude, sur 
certains mots.) Mais je vois que vous êtes heureux, l'un et l'autre, ainsi 
cïue vous le méritez tous les deux.., 

Jean le regiurde presque gaiement ; et l'abbé prend ce sourire 
pour un acquiescement. (Quelques pas silencieux. 

JEAN (avec un petit rire sec). — Le bonheur ? Eh bien non, non : ce n*est 
pas précisément le 'bonheur ! 

L'abbé tressaille et s'arrête. 

l'abbé. — Vous plaisantez ? 

JEAN (sourire amer). — Vaut-il pas mieux en rire ? 

l'aébA (stupéfait, un peu scandalisé). — Jean... 

JEAN (haussant les épaules). — Elle est si bête, notre histoire f 

l'abbé. — Vous m'effrayez, Jean. 

JEAN. — Que voulez-vous, c'est l'impacse... 

l'abbé. — L'impasse ?... Mais vous vous aimez pourtant ? 

JEAN (sombre). — Je n'en sais rien. 

Le chemin de traverse se rétrécit. L'abbé passe devant, sans 
répondre. Devant le calvaire, il se signe* 

ils traversent le cimetière en biais, par des sentiers mangés 
d'herbe. 

Une porte basse ouvre en pleine campagne. La grand'route .: 
sur l'un des accotements, des poteaux télégraphiques à perte de 
vue, divisent en mesures les portées des fils. Un ooleil splendide 

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96 JEAN BAROIS 



l 



et jeune, baigne les prés, les chaumes, les labours assombris par 
la pluie. Des pâturages, coupés de raies d'argent, dévalent jus- 
u*à rOise, dont les rives sont encore inondées ; Teau, abritée 
u vent, reflète un ciel immobile, d'un gris fin ; les saules im- 
mergés jusqu'au menton, lèvent leurs grosses têtes noires ébou- 
riffées. 

L abbé s'approche de Jean, qui s'est arrêté devant le paysage. 
Leurs regards se croisent : celui de l'abbé est préoccupé et plein 
de reproche. 

JEAN. — Je sais bien que je suis fautif. J'ai voulu réaliser, à vingt-deux 
ans, un rêve stupide, fait à seize... Ça rie pouvait rien apporter de bon. 

l'abbé. — Au contraire, cette amitié d'enfance... 

JEAN (l'interrompant avec amertume). — Permettez, permettez... Je 
connais bien la question, je vous assure : j'ai eu le loisir de l'approfondir ! 

L'abbé se tait et reprend silencieusement la marche. Cette 
assurance d'homme le déconcerte. 

Jean devine sa surprise et y prend un mauvais plaisir : l'air 
vif, le soleil, la promenade, le grisent un peu. Il devient loquace. 

JEAN. — A seize ans, voyez-vous, on se fait de l'amour une idée folle- 
ment mystique ! On place son rêve si loin, tellement hors des possibilités 
de la vie, qu'on ne pourrait rien trouver dans la réalité qui le satisfasse ; 
alors on se fabriaue, de toutes pièces, un objet ima^naire ! Ça se fait tout 
seul : on prend la première venue, la plus proche... On se garde bien de 
chercher quel est son véritable caractère ! Non... On l'enferme comme 
une idole dans le cercle clos de son imagination, on la pare de toutes les 
qualités que l'on souhaite à l'Élue, — et puis on s'agenouille devant, avec 
un bandeau sur les yeux... (Il rit.) 

l'abbé. — Mon pauvre Jean, que me racontez-vous donc... 

JEAN. — L'intoxication est lente et sûre... Le temps passe, le bandeau 
ne tombe pas. Alors un beau jour, pour la remercier d'avoir plus ou moins 
longtemps personnifié vos aspirations amoureuses, sans hésiter, le sou- 
rire aux lèvres, on épouse une fillette qui vous est essentiellement étran- 
gère... 

(Une pause) Et puis, quand on a stupidement engagé sa vie entière... 

11 s'arrête et regarde le prêtre bien en face, 

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LA CHAINE 97 

JEAN. — ...en-ga-gé sa ûie... Sentez-vous ce que c'est ? 

L*abbé baisse la tête. 

JEAN. — .«.Quand on se trouve enfin devant celle qu'on a choisie, et 
qu'on veut l'aimer» cette fois, pour de bon» dans la réalité de tous les jours, 
alors on s'aperçoit que l'on n a rien de commun avec elle... Une inconnue I 
Peut-être une ennemie... Et c'est l'impasse I 

l'abbé. — Une inconnue, une inconnue... Voyons, ne me dites pas ça 
vous avez été élevés l'un près de l'autre ! 

JEAN (avec âpreté). — Oui, et nous nous connaissions moins que l'on 
ne se connaît dans la plupart des mariages de présentation ; parce que, 
dans ces cas-là^ on emploie fébrilement le temps des fiançailles, à s'expli- 
quer, à tacher de se comprendre* C'est toujours ça... Tandis que nous n'y 
avons même pas pensé : nous croyions que c'était fait depuis toujours 

l'abbé. — Pourtant au début, vos premières lettres... 

JEAN. — Au début ? Je me suis aperçu très vite que nous étions très 
différents» mais sans la moindre inquiétude, je l'avoue... 

l'abbé. — ... ? 

JEAN. — Si vous saviez l'exaltation qui vous aveugle à ces moments-là I 
Ce bonheur, après lequel j'avais vu tout le monde courir en vain, je vou- 
lais si intensément qu'il tût pour moi, j'attendais avec tant de certitude 
cette exception de la vie en ma faveur I J'étais d'avance résolu à tout 
trouver parfait. 

Et puis, dans les premiers temps du mariage» le rôle de l'homme ^t si 
facile ! Il prend si aisément de 1 influence sur sa femme ! Mais qu'il se 
hâte ! Les femmes les plus naïves ont un sens merveilleux qui les avertit 
vite de leur force, et les fait ressaisir bientôt tout 1 empire qu'elles ont 
laissé prendre... Les premiers mois» allez, sont bien trompeurs I La femme, 
avec une inconsciente habileté, sait retenir et répéter. Elle vous tend un 
miroir fidèle... Mon Dieu, on s'y regarde avec plaisir... Jusqu'au jour où 
Ton découvre que ce Qu'elle vous présente n'est qu'une image, — votre 
propre image... Et si pâle» si fragile, si effacée déjà.., 

l'abbé. — Vous Taimiez pourtant ? 

JEAN. — Je ne crois pas... C'est Vamour que j'aimais. 

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98 JEAN BARÛIS 

L*ÂBBÉ. — Eli« YQiis aimait» dU* «ans réserve I 

Jean ne répond pas. 

L ABBÉ* — Elle VQU6 aimait, et elle vous aime encore I J'en ai eu a 
preuve tout à l'heure» d^ns son sourir-e» danf son regard... 

JEAN. — Ça» non. — Vous avsaz surpris, entra nous» un peu d'entrain 
factice... (Avec lassitude.) Un armistice, tacitement conclu pour notre 
retour ipi, rian de plvis. 

L ABBÉ. — Elle vous a aimé, Jean, je le sais bien ! 

i^H. -^ Oui» oui... (H^uasant les épaules.) A a^ taçon... Petite flamme 
parmûse, qu'elle a patiemment attisée pendant dà^ années» dans ia «01^" 
tude» avec la permission de sa inère et de son confesseur... Petit amour 
bien poétique, bien ^ mois de ]V{arie d... 

l'abbé. — Jean l 

JISAM. 7- Laissez» je vous parle franchement. Cet amAur-lÀ, je ne le nie 
pas ; mais il n'était pas capâbb de taire un miraole : et il en faudrait un, 
je vous assure, pour que nos deux pensées s'accordent, pour que nos 
deux vies viennent à n'en faire qu'une seule ! 

JU'ABié* ^ Mais eli^ ^it si ieune I 

JEAN (avec un rire nerveux). -^ Ah c'est vrai t « Elle était si jeune ! » (il 
fait quelques pas et se retourne fébrilement.) Je le croyais ! Je pensais : 
« Tout ce qui me déplait en elle, est provisoire... » (Quelle erreur i;.. Cécile 
avait» en j^et, le caeur et le cerveau d'une gamme de seize ans, qui yeujf 
juger IfL vie, et dont toute l'expérienoe, tous les points dUppui, sont ce pei| 
de chose qu'Ole a pu glaner, le dimaiiche, au e^Âéchiame de i^erséyér^nce... 

l'abbé. '-^ Jean 1 

JEAN (avec une animation hostile), y- Mais ce que Je ne prévo3fai^ Pja^J/ 
c'est que cet état embrypph^ire était pour elle '}e ppt^t terminus^ ^t 
qu'elle avait atteint son point mort 1 

Voilà pourtant l'exacte vérité ! 

Jean s'est arrêté, dans u^e attitude de combat, les jambes 
écartées, le buste feémiasanti la tète en arrière^*œil dur, les 

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LA CHAINE 99 

mains soulevées à la hauteur de la poitrine, et les doigts ouverts 
camme s*il soupesait un bloc compact. 

JEAN, tt: Elle était très fière de sa petite jugeotte ! Parbleu ! Elle 
lavait formée à des sources inattaquables : au sermon, dans les entretiens 
de quelques bonnes gens de province, ou bien dans ces bouquins théo- 
riques à l'Usage deç jeunes iille^ chrétiennes, dans lesquels il n*y a rien, 
rien, qui, d^ pfès ou de loin, corresponde aux réalités i^^*elles devront 
vivre ! 

L*abbé fait un pas, et pose la main sur le bras de Jean. 11 le 
regarde au visage. 

L*ÂBBÉ. — Jean, Jean... Vous ne parleriez pas ainsi si vous n'aviez 
vous-même terriblement évolué... 

(Baissant la voix.) Je suis sûr qqe voju.§ ne pratiq^z plu^ i 

Un silence. 

JEAN (sur un ton affectueux, mais ferme.) — N.pn. 

l'abbp (fivçc doulfur). — /^h, je comprends tout, maintenant ! 



Le chemin monte ; on aperçoit le clocher de Beaumont. 

L'abbé accélère Tallure, comme s*il cherchait à être seul. 

L*un derrière Tautre, ils atteignent le haut du piateau. Un 
vent léger, venu de loin, les accueille. Sur le bord de la route, 
les hls télégraphiques tendus dans la brise, chantent. 

Les maisons du hameau sont éparpillées à travers champs. 
L église est à cent mètres, gardée par les sapins pointus du pres- 
bytère. 

Jean laisse Tabbé prendre de Tavance, et s'assied sur un tas 
de cailloux. 

Son dos chauffe au soleil. L-e vent lui souffle sa fraîcheur au 
visage. A ses pieds, de petites feuilles sèches roulent, avec un 
froissement de soie. 

Devant lui, la plaine. 

Les ombres s'allongent, obliques. A travers les houppes 
défeuillées des ormes, à travers les peupKers en rideaux, brillent 
des façades blanches, des toits bleus. Presque personne. Une 



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100 JEAN BAROIS 

charrette avasce sur un chemin qu*il ne voit pas, et les roues 
grincent dans la boue des ornières. Au loin, un cheval gris et un 
cheval roux trament la charrue sur les courbes molles d'un val* 
lonnement, et soulèvent sans bruit des flocons d*ouate brune. 
Une flaque attardée luit entre des troncs. Les nids désertés 
font des nœuds dans l'écheveau des branches. Les laboureurs 
ont atteint le bout de leur champ : avec des gestes lents, ils virent 
et repartent ; ils montent vers Jean, et le cheval gris, dissimulant 
tout Vattelage, semble venir seul. 

Le vent s'est tu. Les cahots de la charrette ont cessé. Les 
feuilles mortes reposent. 

Du silence. 



L*abbé revient, le front incliné. 

Jean se lève et va vers lui. Le prêtre lui tend les mains ; ses 
yeux sont pleins de larmes. 

Ils redescendent la côte, sans mot dire. L*abbé marche droit 
devant lui, la tête basse. 

JEAN (avec douceur). — Mon cher abbé, je vous ai fait de la peine. Mais 
tôt ou tard, il fallait bien vous l'apprendre... 

L'abbé fait un geste évasif et triste. 

JEAN. — Je connais le reproche habituel des croyants : « Vous vous 
êtes débarrassé d'une religion qui entravait votre bon plaisir. » Ce n'est 
pas mon cas. J'ai lutté pendant des années ; vous en avez été témoin... 
il le fallait. Maintenant c'est fini. J'ai repris mon équilibre. 

L'abbé tourne la tête et regarde Jean avec une insistance 
involontaire, comme s'il cherchait à voir l'homme nouveau qu'il 
est devenu. 

L ABBÉ (avec désespoir). — Vous, que j'ai quitté si droit, en si bon che- 



JEAN. — Vous ne devez pas me mépriser. Croire ou ne pas croire, au 
fond, ce n'est pas ça qui importe : l'essentiel, c'est la façon dont on croit 
ou la façon dont on ne croit pas... 

-w- ; l'abbé. — Mais comment, comment est-ce arrivé ?... 

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L A C H A I N E 101 

JEAN. — Je ne peux cas expliquer. J'ai eu la foi, c'est certain ; nuunte-' 
nant» je ne peux plus m'imaginer cet état-là. Des idées qui passent comme 
des courants, et qui tous poussent tout naturellement dans le même sens..* 
Et puis, ça dépend aussi des natures... Certains hommes sont, plus que 
d'autres, susceptibles d'accepter une formule toute faite; comme le 
bemard-l'ermite» vous savez, qui s'installe dans la première coquille 
vide qu'il rencontre, et qui s'y moule. D'autres, au contraire, ont besoin 
de sécréter eux-mêmes leur carapace... 

l'abbé (sombre). — Ce sont ihm études c^uî vous ont perdu... Le poison 
de l'orteil scientifique I Ah, et combien d autres...! A force de s'absorber 
dans 1 examen du monde matériel, on s'aveugle jusqu'à perdre le sens 
surnaturel, et bientôt la foi ! 

JEAN. — C'est possible. Quand on se sert quotidiennement des méthodes 
scientifiques, et qu'on a éprouvé mille fois combien elles sont propres à la 
recherche de la vérité, comment ne serait-on pas amené à les appliquer 
auxproblèmes religieux ? . . . 

(Tristement.) Est-ce ma faute, si la foi résiste mal à un sérieux examen 
critique ? 

l'abbé (^vement). — Ah, il ne sait plus comprendre qu'avec son intel- 
Ugence ! L'examen critique, la raison I Est-ce que ce n'est pas à faiiede 
la raison que les théologiens établissent les preuves de l'existence de Dieu 
et de la Révélation ? 

JEAN (à mi-voix). — C'est par elle aussi qu'on les renverse... 

l'abbé. — Mais lorsqu'il m'est prouvé, à mou que ma raison ne peut à 
elle seule, embrasser dans son entier le mystère des dogmes, ni toutes les 
choses de l'âme, ni la solution chrétienne du problème de nos destinées, 
j'y vois au contraire^ une preuve irréfutable de l'Autorité supra-humaine 
qui nous a réi}tié la lumière ! 

Jean se tait. 

l'abbé (prenant avantage de ce silence). — Et d'ailleurs, pouvez-vous 
me citer une seule vérité scientifique certaine, qui soit en opposition réelle 
avec un de nos dogmes ? 

Est-ce votre science qui vous a démontré qu'il n'y avait pas de Dieu ? 

JEAN (se décidant à répondre). — Pas absolument. 

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102 JEAN BAROIS 

l: âMÉ. — Ah ! 

JEAN. — ^ La ^cieiice.fie cdhtente de priniver que tout, datis 1 univers, ste 
passe cbmitie si votre Dieu personnel n'existait pas; 

L*ABBÉ. — Mais là science^ mon pauvre amii wiiquemmi assujettie à 
l'étude des lois rtaturellesi e5tj quand on sah voir, le plus éclatant témbi-^ 
gnage de l'existence d'un Dieu! 

JEAN (avec tristesse et fermet/é). — Oh, pardon, pardon... ne nous 
payons pis de motsi De ce quç je crpis reconnaître un Urarci des Lois, 
ri'^lez pas conclure que je croîs en Dieii : c'est un touij de passé-passe 
qu'on â trop ehnployé ! ^Jon, non, noiis sommes 1 uç et 1 autre persuaaes 
que l'univers obéit à des lois, soit î — mais mon opinion, toute expérimen- 
tale, n'est nullement compatible avec les données de la religion .catholique, 
où Dieu est considéré comme un Être suprême, ayant une action per^yn- 
nèlle, et dés qualités piréciSe^ ! Ne confondèrl^ tJaS.ShHi quoi là relîgioti 
steiiit ëhcofë là sclëhbè, tënimè elle rétalt jddls, à féVeil dé rihtéllîgëhcë 
humaine. (Souriant à demi.) Et ce n'est pas le ca§... 

l'abbé (avec feu). — Alors quand, de bonne foi, vous mettez votre ràîëoh 
en face du christianisme... 

F. 

jtkfi (Vlvettieht).— Môh'cHfer kbbé; hdiis diécUtèribné ainsi jiis^ii*â 
l'SUbfe, iahè îibùi cohvâihtrë. 

(Souriant.) Je suis bien revenu de ces controverses ihteiriiînâblëè..; Il 
y a entre un croyant et un athée, un abîme tel, qu'ils se combattraient toute 
une vie sans d'êttë t6mpri&: J'ëi été souvent niis aii pied du rriùr {lâr des 
théologiens avertis et bien armés. Le plus souvent, je ne trouvais, je l'avoue, 
pteë grand'cfaose à leur répondre. Mais cela n'ébranlait fen riëh ma iêbHvic- 
tiohi Jb savais, avec certitude^ qu'i7 l) atmit une tépm^i et qu'il aurbit siiffi 
d'un hftsardi d'uiie assoëfation d'idées heureuse, oïl d'une soirée de réflexion 
pour la trouver. — Deà ai-gùmëiits ? Mais on en trouve tdtijours) et pour 
toutes les causes, en cherchant un peu... 

L'abbé fait un geste d'impuissance définltite; 
Jean sourit affectueusement, et s'approche de lui, jusqu'à lui 
prendre le bfiis. 

JEAN. — Voyez-vous, on ne se convertit pas pour des rdisom làgil|ue$ : 
vt)ilà là cehitudé à laquelle je suii arrivé. On se contente d 'étaler, fftrf des 
arguments logiques, une conviction que l'on porte en soi : et cette convic- 
tion n'est pas motivée, comme on le croit, paf des syllogismes et des ftli- 



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L A C H A I N E 103 

sonnements, mais par une clisposîtîon naturelle, plus forte que toutes les \ 
dialectiques. 

Je crois que Ton nait prédisposé à la foi ou au doute ; et que tous les 
raisonnements ne peuvent pas grand*chose, ni pour, ni contre.,. 

L'abbé ne répond pas. 

L'air a fraîchi tout à fait. Le soir tombe vite. Le soleil n'est 

flus qu'une ligne orangée, parmi des brumes violettes, au ras de . 
horizon. 

Devant eux, s'étend un blé naissant, d'un vert uni, à peine 
duveté par le brouillard oui se lève ; et ;:ur cette nappe soyeuse, 
se mêlent le reflet rosé du jour qui meurt, et l'éclat laiteux de 
la lune. 

Ils pressent le pas. 

Dans un chaume, des corbeaux s'élèvent, en rafale, pour 
s'abattre plus loin, sur des pommiers noirs. 

Un long silence. 

l'abbé. — Et... pour votre femme... que va-t-il arriver ? 

JEAN (simplement). — Ma femme ? Mais .il y a trois ans, au moins, que 
e Dense tout ce que je vous ai dit ce soir.. ..Alors ? 
Il n'y a aucune raison pour que ça change... 

L'abbé hoche la tête, incrédule. 



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LA RUPTURE 



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I 

Au Collège Vehcfeélàs. 

Huit heures du matin : rheûrë de la clàsôe. 

Jean moilte allègtenlent sur l'bstfade et s'ihstaIl(Ë^ 

UN ÉLÈVE (s 'approchant). — Pardon^ Monsieur*a M; le Directeur ne 
vous a pàà remis un cahiet peur moi ? 

jfeAN. — Nerii pèurtjuoi P 

l'Élève. — M. le Directeur m'aVait demandé nies neteé« hier soir... Il 
devait me les rendre ce matin. 

JEAN. — Quelles notes ? Celles que vous prenez à mon cours ? 

L ÉLEVÉ. — CJiii, Monsieur. 

jÈAN (lé congédiant). — On ne ma rien apporté. 

Sur les bancs, un bouillonnement de cuve qui fermente. Il faut 
quelques minutes pour que les individualités, éparses depuis la 
veille, s'agglomèrent à nouveau. Les têtes se dressent et s'abais- 
sent. Puis l'ordre renaît. Quelqiièis Jjétiséfes ^arbéitës semblent 
biéti éhcôtk voleter t)àr-cî J^af-là, à là feûrfafcè. Mais le silence 
è'étàblif : k itlàsse est étale. 

Jfeàh. lëvaht les Jreùx, heurte cihqudhtè regards convergents 
vers lui. Il se sent cloué à sa chaire pair te fàîscedU d'attentes bra- 
quées. Muette injonction, qui accélère les battements de son 
ecèûr et déclanche èon élin. 

JEM«. — Je vfms demande aujouixi'hui. Messieurs^ une attention plus 
soutenue que jamais. 



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108 JEAN BAROIS 

Il respire largement, enveloppe sa classe d'un coup d'œil de 
conquête, et poursuit. 

Nous avons terminé l'autre jour, l'ensemble des leçons que je désirais 
consacrer à Tontine des espèces. Je sais que vous avez compris l'impor- 
tance de ce problème capital. Mais je ne puis me résoudre à clore ce cha- 
{>itre de notre cours, sans un regard en arrière, sans une courte récapitu- 
ation des points qui me paraissent... 

La porte s'ouvre; toute la classe est debout. Le Directeur 
entre. 

Jean s'est levé, surpris. 

M. l'abbé Miriel, directeur du G>U^e Venceslas : 
Un prêtre de soixante ans passés. Grande aisance d'allure, 
malgré son âge et sa forte charpente. 

Un masque (m, quelque peu empâté. Le front dégarni et 
taché de rousseurs. Entre des paupières qui se lèvent et qui 
s'abaissent très vite, un regard pâle, d'une lucidité avertie et sans 
indulgence. Sur les lèvres minces, un sourire d'enfant, factice 
peut-être, mais d*un grand charme. 

LE DIRECTEUR (aux jeunes gens). — Asseyez- vous, mes enfants. 

Je vous prie de m'excuser. Monsieur Barois : j'avais oublié de rendre 
ce cahier à l'un de vos élèves... (Sourire bonhomme.) Et, ma foi, puisque 
je suis entré, l'envie me prend de ne pas m'en retourner sans tirer quelque 
profit de ma visite... Vouiez- vous me permettre d'entendre un peu de votre 
leçon du jour ? — ...Non, non, ne vous dérangez pas. (Il avise un banc 
vide, en retrait.) Je serai très bien là... (S'asseyant.) Et je vous en prie, que 
ma présence ne change rien à vos habitudes... 

Jean a rougi, puis pâli. 

La suspicion du procédé ne lui échappe pas. Il lutte, une se- 
conde, contre la tentation d'atténuer le sens de la leçon préparée. 
Mais, bravement» avec un léger tremblement de défi dans la voix, 
il reprend son cours. 

JEAN (se tournant vers le Directeur). — Je m'apprêtais. Monsieur le 
Directeur, à résumer les quelques leçons que nous avons emploprées à 
l'étude de l'origine des espèces. (L'abbé incline la tête, en signe d assen- 
timent.) 



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LA RUPTURE 109 

(A ses élèves.) Je vous ai expliqué la place essentielle que Lamarck, 
et après lui, Darwin, doivent occuper dans cette science des origines» qui 
ne s est constituée qu'après eux, et toute entière de leur héritage ; Lamarck 
surtout ; et je crois vous avoir prouvé que sa théorie de révolution, ou 
mieux, du transformisme, — découverte plus générale et moins sujette 
à controverses que celle de la sélection naturelle, — doit être considérée 
comme une vérité scientifique définitivement acquise. 

Il jette un regard vers le Directeur. 

L*abbé écoute, les paupières baissées, ses deux mains blanches 
posées devant lui, impénétrable. 

JEAN. — Nous avons vu en effet, qu'avant Lamarck, la science n'expli- 
quait aucun des phénomènes de la vie. On avait dû supposer que toutes 
les espèces, aujourd'hui connues, avaient été créées successivement, et 
chacune en possession de tous ses caractères actuels. Lamarck a vérita-- 
blement trouvé le fil d'Ariane du labyrinthe universel. 

J'ai longuement développé devant vous, les raisons qui doivent aujour^' 
d'hui nous faire accepter avec certitude l'existence de cette filière indé- 
terminée d'êtres, qui nous relie à la matière universelle. Depuis la monère 
initiale, à peine distincte des molécules du milieu organique dont elle 
était formée, — ancêtre informe de nos cellules, auprès de laquelle les 
plus simples ^pressions actuellement connues de la vie, sont des produits 
infiniment complexes, — jusqu'aux mécanismes les plus compliaués de la 

Ehysiologie et de la psychologie humaine, à travers des milliers de siècles, 
i pensée de Lamarck a retrouvé et fixé l'échelle des êtres et leur progression 
ininterrompue. 

Puis, — et ceci a un intérêt d'actualité — je vous ai mis en garde contre 
la prétendue crise que le transformisme aurait subi, depuis la découverte 
des variations brusques. Vous vous souvenez, qu'à des intervalles d'immo- 
bilité de l'espèce, peuvent succéder de brusques mutations, qui s'ex- 
pliquent par l'accumulation d'efforts orientés dans le même sens, pendant 
des séries de générations. Je vous ai démontré que si l'on veut, de bonne 
foi, atteindre le fond de la question, cette théorie est en tous points conci- 
liable avec la doctrine de Lamarck. 



Un. 



e pause. 



Depuis l'arrivée du Directeur, Jean a senti sa classe lui échap- 
per, oa parole frappe une trame distendue ; et lui-même, à s'ap- 
puyer sur ce vide, perd peu à peu l'équilibre. 

Alors, renonçant à récapituler ses leçons précédentes, il 
change résolument de sujet. 



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110 JEAN BAROIS 

JEAN. — J'ai cru utile de procéçler rapidement à cette révision. 
Mais li3 but de notre leçon d aujourd hui est autre. 

Dès les premiers mots, sa volonté qui s'exprime dans sa voix, 
ressaisit les mailles dénouées. La trame brusquement retendue, 
ofFre à nouveau aux mots qu'il jette son élasticité de raquette. 

JEAN. — Je veux surtout graver dans vos mémoires, et 4® telle façon 

3 u elles n'en puissent jamais perdre l'empreinte, Timppr^i^pe essentielle 
u transformisme ; son utilité indispensable pour la formation des intel- 
ligences modernes ; pourquoi il est, en quelque sorte, le noyau de toute 
la science biologique ; et comment Ion doit reconnaître, sans dépasser 
lés limites d'une scrupuleuse exactitude scientifique, que cette nouvelle 
façon d'envisager la vie universelle a pu modifier entièrement les bases 
de la philosophie contemporaine, et renouveler dans leur fond et daps 
leur forme, la plupart des concepts de l'esprit hum2\in* 

Entre Jean et sa classe, s^est rétabli un incessant échange de 
courants, il la sent onduler et frémir à son commandement. 

Le Directeur lève les yeux. Jean croise son regard qui n'ex- 
prinie rien. 

JPAN. — Du jour où nous avons compris l'activité ininterrompue de 
« ce qui çsi », nous ne pouvons plus concevoir la vie comme un principe, 
créateur de mouvement, qui viendrait animer une inertie. L,ourqe erreur, 
dont nous portons encore le poids sur nos épaules, et qui, dès Torigine de 
la pensçe, a faussé toute robservation des phénomènes vivants ! — La 
vie n'est pas un phénomène dont on puisse concevoir le début, puisque 
c'est un phénomène qui se poursuit sans discontinuer. Ce qui revient à 
dire : le monde es/ ; il a toujours été, pt i! ne peut pas ne plus être ; il nçL 
pu être créé : l'inerte n'existe pas. 

Du jour où nous avons compris qu'un être, à deux instants de sa courba, 
i>e peut en aucune façon être identique à lui-mênie, nous perdons de ce 
lait tous les points d'appui, que l'illusion individualiste des hommes avajt 
échafaudés, pour soutenir la gageure du libre arbitre ; et nous ne pouvons 
plus concevoir un être qui jouirait d'une liberté absolue. 

Du jour où nous avons compris que notre faculté raisonnante n'est que 
l'apport, à travers les âges, des expériences ancestrales, apport transmis 
ep nous sans contrôle par les lois multiples et capricieuses de l'hérédité, 
ivaus nç pouvons plus accorder ia même çfétoce aux notions absolues de 
l'ancienne métaphysique et de l'ancienne morale. 

Car le transfonnî^me, dont la loi domine tout, domine aussi l'évolution 
de la conscience humaine. 



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LA RUPTURE Ht 

Et c'est pourquoi Le Dantec, l'un des esprits les plus avertis et 
les plus indépendants de la science contemporaine, a pu déclarer : « Pour 
un transformiste convaincu, la plupart des questions qui se posent natU" 
rellement à l'esprit humain, changent de sens : quelques-unes même, 
n*ont plus de sens du tout » 

Le Directeur se lève d'un mouvement sec, malgré sa carrure. 
Il tourne vers la chaire son masque sévère, où les yeux sont à 
demi-clos. 

LE pfRÇÇTEm^. — Jirè^ iï^téXfisswt, 849nsieiir Barpis,,, Vous mettez à 
votre enseignement une louable chaleur, qui le rend très vivant... (Aigre 
sourire.) Nous en recauserons d'ailleurs... 

ÇAux «çlève§, *Yçc une bçmhon^ie p^f^r^H^*) Ce qu'il faqt retenir de 
tout cela, mes enfants, — et j'anticipe sans dout^ suf la cq^c|usion que 
MpHfjeur P^îoi? 9M\ tifçr 4e ^ Içéqn, r- ç'çstTiq^fCÇêWe ordonnance 
du plan sppr^me.,. Notre p«wvre raison n^pp^'W*? qu en tâtonnant de ces 
grandes lois ; mais elle en r^s^ co^fQi^lue.,» f( icet act^ d'numj)ité devant 
îkî^ mçryeille^ du Çréatieur e^t (J'^^tap^ plus ^^çcesçai^p, qup nous vivons 
en un siècle où les progrès des dépq\iY^rteç scientifiques t^nclent trop à 
nous faire perdre le sentiment de notre petitesse et de la relativité de notre 
savoir... (Il s'incline avec une extrême réserve.) Je vous laisse. Monsieur 
Barois... Au revoir.. 

La porte e§t à pein^a rpfefnjéfF w'^^ ^e^MS Houj^V» fait 
osciller l'âme mobile de la classe. 

Jean, debout, rassenjJ^jLe 4V') Y^ coup d'fsil le fajsceau des 
regards qui s'éparpillaient. 

Com^uinip^ $ilençieiise e|t pa^sûj^mée, qii'aqcun blâme admi- 
nistratif ne pourra atteindre. 

Ié;^^ (si^npipi|]fa?jt). —■ Jp cpn|^uç,,, 



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Il 

A Buis, chez Mme Pasquelin, pendant les grandes vacances. 



Cécile est dans sa chambre, debout» en chemise, devant la 
fenêtre ouverte. 

D'un geste înconsderit elle caresse la courbe déformée de son 
ventre. Les traits, autrefois vifs, sont voilés d'indifférence : le 
regard lointain des femmes alourdies. 

Neuf heures du matin : un ciel lisse, d*où coule un soleil 
jaune et fluide comme du miel. 



On frappe à la porte, qui s'ouvre aussitôt 
CÉCILE (rougissant comme une enfant). — C'est toi, maman ?... 
MADAME PASQUELIN. — Oui, c'est moi ! 

Au ton de sa mère, Cécile lève les sourcils avec angoisse. 

MADAME PASQUEUN. — Tiens, regarde I (Elle brandit une brochure 
blanche, et saisissant son face-à^main, elle épèle) : « Bulletin du Congrès 
de la Libre-Pensée!... Monsieur Barois, chez Madame Pasquelin I... Buis- 
la-Dame, Oise »... 

(Un temps.) Où est-il ? 

CÉCILE. — Jean ? Je ne sais pas. 

MADAME PASQUELIN. — Tu ne l'as pas vu encore ? 

CÉQLE. -— Non. 

MADAME PASQUELIN. — Il n'est plus dans sa chambre 

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LA RUPTURE 113 

CÉCILE. — Il aura été faire sa promenade. 

MADAME PASQUEUN. — Alors, non seulement, vous avez chacun votre 
chambre, mais il ne vient même plus te dire bonjour, avant d*aller se 
promener ? 

Cécile s'assied ; geste résigné et las. 

MADAME PASQUELIN Oetant la brochure sur les genoux de Cécile). — 
Eh bien, tu lui remettras ça, toi, si tu veux... Et tu lui diras, de ma part, 
qu'il se fasse adresser ça ailleurs que chez moi*.. 

D'ailleurs, je ne sais pas ce qui se oasse... (Soulevant une enveloppe 
décachetée.) Je reçoit ce matin un mot ae l'abbé Miriel... 

CÉCILE. — Le directeur de Jean ? 

MADAME PASQUELIN. — Il prend ses vacances en ce moment à l'évêché 
de Beauvais, chez son frère, « et serait heureux, si j'avais ces jours-ci 
l'occasion de l'y rencontrer. » II désire me « (aire une communication per- 
sonnelle »... 

CÉCILE (inquiète). — (Jue peut-il vouloir te dire ? 

MADAME PASQUELIN (sombre). — Hé, je n'en sais rien, ma pauvre enfant 
Mais je vais y aller cet après-midi, je veux en avoir le cœur net. 

Elle se penfifai brusquement, saisit le front de sa fille et y colle 
ses lèvres sèch^, avec une petite aspiration bruyante qui res- 
semble à un sanglot. Puis, rdevant un visage clos et courroucé 
elle quitte la pièce k pas sonnants. 



Deux heures plus tard. 
Cécile achève sa toilette. 

JEAN (entrant). — Bonjour. 

CÉCILE. — Tu as vu maman ? 

JEAN. — Non, je suis sorti de bonne heure 



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114 JEAN BAROIS 

CÉCILE (désignant le bulletin). — Maman a monté ça pour loi. 

La physionomie de Jean s'éveille. 

fEAN. — Ah oui, je sais... Je l'attendais... Merci. 

Il rompt la bande, s'assied sur le lit et feuilleté les pages avec 
intérêt. 
Cécile le suit d'un regard curieux et hostile. 
Il surprend l'interrogation et ne s'y dérobe pas. 

JEAN. — C'est le programme d'un congrès qui se tient à Londres cette 
année, en décembre... 

CÉCILE (sur la défensive). — Mais... en quoi cela te concerne-t-il ? 

JEAN (tranchant). — Ça m'intéresse. (Mouvement de Cécile.) Et puis 
on m'a demandé d'en faire un rapport, pour une revue 

CÉCILE (nettement). — (Jui, on ? 

JEAN (brusque). — Breîl-Zoeger. 

CÉCILE. — J'en étais sûre ! 

JEAN (glacial). — Oh, îe t'en prie, Cécile.. 

Un silence. 

Jean s'est remis à feuilleter le bulletin. 
CÉCILE (avec désespoir). — Je ne veux pas que tu t'occupes de ça ! 
* Jean, sans cesser de lire, grimace un mauvais sourire. 

JEAN, — dlomment dis-tu ? Tu ne veux pas ?... 

Il met la brochure dans sa poche et s'avance vers elle. 

JEAN (sans acrimonie). — Ecoute, ma petite, laisse-moi tranquille avec 
cette histoire... 

Ce congrès ne se tient oue tous les dix ans... (Il se promène de long en 
large, sans la regarder.) C'est un mouvement international, dont tu ne 



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LA RUPTURE 115 

peux pas soupçonner le retentissement. — De plus, les matières inscrites 
cette année au programme, m'intéressent personnellement beaucoup. 
Zœgor m'avait proposé d'y prendre une part active, comme correspondant 
spécial de la Reoae internationale des liée$^ qui est, en France, Torganc dç 
ce mouvement» J'ai failli accepter... (Mouvement de Cécile) ...et puis, j'ai 
refusé à cause de mon cours à Venceslas. Mais, le moins que je veuille 
faire, c'est d'assister aux dernières séances, oui auront justement lieu 
pendant les vacances du jour de l'an, et de publier sur les conclusions du 
congrès, un rapport pour la section française. 
C'est convenu, il n'y a plus à y revenir. 

Elle ne répond rien. 

Il fait quelques pas en silence, et se décide enfin à lever le? 
yeux vers elle. 

Elle est écroulée comme un animal qu'on vient d'abattre 
Ses prunelles dilatées s'emplissent d'angoisse, comme si elle 
allait s'évanouir. 

Il s'élance, il la relève, il l'étend sur son lit. 

Une pitié subite, poignante» impérieuse... 

JEAN (avec une résignation morne). — C'est bien, c'est bien .. Remets- 
toi... Je n'irai pas, c'est entendu... 

Elle reste un instant immobile, les yeux clos. 

Puis elle^yjegarde, sourit simplement, et prend sa main. 

Mais if s'Sarte. Il s'approche de la fenêtre. Ah, elle est la plus 
forte ! Avec cette souffrance vraie qui la ronge, et qu'elle étale, 
elle est invincible ! 

Il entrevoit tout ce que son renoncement lui fait perdre : 
l'occasion unique d'entendre résumer, combattre, défendre, 
passer au crible de la contradiction publique, cet ensemble 
d'idées, dont, depuis cinq ans, il cherche dans les ténèbres à se 
faire une doctrine vitale... 

Un immense écœurement... 

Pitié pour elle, soit : mais pitié pour lui ! 

JEAN (sans se retourner, d'une voix sourde et violente). — Vois-tu... 
Voilà pourquoi je ne serai jamais qu'un raté ! Et ce n'est même pas ta 
faute, tu ne peux pas faire autrement.,. Toutes les réalités les plus près- 
santés de ma vie, tu ne les aperçois pas, tu ne les soupçonneras jamais ! 
Pour toi, ce seront toujours des manies inutiles, ou, ce qui est pis, hon^ 
teuses, criminelles. . C'est ta nature, c'est comme ça que tu es vraiment toi I 



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116 JEAN BAROIS 

^ L'atmosphère que tu crées autour de moi, j*y étouffe I... Tout mon cou^ 
rage, toute mon activité sV dissolvent... Le seul bonheur que tu peux 
m offrir, la petite affection dont tu es capable, ne pourront jamais que me 
nuire, me rapetisser k ta mesure I Voua la vérité, l'atroce vérité... Du 
fait que tu es là, dans ma vie, elle est gâchée, quoi que je fasse 1... Et, 
(moi que je fasse, tu resteras là, dans ma vie, toujour» ! Tu briseras mes 
élans un à un, et tu ne t'en douteras même pas, tu n'auras jamais une 
lueur, pour comprendre ce que tu es I... Toute ta vie tu pleureras sur tes 
petits chagrins à toi... 

(Explosion.) Et moi, par ta faute, je suis foutu, — irrémédiiJi>lement 
foutu I 

Elle n a pas fait un mouvement. 

Rien autre dans son regard qu'une douloureuse surprise... 

Alors, il hausse les épaules. Et, la bouche sèche, les épaules 
lourdes, il quitte la chambre. 



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III 

« A M. TAbbé Mine! 
Directeur du Collège Venceslas 
« Paris. 

« 17 Août. 

« Monsieur le Directeur. 

« Vous me permettrez tout d'abord d'être surpris que tous ayez cherché 
un tiers pour me faire connaître votre opinion sur mon enseignement 
Sans insister davantage sur un procédé qui manque de courtoisie, pour ne 
pas dire plus, je veux tout de suite aborder avec vous les critiques que vous 
formulez à mon endroit. Je ne risque pas de m*égarer, puisque vous avez 
pris soin de résumer vos griefs en une note, dont j'ai obtenu communica- 
tion, et qui se termine, si i*ai bien compris, par un ultimatum formel. 

« Voici la quatrième année que je suis chargé par vous d'enseigner les 
sciences naturelles à des jeunes gens de dix-sept et de dix-huit ans. Je n'ai 
pas voulu me contenter d'un cours uniquement pratique, car il y a, pour 
le maître, une obligation supérieure à celle de préparer strictement les 
matières d'un examen : c'est de porter à un degré plus élevé l'éducation 
générale de ses élèves, et de donner des motifs d'exaltation à leurs per- 
sonnalités naissantes. 

« Je ne désavoue nullement l'orientation que j'ai cherché à donner à 
mes leçons. 

« Si je me suis, en maints endroits, évadé hors des barrières que l'on a 
dressées, dans les établissements catholiques, autour des sciences natu- 
relles, ce n'est donc pas par mégarde. J'estime qu'il n'y a pas d'autre 
arrêt pour la pensée que les limites mêmes de son élan, et que, pour ce 
vol» on ne prendra jamais trop d'essor. 

« Votre blâme m'a donné l'occasion d'apercevoir qu'en matière d'en- 
seignement scientifique, un homme sincère ne peut s'engager à professer 
selon certaines règles convenues. Un jour ou l'autre, en effet, il est amené 
à conclure ; et ce jour-là, toute sa vie intellectuelle tend à s'exprimer : s'il 
a quelque dignité, comment apporterait-il, à ceux qui l'écoutent, autre 
chose que le résultat de ses propres réflexions, de sa propre expérience > 
Qu'on le veuille ou non, l'analyse scientifique des phénomènes de la vie 
mène droit à la philosophie. — C'est même, selon moi, la seule philosophie 
qui compte 



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118 JEAN BAROIS 

« Or il faut, pour traiter ces questions avec lampleur qu'elles 
réclament, une liberté de pensée et d'expression qui, j'en conviens, n'est 
guère conciliable avec l'esprit de vôtre maison. Je suis donc prêt à recon- 
naître qu'à ce point de vue, j'ai outrepassé le mandat qui m'était confié. 

« Mais, comme je ne saurais modifier l'esprit de mon cours, et que je 
tiens essentiellement à me présenter devant mes élevés, tel que je suis, 
en homme libre qui s'adresse à des intelligences libres^ je ne vois pas 
d'autre solution que de vous donner ma démission. 

« Veuillez agréer. Monsieur le Directeur, l'assurance de mes senti- 
ments distinguéi. 

Jean Barois. » 



Cinq heures. 
Au jardin. 

Mnie Pasquelin et Cécile cousent à lombre d'un parasol de 
toile, près de l'espalier qui borde l'enclos. 

Assises sur des chaises voisines, elles parient bas. Sans mou- 
voir les lèvres. 

Jean paraît au perron, sa lettre dépliée à la main. Il franchit, en 
approchant, comme la résistance d une zone hostile. 

Un silence l'accueille. 

JEAN. '— Je veux vous tenir au courant de ma réponse à l'abbé Mîri^L 
Je lui envoie ma démission. 

L'assurance de sa voix fait frissonner les deux femmes. 
Mais Mme Pusquelin, d'instinct plus combattif, dissimula 
d'abord son anxiété. 

MADAME PASQOELïN. — Ta démission ? Tu plaisantes ? 

Cécile à laissé tomber json ouvrage sur s«t genoux. Elle pré« 
sente le front, lisse et bombé comme une cuirasse. 



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LA RUPTURE 119 

Depuis hier elle vit dans une stupeur désespérée. Le juge- 
ment du Directeur de Venceslas lui A fait i^rendre conscience de 
toute la réalité : elle 8*inquiète peu de la situation compromise ; 
elle ne pense qu*au salut étemel : Jean, est un athée !... 

JEAN, — Vous semblez surprises. Je me demande pourtant ce que vous 
pouviez prévoir ? L'ultimatum... 

MADAME PASQUELfN (avec vivacité), -^ Oh, il n'a jamais été question d'ul- 
timatum. Tu dramatises tout 1 

L'abbé Miriel a été très peiné de ce que tu osais dire à tes élèves ; mais 
il n*a jamais pensé à te congédier. Il ne le voudrait pas... ne fût-^e que par 
égard pour moi. Il exige seulement que tu fasses ton cours autrement ; 
(souriant) tu avoueras qu'il sait mieux que toi ce que tu dois faire, puis- 
qu'il est ton Directeur.,. 

Jean détourne les yeux sans répondre. 

Mme Pasquelin veut prendre avantage de ce silence. Et avec 
une bonhomie factice» elle cherche à pallier le débat. 

MADAME PASQUELIN. — Allons, voyons» ne fais pas de sottises. Tu t'es 
monté la tête. Le Directeur lui-même n attache pas à ces incartades plus 
d'importance qu'il ne faut ; il est prêt à les oublier* (Son sourire feint est 
douloureux à voir.) Allons, ne t'entête pas... Déchire cette lettre, et va lui 
en écrire une autre... 

JEAN (avec lassitude). — Ne discutons pas. Ma décision est prise. 

MADAME PASQUELIN (violemment). — Tu ne peux pas faire ça ! N'est-ce 
pas, Cécile ? 

lEAN* — C'est fait. 

MADAME PASQUELIN. — Non. Je te défends d'envoyer cette lettre, 

JEAN (perdant patience). — Mais enfin, si Ton vous demandait à l'une 
ou à Tautre, de renier vos croyances religieuses pour conserver un emploi, 
qu est-ce que vous répondriez ? 

MADAME PASQUELIN (furieuse). — Comme si c'était la même chose ! 

JtAN. ^— Oui» je sais : Ce n'est pas « la même chose ». Eh.bien, vous vous 



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120 JEAN BAROIS 

vrompez : c'est tellement la même chose, que je n*ai pas késîté une seconde ! 
J'aurais même dû comprendre plus tôt que je n'éûds pas à ma place dans 
ce collège de prêtres, et m'en aller de moi-même. Je regrette de m'être 
laissé aveugler si longtemps. 

Mme Pasquelin reste perplexe. Le masque de Jean, son regard 
froncé, sa bouche volontaire, l'effrayent. Elle maîtrisesa colère. 

MADAME PASQUELIN. — Jean, je t'en supplie*.. Si tu perds ce poste, 
qu'est-^re que tu feras ? 

JEAN. — Oh, soyez sans crainte ; je ne manque ni de projets, ni de 
moyens de dépenser mon activité. 

MADAME PASQUELIN. — De beaux projets ! Tu ne pourras que t'ancrer 
plus profondément dans tes mauvaises idées I 

JEAN (saisissant l'occasion). — Certes ! Maintenant que je suis libre (il 
soulève sa lettre.) je ne me plierai plus à toutesles concessions, à tous les 
compromis auxquels j'ai consenti jusqu'ici, et dont j'ai honte vis-à-vis* de 
moi-même... C'était une transition, soit : mais le temps en est révolu. 

Cécile, atteinte au vif, s'est redressée. 

CÉCILE. — tt Maintenant que tu es libre », Jean } Et moi } 

JEAN (interloqué). — Toi ? Eh bien ? 

Ils se toisent, heurtant deux regards où ne subsiste aucune 
trace des tendresses passées. 

CÉCILE. — J'ai été trompée car toi I J'ai été trompée par ton passé, par 
tes paroles, par ton attitude ! Ne l'oubUe pas ! 

MADAME PASQUEUN (se jetant à la traverse). — Crois-tu qu^elle puisse 
tolérer que son mari soit un athée, un ennenu de notre religion } Mais ^ 
c'est abominable ! Élevé comme tu l'as été ! 

JEAN (répondant à Cécile seule, sur un ton angoissé et sombre). — Cd 
qui est fait est fait. Tu souffres ? Moi aussi... 

Je ne peux pas empêcher mes idées d'évoluer, d'être vivantes... C^ 
n'est^pas moi qui dois les diriger» mais dles qui doivent diriger 
ma V vie)! 



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LA RUPTURE 121 

céaUE (durement). — Non. Tant que je serai là, non I 

MADAME PASQUEUN (affermie par la résistance inattendue de sa fille). — 
Non ! Eue te quitterait plutôt I N'est-^e pas, Cécile ? 

Cécile, oppressée, hésite une demi^seconde, puis fait un brus- 
que signe d'assentiment. 

Jean guettait sa réponse : il hausse les épaules. 

Court silence. 



Mme Pasquelin regarde Cécile avec un sentiment nouveau. 
Au fond obscur de 9on ame maternelle, il y a eu un bref éclair, 
un espoir, qui oriente malgré elle ses paroles. 

MADAME PASQUELIN. — C*est trop bête à la fin I Tu viens empoisonner 
notre vie, avec tes idées... Tes idé^ ! Tout le monde en a, des idées ! Tu 
n'aa qu*à avoir celles de tout le monde I (Jouant le dernier atout.) Si tu 
ne renonces pas à cette lettre, si tu n*es pas décidé à reprendre l'existence 
d'autrefois, comme autrefois, Cécile ne rentrera pas à Paris avec toi ! 

JEAN. — Tu entends, C^le ? 

Cécile est liée par son acquiescement. 

CÉCILE. — N4aman a raison. 

JEAN. — Si je donne ma démission, tu ne rentreras pas à Paris avec 
moi ? 

CÉaLE. — Non. 

JEAN (froidement, k sa belle-mére). — Vous voyez la belle besogne que 
vous faites. 

Il saisit une chaise, l'approche de Cécile, et s y plante à cali- 
fourchon. 



JEAN. — Ecoute Cécile, et pas de bêtises... Je te jure que je ne plaisante 

>ns nouvelles 
iT à agir loya- 

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pas; 

(Longue aspiration.) Je pourrais te promettre des concessions nouvelles; 
txnir sauver notre vie commune. Mais non, je veux continuer à agir loya-* 



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122 JEAN BAROIS 

lement. J'aî accepté pour toi le maximum des sacrifices que je peux faire 
il est impossible que je persiste dans cette voie sans perdre toute dignité, 
* toute propreté morale ! Ce que tu me demandes» c'est de jouer pendant 
toute ma vie une lugubre comédie : c'est de paraître, par une attitude pas* 
sive, par une simulation continuelle, approuver une reUgion que je ne 
peux plus pratiquer. Il faut que tu comprennes une fois pour toutes, 
qu'il y a là quelque chose qui dépasse les convenances personnelles. Un 
honnête homme ne peut pas s'engager à exprimer toute sa vie le contraire 
de sa pensée : fût-ce par affection... Tu ne peux pas me iéite un grief de 
cette loyauté morale, même si elle te fait souffrir ! 

Pause. 

Veux-tu rentrer avec moi à Paris, en octobre» conune c'était convenu ? 

CÉCILE (désespérément raidie). — Non. 

JEAN (écartant de la main Mme Pasquelin). — Cécile : écotite-^moi bien I 
(Un temps.) Si tu refuses de m'accompagner à Paris, si tu romps sciem- 
ment les seuls liens que je veuille encore ménager, alors, rien ne me retiendra 
plus,,. Et j'irai passer l'hiver à Londres, au congrès dont je t'ai parlé. 

MADAME PASQUELIN (éclatant). — Mais tu veux donc la tuer ! Dans la 
situation où elle.. 

Cécile s'est dressée et s'est rapprochée de sa mère 

CÉCILE (sanglotant). — C'est tout réfléchi. J aime mieux te perdre tout 
à fait que de vivre avec un païen I 

Jean se lève. 

Il les contemple toutes deux, frappé soudain de leur ressem^ 
blance... Ce front busqué, cet œil rond et noir, et ce regard con- 
trarié, dont l'émotion accuse l'asymétrie, ce regard incertain, 
qui dans la discussion se dérobe... 

jEAN (tristement). — Tu l'auras voulu, Cécile, tu 1 auras voulu... 
Réfléchis jusqu a ce soir. En me laissant parrir seul, tu lèveras tous 
mes scrupules : tu me rendras toute ma liberté. 
je vais mettre ma lettre à U poste. 



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« A M. Breil-Zoeger 

« Directeur de la Revue Internationale des Idées 

" 78, boulevard Saint-Germain 

( Paris 

« 20 Août. 
« Cher ami, 

« De grands changements sont survenus, en quelques jours, dans ma vie. 
J ai donné ma démission de professeur à Venceslas, et je me trouve, à 
tous égards, beaucoup plus libre que je ne pouvais le prévoir. Je puis 
disposer à ma guise de mon hiver, et faire un long séjour à Londres. 
J'accepterais donc très volontiers la place active que tu m'avais primiti- 
vement réservée au Congrès, si cette place est encore sans titulaire. 

« Je ne resterai pas dans l'Oise jusqu'à la fin des vacances, comme je 
te l'avais annoncé. Je rentre à Paris ce soir. 

« Peux-tu me consacrer une matinée de cette semaine ? 

'i Bien à toi, 

J, Baroîs. » 



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IV 



A Londres. 

Une chambre d'hôtel. 

Le soir. Un plafonnier électrique verse une lumière impi" 
toyable. Les rideaux tirés feutrent les bruits de la rue. 

Breil'Zoeger est étendu sur son lit. Soulevé sur un coude, il 
concentre son regard sur une femme d'une cinquantaine d'an- 
nées, assise à une petite table, et qui relit le compte-rendu sténo- 
graphié de la séance du jour. 

Jean va et vient, les bras croisés, -r- sous pression^ 

LA STÉNOGRAPHE (lisant). — ...ce qu'en 1879, un Suisse, Vinet, écrivait 
déjà : « C'est de révolte en révolte que les sociétés se perfectionnent, que la 
civilisation s'établit, que la justice règne... Liberté de la presse, lioerté 
de l'industrie, liberté du commerce, liberté de l'enseignement, toutes 
ces libertés, comme les pluies fécondes de l'été, arrivent sur les ailes 
de la tempête ! ». 

JEAN (interrompant). — ...Ici, quelques applaudissements ; surtout les 
Suédois, les Danois, les Russes. Alors le président a pris la parole, il a 
résumé lès débats... 

2Ioeger, les sourcils froncés, ponctue d'un signe d'assentiment 
chaque membre de phrase. 

JEAN. — ...Il a expliqué que. tu venais d'être subitement immobilisé par 
une crise hépathique ; puis il a donné lecture du mot où tu me désignais 
pour parler demain à ta place^ et la proposition a passé, à Tunanimité. 

ZÔEGER. — Woldsmuth t'a communiqué les chiffres exacts ? 

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LA RUPTURE 125 

JEAN, — Oui. Et )*ai. prévenu Backerston que je ne siégerais pas à la 
commission des réformes. 

2Ioeger approuve de la tête. 



Breil'Zoeger : la trentaine. 

Né à Nancy, de parents alsaciens. Mais, dans la coupe du 
visage, quelque chose de japonais, qu'accentue sa maladie de (oie : 
un teint jaune, un masque élargi aux pommettes, des sourcils 
bridés, une moustache maigre et tombante, un menton pointu. 

L'arcade sourcillière est très saillante : au fond des orbites, 
les prunelles, toujours dilatées, d'un noir luisant et dur, ont une 
expression fiévreuse, aiguë, aride, qui contraste avec la douceur 
générale des traits. 

La voix est monotone, sans timbre, agréable au premier abord, 
— mais d'une implacable sécheresse. 



ZOEGER. — Madame David, cherchez donc les notes que vous avez sté" 
nographiées ces jours-ci... Un dossier vert : «Problème religieux en France.» 
— merci, 

JEAN. — Tu préfères que je dicte devant toi, comme ce matin ? 

ZOEGER. — Oui, ça vaut mieux. 

JEAN. — J'ai préparé la deuxième et la troisième partie, mais en inter- 
vertissant l'ordre de ton plan. Je t'expliquerai... 

Breîl-Zoeger s'allonge avec une grimace de souffrance, 
JEAN. — Tu souffres ? 
ZOEGER. — Par intermittences... i 

Quelques instants de silence. 

JEAN (tirant des papiers de sa poche). — Nous en étions à la seconde 
partie : 

« CAUSES DE l'ébranlement GÉNÉRAL DE LA FOI ». 

Vous y êtes. Madame David ? 

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126 JEAN BAROIS 

(A Zoôger.) Première cause i Textension qu'ont prise depuis cinquante 
ans les études des sciences naturelles. A mesure que l'etfort humain restreint 
le nombre des ignorances, dont l'homme, depuis des siècles, avait cons- 
titué sa croyance en Dieu, cette part divine se réduit inévitablement... 

ZOEGER. — Tu pourrais rappeler brièvement... 

JEAN. — Notez, Madame... 

ZOEGER. —j ...quelques données scientifiques qui permettent de démon- 
trer, dès maintenant, l'impuissance de leur Dieu sur le cours inéluctable 
des phénomènes, et par suite l'impossibilité du miracle, l'inefficacité des 
prières, et cœtera... 

JEAN. — Si tu veux... 

Seconde cause : Les travaux historiques. 

ZOEGER. — Passe rapidement.. 

JEAN. — Non, c'est un point très important. Je tiens à rappeler le grand 
pas qui s'est trouvé fait, le jour où l'on a pu, textes en mains, décomposer 
la formation des légendes, et montrer que, dans cette formation» il n'est 
entré que des éléments humains, groupés autour d'un fait très simple, 
mais que la naïveté populaire a enveloppé de merveilleux,^ 

Pour placer ensuite cette idée : Comment peut-on « croire », quand on a 
suivi d'âge en âge l'histoire des religions, et aperçu les diverses crédulités, 
toutes intransigeantes, par lesquelles le pauvre cerveau des hommes a 
déjà passé ? 

ZOEGER. — Bien. 

JEAN. — Puis une transition : le progrès scientifique ne peut atteindre 
que les intelligences cultivées ; il n'aurait pas suffi, pour ébranler une 
religion qui a tant de racines dans les cœurs français. 

Et j'en arrive... (On frappe.) ...aux facteurs économiques et sociaux... 

(Allant ouvrir.) (Ju 'est-ce que c'est ? 

UNE VOIX. — Le Times,,. Demander dçs renseignements sur l'indispo- 
sition de M. Breil-Zoeger... Sur le discours de demain*^. 

JEAN. — Adressez-voua au 29, le 83crétaire«'«djoint, Monsieur W<Jds- 
muth. 



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LA RUPTURE 127 

(Revenant vers le lit,) Où en étais- je ? Ah, troisième cause : Facteurs 
économiques et sociaux. Le développement prodîgieu:^ des industries a fait 
sortir des campagnes des milliers de jeunes hommes, qui rompent ainsi, 
brutalement, les liens familiaux traditionnels... 

ZOEGER. — Insiste ; c'est capital, si l'on songe au nombre considérable 
d'usines qui fonctionnent dans un pays civilisé, — nombre qui doit fata- 
lement s'accroître encore, et dans des proportions incalculables. 

Il feuilleté son dossier, en tire une fiche, et change de posi- 
tion, avec une contraction douloureuse. 

ZOEGER (lisant). — « L'ouvrier industriel est, par fonction, rationaliste. 
Jeté dans un grand centre d'action, où les spéculations métaphysiques 
n'ont plus leur place ; vivant au milieu de machines, dont les ronflements 
célèbrent le triomphe du travail, de l'intelligence, des mathématiaues, sur 
la nature.*. » (Tendant la feuille,) Tiens, si ça peut te servir. . 

Continue. 

JEAN. — C'est là que je veux placer le tableau, dont je t'ai parlé : La 
nation française, actuellement divisée en deux camps bien trancnés : d'un 
côté, les incrédules ; de l'autre, les croyants. 

Les incrédules, qui comprennent tout le prolétariat, déjà cité, et tous les 
intellectuels. Majorité numérique incontestable. Puis... 

ZOEGER. — Ajoute donc, parmi les incrédules, les demi-instruits, les 
« Homais » ; il y a là une réhabilitation à ébaucher... Il est vraiment trop 
facile de les ridiculiser, ces malheureux, parce qu'ils n'ont pas eu le loisir 
d'appuyer sur des études véritables leur crédulité instinctive, et que pour- 
tant, par leur simple bon-sens, par le seul équilibre de leur santé morale, 
ils sont irrésistiblement poussés vers les solutions moins confuses de la 
science. 

JEAN. — Oui, très juste. 

Quant aux croyants, ils sont naturellement recrutés parmi les deux 
classes conservatrices : paysans et bourgeois. Les paysans vivent loin des 
villes, dans un cadre immuable où les traditions se perpétuent toutes 
seules. Les bourgeois, eux, sont en réaction systématique contre toute 
évolution ; ijs sont intéressés à la conservation intégrale de Tordre établi, 
et particulièrement attachés à^ TEglise catholique, qui musèle depuis des 
siècles les appétits des déshérités ; de plus, ils ont ihabitude d'expliquer 
la vie par des formules toutes faites, et leur bien-être serait compromis 
s'ils y laissaient pénétrer le doute... 



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128 JEAN BAROIS 

I^Mais, entre ces deux camps distincts» oscille un nombre considérable 
d*indêcis, écartelés entre les exigences de leur logique... 
(On frappe. Avec impatience.) Entrez ! 

UN DOMESTIQUE. •— Hère is the mail, Sir... 

JEAN. — Mettez ça là, je vous prie. 

Le domestique dépose le courrier et sort. 

JEAN (reprenant ses allées et venues). — ... Les indécis... écartelés 
entre les exigences de leur logique et certains besoins mystiques qu*ils 
ont hérité. C'est eux qui donnent k la crise religieuse de la France 
contemporaine son caractère trouble... et douloureux... trouble... dou- 
loureux... 

Son regard, brusquement, est tombé sur la pile de journaux 
et de lettres écroulée sur la table : il a reconnu l'écriture de 
Mme Pasquelin. 

JEAN. — Tu permets ?... 

Il décacheté : 



« Buis-la-Dame, 14 janvier. 

« Mon cher Jean, 

« Cécile est accouchée hier d'une fille... » 

Il s'arrête. Ses yeux se brouillent ; le passé lui saute au visage... 

« ...Elle me prie de t'en averdr. Elle me charge de te dire que si tu veux 
voir ta fille, tu peux venir. J'ajoute que ma maison t'est ouverte, comme 
par le passé, pour tout le temps que tu jugeras bon. Peut-être as-tu com- 
pris dé)à que tu t'es engagé sur une fausse route» et songes-tu k réparer un 
Peu le mal que tu nous fais, à Cécile et à moi ? Tu nous trouveras dans 
état d'esprit où tu nous as laissées : prêtes à tout oublier* le jour où tu 
reconnaîtras ton égarement. 

M. Pasqueun » / ^ 



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LA RUPTURE 129 

ZOEGER. — Un ennui ? 

JEAN. — Non, non... 

Voyons, je continue, où en étais-je ?... (Sa voix se troue. Il fait un violent 
appel à son énergie.) Voulez-vous relire. Madame ? 

MADAME DAVID. — « ...un nombre considérable d* indécis, écartelés entre 
les exigences de leur logique et certains besoins mystiques, qu'ils ont 
hérités. C'est eux qui donnent à la crise religieuse de la France... » 

Mais Jean, assis sur le coin d'une malle, n'entend qu un 
bourdonnement confus. 



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La gare de Buîs'la-'Dame. 

Jean descend du train. Personne n'est venu l'attendre. 

Seul dans l'omnibus aux vitres branlantes» il fait lentement 
l'ascension de la ville. Il regarde, le cœur serré. Des rues. Des 
enseignes connues. Rien n'a changé. La ville émerge d'un nuage 
que trois mois d'absence ont épaissi : elle émerge comme un sou-* 
venir de sa petite enfance... 

Il croise frileusement son gros pardessus de voyage» qui garde 
le goût salé de la traversée. 

La maison est fermée. 

Une bonne, qu*il ne connaît pas, entr 'ouvre la porte. Il se 
glisse comme un voleur. 

Dans l'escalier, il s'arrête, la main crispée sur la rampe, frappé 
au vif par les cris d'un nouveau-né. 

Il se raidit, il atteint le palier. 

Une porte s'ouvre. 

MADAME PASQUELIN. — Ah, c'est toi... ? Entre. 

Cécile est couchée. L'enfant n'est pas dans la chambre. Il y a 
un grand feu bruyant dans la cheminée. 
Mme Pasquelin referme la porte. 
Jean s'avance vers le lit. 

JEAN. — Bonjour, Cécile. 

Elle répond par un sourire embarrassé. Il se penche, l'em- 
brasse au front. 

JEAN. — La petite... va bien ? : 

CÉCILE. — Oui. j 

JEAN. -=^ Et..- toi ? 1 . : ^ ;.\ 



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LA RUPTURE 131 

Mme Pasquelin est debout, Jean sent la dureté de ce regard 
posé sur lui. 

JJEAN. — Quand est'^e que... ? 

CÉCILE. — Lundi soir. 

îEAN (comptant sur ses doîf^ts). — Il y a six jours. (Un temps.) J'ai reçu 
la lettre jeudi. On avait besoin de moi. ..Je suis parti aussitôt que j'ai pu... 

Un silence. 
JEAN. — Tu as beaucoup souffert ? 
CÉCILE. — Ah, oui,.. 

Autre silence. 

MADAME PASQUELIN (brusque). — Est-ce que tu dînçs ici ce soir ? 

JEAN. — Mais... oui... je pensais... 

MADAME PASQUELIN (imperceptible nuance de satisfaction). — Tu 
restes quelques jours ? 

JEAN. — Si vous voulez. 

MADAME PASQUEUN. — Bien. 

Elle sort donner des ordres. 

Ils restent seuls. Une gêne angoissée. 

Leurs yeij^ se croisent. Jean se courbe à nouveau, l'embrasse 
tendrement» tristement. Cécile fond en larmes. 

JEAN (à mi-voix). — Je resterai ici le temps que tu voudras... Jusqu'à ce 
que tu aciis relevée... Et puis... 

Il s'arrête. Il ne sait pas lui-même ce qu'il doit proposer. 
Un silence. 

CÉQLE (très bas» avec désespoir). — Tu n'as même pas demandé à em- 
bnster ta fille I 



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132 JEANBAROIS 

Mais Mme Pasquelîn rentre, la petite dans les bras. 
MADAME PASQUELIN (à Cécile). — Nous oublions Theure, avec tout ça ! 

ilean^ qui s'avançait, reçoit le « tout ça » au visage. 
1 sait qu'il doit se pencher, embrasser son enfant. Il ne le peut 
pas... Moitié par respect humain, devant sa belle-mère ; moitié 
par une sorte de répugnance physique, invincible. 

Avec une fausse désinvoltjLire^ il caresse, du doigt, la joue 
mollerie menton rouge enfoui dans la bavette mouillée. 



JEAN. 






■ Elle est très gentille... o* ' ^ * '' ^^""^^ 

Il s'est reculé. 

Une question l'obsède : le prénom qu'ils vont donner à son 
enfant. Il ne songe pas que la déclaration légale est faite. 

JEAN. — G)mment s'appellera-t-elle ? 

MADAME PASQUELIN (d'un ton péremptoire). — Elle s'appelle Marie. 

JEAN (comme s'il avait un effort à faire pour graver ce nom dans sa mé- 
moire). — Marie... 

Il regarde de loin ce sein gonflé qu'il ne connaît pas, où les doigfts 
minuscules sont crispés en possesseurs. Il regarde ce petit être de 
chair, qui se hâte, avide de vivre. Il regarde Cécile, et ce visage 
nouveau, pâle, un peu engraissé, rajeuni : son visage d'autrefois... 

Puis, à un geste qu'elle fait pour soutenir l'enfant, il aperçoit à 
sa main, la bague... Ils étaient fiancés ; il arrivait de Paris, l'écrin 
dans la poche ; il avait trouvé Cécile seule ; et il s'était agenouillé 
de tout son être devant elle, pour lui mettre au doigt cette bague, 
l'anneau, la chaîne... 

Tout un passé de jeunesse, de tendresse... Ah, ce désir sin- 
cère et fou qu'il avait, de donner et de prendre le bonheur I... 

Il soulève un suaire : il viole l'ensevelissement des deux qu'ils 
ont été. 

Il se sent autre. Elle aussi... Tous les deux, si différents ! 

Et que faire ? 



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VI 



Vingt jours plus tard. 

La chambre de Cécile 

CÉCILE. — ... Je ne céderai pas. 

JEAN. — Céci'e ! 

CÉCILE. — Non ! 

JEAN. — Tu es sous Tinfluence de ta mère. Rentrons à Paris, seuls, le 
plus tôt possible, et je suis sûr... 

CÉCILE. — Je. ne partirai pas avant cjue le baptême ait eu lieu. - 

JEAN. — Soit. 

CECILE. — Et que tu y aies assisté ! 

Un silence. 
JEAN. — Je t ai dit : non. 
CÉCILE. — Alors, tu peux partir seul. 

Autre silence. 

Cécile s'approche de la fenêtre, soulève le rideau, et reste 
immobile, le dos tourné, le front à la vitre. 

JEAN (avec lassitude). — Ecoute... Des discussions, nous en avons tous 
les jours... Scènes muettes, allusions blessantes, crises de larmes... Je suis 
à bout... Une de plus, pourquoi faire ? ? ; ;'• r -', . j 



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134 JEANBAROIS 

Cécile ne bouge pas. 

JEAN (d'une voix qu'il contraint au calme). — Il faut éviter l'irréparable... 
Je te répète que je suis prêt à reprendre la vie commune, notre vie d'au- 
trefois. Je suis prêt à faire beaucoup de concessions. 

CÉCILE (se retournant). — Tu mens. Tu les refuses toutes. 

JEAN (tristement). — Comme tu es montée, Cécile... 

Nouvelle pause. 

JEAN. — Tu sais très bien, au contraire, que je sui$ prêt à faire des con- 
cessions pour sortir de la situation «ù jjous sommes. Et en voici la preuve : 
si j'étais seul et libre, je soiirfraîrais^ entièrement cette petite à l 'influen ce 
^de la religion ; je l'élèverai de telle façon qu^elle*ne' se" trouve pas^uiLjfiurj 
acculée aux atroces débats de conscience par lesquels j'ai passé.. _^ _ 

CÉCILE (frémissante). — Tais-toi, tu me fais horreur ! 

JEAN — Je te dis : voilà ce que je ferais, — si j'étais seul. 

Mais nous sommes deux, c est notre enfant ; tu as sur elle les mêmes 
droits que moi, je ne l'oublie pas. Je te laisserai donc libre de lui donner la_ 
foi que tu possèdes toi-même. Seulement je me refuse à t'y aider, par une 
attitude hypocrite. Cela me parait plus que légitime... 

CÉCILE (farouche). — Non, non, non ! C'est ma fille, toi tu n'as aucun, 
aucun droit sur elle ! Je ne t'en reconnais aucun ! Tu les as tous perdus 
maintenant ; c'est comme si elle avait un père infirme, ou dans un asile... 

JEAN (découragé). — Cécile... Sommes-nous vraiment si loin, si défini- 
tivement loin l'un de l'autre ? 

CÉCILE. — Ah, oui, nous sommes loin ! Et je suis lasse de lutter... Toute 
notre vie, ce sera la même chose... Aujourd'hui le baptême, demain le 
catéchisme, après-demain la première communion... J'aurai à la défendre 
contre toi, chaque jour, chaque minute... La défendre contre ton exemple, 
contre le scandale de ta vie... Non, non, je n'ai plus qu'un devoir, moi, c est 
de sauver ma fille, de la sauver de toi 1 

JEAN. — Mais que voudrais-tu donc ? 

Cécile s'avance vers lui» les traits égarés. 

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- ^ LA RUPTURE 135 

cic LE. — Ce que je veux ? Ah, je veux que tout ça finisse, que tout ça 
finisse, mon Dieu ! Je ne te demande pas de redevenir ce que tu étais, je 
ne sais pas si tu en serais encore capable, je ne le crois pas... Mais je veux 
au moins que tu n'affiches pas publiquement ces épouvantables idées qui 
te sont venues ! Je veux que tu assistes au baptême de ton enfant ! Je 
veux que tu me promettes... 

Elle éclate en larmes, fait quelques pas en chancelant et s*abat 
sur son prie-dieu, le visage enfoui dans ses bras. 

CÉCILE (sanglotant). — ...Que j'aie un mari, enfin, dont je n'aie pas 
honte... Que j aie un mari, comme toutes les femmes... Que nous soyons 
un ménage comme les autres, enfin I... 

JEAN. — Je réclame seulement pour moi la liberté que je te laisse. 

CÉCILE (se relevant, hors d'elle). — Ça, jamais, jamais ! ' , 

JEAN (après un silence). — Alors ? 

Elle ne répond pas. 

JEAN. — Tu as voulu, en m'épousant, prendre de la vie plus que tu n'ei-. 
pouvais porter ! 

CÉCILE. — C'est toi qui m'as trompée ! Tu m'as menti ! A moi, tu 
n'as rien à reprocher : je suis telle que tu m'as choisie... 

JEAN (haussant les épaules ; d'une voix presque basse). — Est-ce que 
l'on peut être jamais assez certain de l'avenir de sa pensée, pour prendre, 
en ces matières, des engagements étemels... ? 

CÉCILE (qui a écouté avec épouvante). — Apostat ! 

Jean la considère sans rien dire. Il mesure l'abime. 

Quelques pas à travers la chambre. 
Puis il s'arrête devant elle. 

JEAN (décidé à %n finir). — Alors ? 

Cécile se tait, les mains crispées sur le front. 

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136 JEAN B A R M 

JEAN (glacial). — Alors ? 

CÉCILE (éclatant). — Va-t-en ! Va-t-en ! 

Un silence. 

JEAN (d'une voix morne). — Ah, Cécile, ne nrie tente pas.. 

CECILE (sanglotant). — Va-t-en ! 

JEAN. — Quoi, va-t-en ?... Le divorce ? 

Cécile cesse de pleurer, écarte les doigts de son visage, et le 
considère avec effroi. 

JIAN (les mains aux poches, avec un mauvais sourire). — Tu crois donc 
qu'il suffit de crier : « Va-t-en !... » Tu n*as pas Tair de te douter que, pour 
permettre à une femme de vivre à sa guise, et de garder son enfant, il 
faut un procès... il faut des jugements... 

Il parle... Mais il a brusquement senti croître en lui, malgré 
lui, malgré les mots qu'il dit, une ivresse nouvelle, le goût déme- 
sure d'une liberté' toute proche, un furieux appétit de vivre 
•ncore î 

Il parle... Mais, au loin, devant lui, il aperçoit, et son regard 
ne s'en détache plus, il aperçoit au loin... la trouée lumineuse ! 



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VII 



« Etude de M' Mougin, Notaire, 
« à Buis'-Ia-Dame (Oise) 

« 12 février. 

« Monsieur, 

« Je suis heureux de pouvoir vous apprendre, qu'après un dernier entre- 
tien avec Madame Barois et Madame Pasquelin, et devant la menace d*un 
procès en divorce que ces dames désirent éviter à tous prix, il a été accédé 
à toutes les exigences que vous m'aviez chargé de défendre, et convenu ce 
qui suit : 

« 1 o Vous reprenez toute votre indépendance. Madame Barois n*a pas 
Tintention d'habiter Paris, et se fixera à Buis auprès de sa Mère. 

« 2° Madame Barois s'occupera en toute liberté de l'éducation de sa 
fille ; à cette seule condition, exigée par vous, que vous serez autorisé à 
reprendre votre fille chez vous, pendant une année complète, lorsque celle- 
ci aura atteint sa dix-huitième année. 

« 3^ Madame Barois s'engage à ne pas refuser la rente de 12.000 francs 
que vous la contraignez à accepter annuellement. Elle est bien résolue 
d'ailleurs à ne rien distraire de cette somme, ni pour elle-même ni pour 
l'entretien de sa fille, mais à la totaliser sur la tête de l'enfant. 

« Cette dernière clause a donné lieu à un long débat. Madame Barois 
n'y a souscrit que pour éviter le procès, et sur mon affirmation formelle 
que c'était pour vous une condition dirimante. Ces dames désiraient tout 
au moins réserver leur acceptation, afin que je puisse vous avertir de la 
diminution exacte causée par cet abandon à vos propres revenus (réduits à 



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138 JEAN BAROIS 

environ 5.000 francs). J'aî dû, pour éviter une nouvelle perte de temps 
que je savais inutile, leur avouer que j'avais cru devoir attirer votre atten- 
tion sur ce point, et que vous n*aviez pas consenti à modifier vos dispo- 
sitions. 

« Sur la demande de Madame Barois je lui ai remis une note écrite, 
relative à ces divers engagements. 

« Je pense m'être ainsi acquitté, selon vos desiderata, de la mission 
que vous m'aviez confiée. Je reste tout dévoué à vos ordres, et vous prie 
de recevoir mes salutations empressées. 

MOUGIN. » 



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DEUXIÈME PARTIE 



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LE SEMEUR 



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« A M. L. Breîl-Zoeger, 

« Hôtel des Pins, Arcachon. 



« Cher Amî, 



« Paris, 20 mai '1895. 



« Je te remercie tardivement de ta sympathie, au cours des récents évé" 
nements. Je n'ai guère eu de loisirs : il faut avoir rompu les mille liens qui 
amarrent une vie au monde extérieur et à son passé, — si simple que semble 
cette vie, — pour imaginer la ténacité de ces fils, leur multiplicité mou- 
vante et insaisissable. J*ai employé à cette dernière lutte deux grands mois, 
j'y ai mis un acharnement désespéré, i*ai brisé toutes les cnaines : me 
voici libre ! 

« Tu ne peux savoir ce que j 'éprouve à pousser ce cri de triomphe, toi 
dont la vie rétive n a jamais supporté d entrave. ^m^/s>m^ 

« Libre ! . 

« J'atteins cet affranchissement en pleine jeunesse encore, en plein 
courage, après un long apprentissage de la servitude, après deux années 
pendant lesquelles jm ooscurém^it et fNitiemment désiré cette liberté. 
Elle se donne à moi, enfin, sans restrictions, je Tétreins, je la possède, 
je m'initie passionnément à elle, je me rive à elle pour toujours I 

« Je me suis terré, seul, sans laisser d'adresse. Depuis des semaines je 
n'ai pas vu une figure d'autrefois, ni entendu le son d'une voix qui m'ait 
rappelé le passé I 

« Et tout me pénètre à la fois... Un printemps merveilleux emplit ma 
chambre, m'entoure de soleil, d'effluves de sève, de beauté i Jamais je 
n'ai ressenti rien de pareil... 

lifejnjfcris pas, cher ami, laisse-moi m'enivrer de solitude jusqu'à 
rautomne._ Mais ne doute pas de ma fidèle aimtîé« 
"^ ^"^ *Jean Barois. » 



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II /. 

Novembre. 

Rue Jacob : vieille maison, porte étroite. 

— M. Barois ? 

— Au quatrième. Vous verrez sa carte. 

Un escalier branlant, parcimonieusement éclairé. Au qua- 
trième, trois portes pareilles ; un seul paillasson. 

Harbaroux furète dans Tombre des chambranles ; ses yeux 
perçants déchiffrent : 

JEAN BAROIS 

j DOCTEUR EN MÉDECINE ET AGRÉGÉ ÈS-SCIENCES 
PROFESSEUR AU COLLÈGE VENCESLAS 

80, BOULEVARD MALESHERBES, 

> ^ {Les deux dernières lignes barrées au crayon.) 

Il sonne. 
BAROIS. — Tu es Ip premier ! Entre... * ' 

Jean Barois : trente-deux ans. 

La plénitude robuste de la jeunesse. 

En moins dun an, la physionomie s*est modifiée ; u n soii cj 

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L E s E M E U R 145 

l'habitait ; elle resplendit maintenant comme un ciel éclairci. 
JleJIéiaefiSê en rayôhnè"^ibrement, et de la Joie : "àiffrahchlsse- 
iœa]:».^:ertitude» confiance passionnée en raventr. 



Une pièce claire et froide. Aux murs, des planches de sapin, 
portant des livres. L*éclat cru d'une lampe à gaz, dans un globe. 
Des fauteuils de rotin. 

Sur la cheminée, un moulage, seul : T" Esclave enchaîné », de 
Michel- Ange, étirant hors de la matière son corps doulou- 
reux, aux épaules rebelles. 

Au fond, une porte basse, ouverte sur une chambrette où 
pendent des vêtements. 

HARBAROUX. — Je n*étais pas encore venu chez toi. 

BAROIS. — V Pendant six mois, j'ai vécu comme un ours,.. 

Harbaroux considère les sièges disposés en rond, et grimace 
un sourire. 



Harbaroux : un gnome malingre. 

La figure, sans âge, est d*une laideur, mais d'une intelligence 
sataniques. Un visage étroit, s'élargissant aux tempes, puis 
'"s*effilant en lame jusqu'à la pointe d'une barbiche roussâtre. 
Des oreilles dressées de faune. La fente des paupières, la bouche, 
sont comme des trous, brutalement creusés avec une spatule 
dans de la cire à modeler. Regard aigu, tenace, sans douceur. 

Bibliothécaire à l'Arsenal. Travailleur acharné. S'est d'abord 
spécialisé dans le droit du Moyen Age. Puis s'est consacré à 
l'histoire de la Révolution. 



HARBAROUX. — Je voulais te voir seul... Ne penses-tu pas qu'il y aurait 
intérêt à préciser d'avance, ensemble, les sujets que nous aurons à aborder 
ce soir avec les autres ? 

BAROIS (après réflexion). — Non, au contraire. 

HARBAROUXj[dont le masque se contracte et se détend comme un ressort). 
— Ah ! Pourtant .. 



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146 JEAN BAROIS 

BAROIS. — ' Une réunion comme celle de ce soir est, par nature, prépa- 
ratoire. Ce n*est pas son efHcacité pratique qui importe 

HARBAROUX. — Alors ? 

BAROIS. — Ce qui importe, selon moi, c'est que dès aujourd'hui il s'éta- 
blisse, entre ces diverses énergies que nous venons grouper ici, un courant 
spontané... Comment dire ? Que nous sentions, du seul fait de notre 
réunion, se dégager un élan commun. 

HARBAROUX. — Ça ne dépend pas de notre volonté. 

BAROIS (vivement). — Non ; mais nous avons plus de chances de créer 
cette atmosphère, en laissant nos rapports s'établir librement, en nous 
abandonnant à nos impulsions, sans orientation préconçue. (Sourire con- 
fiant.) Laisse faire... 

Barois parle posément, en achevant ses phrases*, comme un 
homme habitué à prendre la parole en public. Sans qu'il élève 
la voix, la fermeté du ton maîtrise l'attention. 

HARBAROUX (haussant les épaules). — Des bavardages exaltés... Chacun 
suivant son idée... Chacun, à tour de rôle, infligeant aux autres sa confé- 
rence... Et tout à coup, il sera deux heures du matin ! 

Une soirée perdue... 

Barois fait un geste : « Et quand ce serait » ?.., 
Puis, sans répondre, il allume une cigarette, d'un geste rapide 
qui lui est devenu coutumier. Son regard dur, mais rêveur, suit 
un instant l'onde bleuâtre de la première bouffée dans l'air 
vierge de la pièce. 

HARBAROUX. — Tu fumes donc maintenant ? 

BAROIS. — Oui. 

Un temps. 

HARBAROUX. — Soit, soit... Moi, j'aurais préféré prévoir, diviser la 
besogne... Je crois que la fondation d'une revue demande plus de... 

■■■■ -i Un coup de sonnette. 

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LE SEMEUR 147 

BAROIS (se levant), — Dis-le donc... : de méthode ? 

Il va ouvrir, 

Harbaroux, resté seul, soliloque en grimaçant. 

UNE VOIX ERAILLÉE (dans le corridor). — Mon cher... Saisissant ! Dans 
Lamennais, par hasard... Ne trouverez rien de mieux I... 

Cresteil d'AHize paraît de dos, volubile et gesticulant. Pour 
entrer, il tourne sur lui-même, et clignote en recevant au visage 
la lumière crue du gaz. 



François Cresteil d*Allize : vingt-huit ans. 

Une taille élancée, prolongée par un cou maigre qui porte 
fièrement une tête petite, au crâne bombé par derrière. 

Un visage court, triangulaire. Des traits tourmentés : le front 
large, coupé de rides ; l'œil ardent et tendre ; le nez provoquant ; 
la moustache tombante, châtain foncé, cachant une bouche 
dédaigneuse, un sourire nerveux, désabusé. 

Le parler haut, Télégance désinvolte d'un officier de cava- 
lerie ; le geste enthousiaste, excessif. 

Il a quitté l'armée, assailli de doutes, écartelé entre son éduca- 
tion et l'irrésistible besoin d'affranchir sa pensée ; il s'est séparé 
des siens, rompant net la tradition catholique et royaliste des 
^îlîze. 

L'âpre rancune d'un récent évadé. 



Il s'avance vers Harbaroux, prompt et souple, courbant sa 
haute taille, les mains chaleureusement offertes. 

CRESTEIL. — Vous avez entendu, Harbaroux ? J'ai trouvé ça, tout à 
l'heure, dans les « Paroles d'un croyant ». 

Sans s'ioquiéter de Barois, qui s'éclipse, appelé par un nou- 
veau coup de sonnette, il plonge la main dans ses basques, et en 
extrait un volume débrocné. 

CRESTEIL (debout, déclamant de mémoire). — « Prêtez l'oreille ! Et 
dites^moi d'où vient ce bruit confus, vague, étrange, que l'on entend de 
tous côtés ! » 



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■■MBI lit 



148 JEAN BAROIS 

Breîl-Zoeger, Woldsmuth, Roll et Barois, qui viennent d'en- 
trer, s'arrêtent, collés au mur, surpris et amusés. 

CRESTEIL (continuant, sans les voir). 

« Posez la main sur la terre, et dites-'moi pourquoi elle a tressailli ? 

« Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde. 

« Est-ce que chacun n'est pas dans l'attente ? Est-ce qu'il y a un cœur 
qui ne batte pas ? 

(Pathétique, le bras levé.) « Fils de l'homme ! monte sur les hauteurs, 
et annonce ce que tu vois ! » 

Il aperçoit les nouveaux arrivants, et les enveloppe d'un regard 
illuminé qui les électrise. 

CRESTEIL. — Je propose de graver ces lignes sous le titre de notre revue ! 
Ce sera le plus beau et le plus concis des manifestes I 

BAROIS (du fond de la pièce, frémissant). — Entendu ! 

Ils se regardent en souriant. L'ironie n'a pas de place ici, ce 
soir. 

Quelques minutes d'expansion. Du premier coup, les cloisons 
étanches ont cédé : venus pour fusionner, le premier tressaille- 
ment de l'un d'eux les unit. 

Zoeger s'avance au centre du groupe : son visage oriental est 
plus jaune que jamais. Une apparence de timidité : sourire 
indécis, geste gêné et court ; — mais, au creux des orbites, dans 
l'ombre mordorée des paupières qu'il plisse comme on bande un 
arc, ses prunelles noires, mouvantes, fiévreuses, implacables. 

ZOEGER. — Voyons, asseyons-nous. Procédons avec un peu d'ordre. 
Il manque ? 

BAROIS. — Portai. 

Sourires sympathiques. 

ZOEGER (sans indulgence). — Nous ne l'attendrons pas. 

Il se trouve installé au bureau de Barois, comme s'il présidait. 
Harbaroux s'est assis près de lui : il veut prendre des notes. 



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LÉ SEMEUR 149 

Cresteil, pour gesticuler plus à l*aise, demeure adossé à la 
bibliothèque, le front haut, les bras croisés, drapé dans sa redin- 
gote comme un demi-solde. 

RoU, le typographe, s'est carré dans un fauteuil de jonc : il 
regarde, il écoute. Ses doigts, par contenance, tortillent sa mous- 
tache de jeune ouvrier parisien. 

Woldsmuth, silencieux, les épaules basses, se tient à l'écart 
dans l'encoignure de la cheminée, si menu qu'il semble assis. 

Barois lui tend un siège. Lui-même se campe au milieu de la 
pièce, à califourchon sur un escabeau. 

BAROIS (ouvrant une boîte sur le bureau). — Voilà des cigarettes... Nous 
y sommes ? (Sourires.) Quand vous êtes arrivés, nous discutions, 
Harbaroux et moi, sur ceci : faut-il que notre première réunion soit 
simplement une prise de contact, libre et fraternelle... (Donnant la parole 
à Harbaroux.) Ou bien... 

HARBAROUX. — Ou bien une première séance de travail utile, d'après un 
plan prémédité ? 

BAROIS. — Je crois que la bonne direction vient de nous être donnée 
par Cresteil. 

CRESTEIL. — Par Lamennais... 

BAROIS. — Nous ne voulons pas seulement fonder un groupement de 
travail ; ce serait trop peu. Nous voulons, avant tout, n'est-ce pas ? 
associer nos tempéraments. Il y faut de la spontanéité. (Cordial.) Nous 
voici entre nous, animés des mêmes désirs, guidés par la même conscience : 
que chacun apporte au foyer commun sa flamme personnelle... 

Il hésite un instant, puis reprend : 

Je continue, puisque j'ai commencé un véritable discours... D'où est 
venue l'idée première de 'ce groupement ? (Il se tourne vers Breil-Zoeger.) 

ZOEGER (vivement). — De toi. 

BAROIS (souriant). — Non, nous en avons pris l'initiative ensemble... 

Mais je voulais dire ceci : l'idée était dans l'air. Elle répond à une série 
de besoins particuliers, qui sont les mêmes pour nous tous. Les uns comme 
les autres, nous sentons que nous avons quelque chose à dire, que nous 
avons un rôle à tenir. 



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150 JEAN BAROIS 

CRESlïlL (sombre). — Oui, le moment est venu de donner à notre vie 
intellectuelle un retentissement social ! 

Pas un sourire. 

BAROIS. — Et pourtant, dès que nous cherchons à nous exprimer, à 
rendre le public témoin de notre effort, nous nous heurtons, comme de 
simples débutants, à des coteries établies, à des agglomérations de fonc- 
tionnaires littéraires, qui se sont fait un monopole de penser et d'écrire, 
qui ont accaparé jusqu'aux moindres porte-voix, et ne se les laissent plus 
arracher des lèvres ! N est-ce pas vrai ? 

ZOEGER . — Le seul remède : créer nous-mêmes notre organe d'ex- 
pansion. 

HARBAROUX. — C'est un problème d'ordre économique : pouvoir écouler 
sa production, sans user son temps à des démarches... 

BAROIS. — ...qui échouent... 

CRESTEIL. — ... et à de fausses camaraderies, qui avilissent ! 

BAROIS (posément). — Nous n'avons plus vingt ans, nous venons de 
passer la trentaine. C'est très important. L'ardeur qu'aujourd'hui nous 
mettons, d'abord à consolider, ensuite à imposer et à défendre nos idées, 
ce n'est plus un trop plein de jeunesse qui mousse et qui déborde : c'est 
la flamme même, l'essence de nos sensibilités ; c'est l'attitude résolue et 
définitive que nous avons prise dans la vie. 

Tous approuvent gravement. 

CRESTEIL (avec un grand geste du bras étendu). — Et quel merveilleux 
coup de fouet ce doit être, que de se sentir périodiquement lu, suivi, 
discuté ! 

ZOEGER (qui, d'instinct, résume). — Agir 1 

^ HARBAROUX (sourire machiavélique). — Seulement, en pratique, tout ça, 
c'est assez difficile... 

BAROIS (acceptant le défi). — Non. En pratique, notre projet est réali- 
sable. (Un silence. Fermement.) Nous disposons d'un capital... 



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LE SEMEUR 151 

ZOEGER (de sa voix douce et nette). — Tu disposes... 

BAROIS. — Nous disposons d'un capital, assez mince il est vrai, mais que 
j'estime pourtant suffisant, grâce au désintéressement de notre cama- 
rade Roll... (Mouvement deRoll)... ou, s'il préfère, grâce au désintéresse- 
ment de la « Société collectiviste d'impression » qu'il dirige. De plus, 
notre collaboration est gratuite. Nous n'aurons en somme que des frais 
réduits : matière première et main-d'œuvre. Nous pouvons donc nous en 
tirer, et vivre le temps qu'il faut pour nous faire une place au soleil. Après 
il faudra la défendre ; mais nous serons mieux outillés pour la lutte. 

ZOEGER. — C'est donc cette année, au début, qu'il importe de donnei 
notre maximum. 

BAROIS. — Parfaitement. Les différences de nos natures, malgré des 
tendances générales qui sont les mêmes... (Coup de sonnette. Il Jse lève.) 
...nous assurent cette variété qui est indispensable à la composition 
d'une revue. 

Il sort. 

ZOEGER (sèchement, comme un verdict). — Nous devons réussir. 

CRESTEIL (enthousiaste). — Le succès dépend de notre élan, de notre 
foi!... 

HARBAROUX. — Dis plutôt : de la persévérance de nos efforts. 

ZOEGER (avec une raide inclinaison de tête). — La foi n'a jamais 
accompli de miracles, qu'en apparence. Mais la volonté, oui, chaque 
fois qu'elle s'affirme puissamment. 

Portai, poussé par Barois, fait enfin son entrée, un cigare à la 
bouche, souriant avec bonhomie. 

PORTAL. — Voilà, voilà... (Il serre des mains.) Déjà commencé ? Pas 
possible, vous dînez à six heures, au (Quartier,- comme dans Balzac... 

v^-Kep'e Portai : un gars d'Alsace, blond, poupard ; des yeux 
bleu faïence, des yeux de « bonne nature ». La moustache en 
frange, soyeusC et couleur d'argent dédoré, virilise à peine un 
sourire de Grosse. 



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I 



152 JEAN B A ROIS 

Ami^le toutes les f emmes : teint clair, un peu fripé ; regard 
cEaud, insistant, et, par flamBées, sourdement sensuel. 

Quelque lourdeur : dans la démarche, dans le geste, dans la 
voix ; dans la plaisanterie. 

Des convictions ardente^, mais sans violence, fondées sur le 
bon sens, sur une vue juste des droits et des devoirs. 

Au Palais, secrétaire de Fauq'uet-Talon, avocat politique 
intègre et énergique, deux fois ministre. 

BAROIS (présentant). — Portai... Notre ami RoU... 

V Roll salue d*un mouvement gauche. 

Depuis qu*il s*est aisis, il n*a pas dit un mot. Il fixe alterna^ 
tivement celui qui parle. L'attitude, la physionomie, trahissent 
l/ Teffort dune intelligence moyenne, tendue à la limite de ce 
qu'elle peut, et s*y cramponnant. 

BAROIS (affectueusement). — Eh bien, Roll, que pensez-vous de nos 
projets ? 

Il pâlit d*un coup, comme s*il avait été outragé. Puis il rougit, 
décroise les jambes, et se penche en avant, pour parler. Mais il 
ne dit rien... Et, brusquement, il se décide. 

ROLL. — A Tatelier, on en voit des revues ! Tous les ans, des nou- 
velles ! Mais pas encore comme la vôtre. 

CRESTEIL. — Tant mieux. 

ROLL (hésitant). — Des revues pour des amateurs, des revues qui ne 
s'occupent d'aucun problème... (Sur un ton indéfinissable:) Des dilettantes.., 
II manque une revue qui soit au courant du grand mouvement social... 
(Une pause, puis un geste mass ^) Enfin, quoi, des hommes qui compren- 
nent c' qui s' prépare... 

Cresteil, déclamatoire et farouche, fait un pas en avant. 

CRESTEIL. — « Quelque. chose que nous ne savons pas, se remue dans le 
monde ! » 

BAROIS. — « Fils de l'homme, monte sur les hauteurs ! »... 

CRESTEIL, BAROIS, ROLL (ensemble). — . .« et annonce ce que tu vois I » 

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LE SEMEUR 153 



Ils se regardent : à peine un sourire de respect humain, qui 
voile une sincérité touchante. 

ZOEGER (posément, sur un ton qui rappelle à Tordre). — Il faut qu'avant 
six mois notre revue soit devenue Talliée de tous les groupes isolés, s'oc- 
cupant de philosophie positive ou de sociologie... 

HARBAROUX (qui fume en grimaçant, la tête de biais, les yeux clignotants). 
— ... de sociologie pratique. 

BAROIS. — Naturellement. 

PORTAL. — Il y a plus d'efforts individuels qu'on ne croit... 

ZOEGER. — Il s'agit de les centraliser. 

PORTAL. — ...Tous les organisateurs de ligues sociales, d'unions morales, 
d'universités populaires... 

CRESTEIL. — ...tous les croyants sans église... 

WOLDSMUTH (timidement). — ...les pacifistes... 

BAROIS. — En un mot, tous les généreux. Voilà notre clientèle. (S'en- 
flammant.) Il y a vraiment un grand rôle à jouer. Coordonner ces forces 
qui souvent se perdent, les canaliser dans la même direction. Un beau 
programme ! 

ZOEGER. — Nous devons le réaliser, simplement, par la di^sion de 
notre pensée. 

BAROIS. — Et par l'exemple d'une sincérité absolue. 

PORTAL (souriant). — Ça, c'est quelquefois dangereux... 

• BAROIS. — Oh que non ! Je crois à la contagion de la franchise... 
Examiner tous les problèmes, ouvertement. 

Ainsi, pour ma part, je pense, avec les réactionnaires, que nous tra- 
versons une crise morale. En bien, je suis résolu à l'avouer tout de suite. 
Je suis prêt à reconnaître que la morale a chancelé. C'est un fait. Je l'at- 
.eribue, pour la masse, à l'anémie générale des croyances religieuses, — 
tt pour nous, à la défaveur, au discrédit des principes abstraits que jadi« 



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154 JEAN B A R O I S 

nos professeurs de métaphysique nous offraient arbitrairement comme 
autant d'axiomes. 

(A Zoeger.) Tu sais, ce que nous disions Tautre jour... 

PORTAL. — ' Mais cet aveu n*a d*intérêt que si vous proposez un remède. 

BAROIS. — Ça, c'est autre chose... Cependant on peut déjà proposer 
certains palHatifs. 

ZOEGER. — Mieux que ça. On peut montrer que, dès maintenant, il 
n'est pas impossible de concevoir une direction morale positive. 

PORTAL. — Basée sur ? 

ZOEGER. — Mais, d'une part, sur l'état actuel de la science, et, d'autre 
part, sur l'évidence, déjà bien établie, de certaines lois de la vie... 

PORTAL. — Lois bien vagues encore, et d'une application éthique difficile ! 

ZOEGER (qui n'aime pas à être contredit). — Pardon, mon cher, pas si 
vagues. Nous les préciserons, en les classant : d'abord, conservation et 
développement de l'individu ; ensuite, adaptation de l'individu à l'exis- 
tence collective, qui lui est essentielle. 

HARBAROUX (approuvant). — Double devoir, auquel il faut consentir.. 

ZOEGER. — ...L'homme oscillant entre ces deux pôles, et trouvant dans 
ce va-et-vient, son équilibre moral. 

BAROIS. — Oui, c'est là certainement qu'est le ralliement, l'unité morale 
de l'avenir... 

Cresteil s'avance, le front hautain, les bras soulevés : un mou- 
vement d'expansion, naturelle et charmante. 

CRESTEIL. — Ah, mes amis, quand je vous entends parler comme ce 
soir, je me dis que si nous arrivons à faire comprendre, non seulement 
ce que nous voulons^ mais surtout ce que nous valons,,. 

Portai sourit. 

...Oui, parfaitement : si nous faisons bien connaître la qualité morale de 
notre élan, nous attirerons infailliblement à nous, en aueiaues mois, tous 



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LE SEMEUR 155 

les chercheurs solitaires... tous ceux qui ont quelque chose là! (II frappe 
son thorax osseux). 

BAROIS (dont la flamme intérieure se traduit trop volontiers par un 
transport oratoire). — Et nous y arriverons, en exaltant la dignité de 
chacun ! En contribuant à restituer leur sens ^lein à quelques mots 
français, comme droiture et probité^ que nous avons laissé se décolorer, 
dans le magasin des accessoires romantiques ! En affirmant, dans tous les \ 
domaines, les droits de la pensée libre! / 

Regards et sourires qui s'étreignent. Effusion générale. 
Puis détente. 

Barois emplit les verres de bière fraîche ; Taigreur fermentée se 
mêle à la fumée des cigarettes. 

PORTAL (reposant son verre. Avec bonne humeur). — Et le titre ? 

BAROIS. — Mais il est décidé. Nous nous sommes rangés à la propo- 
sition de Cresteil : Le Semeur. 
(Souriant vers Cresteil.) L*image n*est peut-être pas très neuve... 

CRESTEIL. — Merci. 

barois. — Mais elle est simple, et répond bien à notre attitude. 

ZOEGER. — Est-ce que Barois vous a communiqué la pensée qu il a eue 
pour le premier numéro ? 

BAROIS. — Non, pas encore. Un projet, qui, je lavoue, me tient fort au 
cœur... J'espère que vous y souscrirez tous, comme Breil-Zoeger. 

Voici : Je voudrais consacrer nos premières pages à la glorification 
de l'un de nos aînés... 

PLUSIEURS VOIX. — Qui ? Luce ? 

BAROIS. — Luce. 

CRESTEIL. ■— Ah, parfait ! 

BAROIS. — Attendez. J'y verrais plusieurs avantages. D'abord, ce serait 
manifester, par un choix significatif, quel est notre point de vue, et auquel 
de nos contemporains nous tendons délibérément la main. Puis, du même 



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156 JEAN BAROIS 

coup, nous affirmerions que nous ne sommes pas des démolisseurs systé^ 
matiques ni des utopistes impuissants, puisque notre idéal a trouvé dans 
la réalité une sorte d*incarnation, puisqu'il en existe, à côté de nous, un 
vivant exemple. 

PORTAL. — Je vous comprends. Mais n'aurons^nous pas l'air d'acheter 
pour nos débuts un patronage illustre ? 

CRESTEIL (vivement). — La personnalité de Luce est à l'abri de... 

BAROIS. — Ecoutez, Portai, vraiment, si les mots désuets que j'em- 
ployais tout à l'heure, droiture, propreté morale, dignité personnelle, ont 
jamais été applicables à quelqu'un, c'est bien à Luce ! Et puis, il n'est 
pas question de lui demander un mot d'introduction auprès du public 
ni une signature à mettre en vedette. Il s'agit de lui rendre un hommage 
spontané et collectif. Je propose même qu'il ne soit averti de rien. 

PORTAL. — C'est tout différent. 

BAROIS. — Aucun de nous ne le connaît directement. Nous ne savons 
de lui que ses livres, ses actes, sa vie publique. De plus, c'est un isolé : 
en philosophie, il ne se rattache à aucun système ; en politique, au Sénat, 
il n'a adopté aucun groupement. L'honneur que nous voulons lui faire, 
n'atteindra donc que lui seul, l'homme qu'il est. 

N'oublions pas que nous lui devons tous une part importante de notre 
formation morale. J'ai pensé qu'au moment de nous jeter à notre tour 
dans la lutte, nous lui devions ce geste de gratitude. — Vous m'approuvez, 
Cresteil ? 

CRESTEIL (souriant à un souvenir). — Entièrement... Et j'ai bien envie 
de rappeler un détail personnel... C'est Luce, qui, à l'improviste, a pré- 
sidé la distribution des prix, à la fin de ma rhétorique. Il y a une douzaine 
d'années ; il venait d'être nommé... je ne sais plus quoi... 

BAROIS. — Suppléant au Collège de France, sans doute. 

CRESTEIL. — Je le vois encore, sur l'estrade, au milieu des vieux pro- 
fesseurs, lui très jeune, à peine de quinze ans notre aîné... Un visage 
d une ardeur, et en même temps d'une gravité inoubliables. Il s'est mis à 
parler, très familièrement, sans élever la voix, i iws avec une autorité 
extraordinaire. En quelques minutes, il a su prés nter en raccourci une 
vision si claire de l'homme, de la vie, de l'univers ; et le sujet coïncidait 

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L E s E M E U R 157 

sî heureusement avec mes préoccupations du moment, que j'y aï trouvé, 
je crois bien, l'orientation Je mon existence. 

Deux- mois après, j'entrais en philosophie, mis d'avance en garde 
contre le spiritualisme universitaire. 

ZOEGER (ricanant). — Celui que Coulangheon appelait : « une espèce 
de folie des grandeurs... » 

CRESTEIL. — J'étais sauvé... 

Un silence. 

BAROis. -r— Donc, c'est convenu^ Notre premier fascicule débutera par 
un « Hommage à Marc-Elie Luce », qui sera sfgné : Le Semeur. 

HARBAROUX (à Roll). — Aurons-nous le premier numéro pour janvier ? 

ROLL. — Cinq semaines ? Hum... U faudra que j'aie vos articles avant 
le 10. 

BAROIS. — Ce n'est pas impossible... Nous avons certainement tous 
quelque chose de prêt. (Se tournant vers Zoeger.) N'est-ce pas ? 

ZOEGER. — Moi, je n'ai pas rédigé, mais j'ai tous mes matériaux. 

PORTAL. — Sur ? 

Zoeger dévisage Portai ; il hésite à répondre. Son œil froid 
passe la revue des physionomies, curieusement attentives. 
Alors il desserre les lèvres. 

ZOEGER. — Voici 4 

Sa voix lente, privée d'accent, paraîtrait molle, sans une 
résonnance finale qui déconcerte, une sécheresse tranchante 
comme un couperet qui tombe. 

ZOEGER. — Je crois qu'il est utile, pour un premier numéro, que nos 
études soient délibérément tendancieuses, qu'elles affirment nettement 
notre tour d'esprit .. 

Regard circulaire qui s'assure l'approbation de tous. 

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158 JEAN B A R I S 

ZOEGER, — Pour moi, j'ai donc rintentîon de donner un article qui pré- 
pare en quelque sorte les suivants. Je me contenterai de développer cette 
idée générale : que, — notre seul point de départ logique pour étudier 
Thomme étant le milieu vital où il évolue, — la philosophie moderne, la 
seule qui puisse renouveler le domaine philosophique, doit être biolo- 
gique, doit être une philosophie à notre niveau, au plan que l'homme 
occupe dans la nature ; qu'en outre, cette philosophie a l'avantage d'être 
à cycle ouvert, puisqu'elle émane spontanément de l'état actuel des 
sciences ; et que, nourrissant ses raisonnements des seuls faits contrôla- 
bles, elle est nécessairement alimentée par le progrès scientifique, et 
amenée à se transformer avec lui. 

PORTAL. — Voilà qui écartera tout de suite de notre revue les neuf 
dixièmes des métaphysiciens... 

ZOEGER (incisif). — C'est ce qu'il faut. 

HARBAROUX (saisissant l'occasion). — Ce serait une bonne chose que 
chacun de nous puisse ainsi donner, dès aujourd'hui, un aperçu de ses 
projets... Notre premier fascicule se trouverait à peu près constitué dès 
ce soir. Est-ce ton avis, Barois ? 

BAROIS (depuis un instant soucieux). — Mais oui. 

HARBAROUX (spontanément). — Moi, j'ai une trentaine de pages sur le 
mouvement des Communes au XII ^ siècle, et son analogie avec les troubles 
sociaux de ces cinquante dernières années. 

Et vous, Cresteil ? 

Cresteil vient s'adosser à la cheminée, dans une pose un peu 
prétentieuse ; mais dès qu'il parle, sa voix passionnée, son 
regard lumineux, ses gestes violents, forcent l'attention. 

CRESTEIL. — Je voudrais reprendre la question de « l'art pour l'art »... 
Vous savez, à propos du récent manifeste de Tolstoï. Montrer qu'elle est 
généralement mal posée ; revendiquer avant tout, pour l'artiste, le droit 
— le devoir — de ne se préoccuper de rien autre, lorsqu'il secrète, que de 
faire beau : car c'est l'émotion désintéressée qui crée. Mais je me hâtereiis 
de concilier les uns et les autres, en prouvant que l'utile est infaillible- 
ment la conséquence du mobile esthétique. L'artiste n'a pas à prévoir, en 
travaillant, ce qui pourra résulter socialement de son œuvre. 

ZOEGER (très attentif). — Pas plus que le savant. 

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LE SEMEUR 159 

CRESTEIL, ;^ Pas plus que le savant. Ils ont à atteindre, l'un la beauté, 
Tautre la vérité : deux faces d'un même but. Aux masses à s*en accommoder 
ensuite... (De haut.)... à y conformer leurs petites combinaisons sociales... 

zo£G£R. — C'est très juste* 

BAROIS (à Cresteil). — Je pensais que vous vous réserviez la paraphrasf^ 
de votre citation de Lamennais î^ 

CRESTEIL (souriant). — Non, je vous la laisse. 

BAROIS (gaiment). — Je l'accepte. 

J'y pensais, tout en vous écoutant. Je crois qu'il y a quelque chose 
à en tirer : exposer pourquoi nous l'inscrivons ainsi en exergue, et en 
quoi eue e^rime si bien le caractère essentiel de notre tentative. 

CRESTEïL. — Ce serait bien en place dans un premier numéro. 

BAROIS (dont le regard s'avive). — N'est-ce pas ? 

POBTAL. — Quelle citation ? 

HARBAROUX (grincheux). — Vous n'étiez pas arrivé 

PORTAL. — Expliquez-nous votre idée, Barois. 

ZOEGER. — Oui, explique-toi. 

BAROIS (souriant à sa propre pensée, à mesure qu'il l'exprime). — Je 
reprendrais mot à mot le texte : yr^OV*- 

« Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde... » 

Quel est ce frisson ? X'éternel mouvement de la pensée humaine, 

je p rogrès.., — Vous voyez ledévelopipement... — La gestation d'une œuvre 

umriièT à laquelle s'agglomèrent chacun de nos efforts, chacune de nos 

"^émotions réalisées... Et ce mouvement porte obscurément en lui toutes 

}er~$ûlutÎQn&.x)ue nous cherchons^ toutes ces vérités de demain, qui se 

'dérobent encore à nos explorations, mais qui, à leur jour, comme 

tombent tes fruits mûrs, se dévoileront Tune après l'autre, devant Tinter- 

rogâlîôn îiumaine ! 

CRESTEIL. — Oui, un hym n^ ai^ progr ès J 

BAROIS (encouragé, se laissant définitivement aller ji^ son improvisation). 



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160 JEAN B A R I S 

— Et je dirais encore ceci : Il en est, parmi nous qui sont doués d'une sorte 
de prescience, qui distinguent déjà ce que d'autres n'aperçoivent pas 
encore. C'est à ceux-là que Lamennais crie : 

« Fils de l'homme, monte sur les hauteurs et annonce ce que tu vois ! » 

Et je ferais un rapide tableau de notre vision de l'avenir... « Annonce 
ce que tu vois... » 

Je vois : l'extension monstrueuse des puissances de l'argent ; toutes les 
revendications les plus légitimes, écrasées et maintenues sous sa tyrannie... 

Je vois : l'ébranlement de la masse laborieuse, dont le tumulte grandis- 
sant n'est que mal couvert par cette parade bruyante des partis politiques, 
qui, jusqu'ici, réussit seule à capter l'attention... 

Je vois : la poussée régulière d'une majorité humaine, brutale, inculte, 
enivrée d'illu ions, affamée de sécurité et de bonheur matériel, contre une 
minorité aveugle, encore puissante par la force des choses établies,, mais 
dont la stabilité relative ne repose, en fait, que sur le régime capitaliste. 
Donc : poussée générale contre l'état capitaliste, c'est-à-dire contre l'or- 
ganisation sociale de tout le monde actuel, — car aujourd'hui il y a, en 
somme, unité de régime dans tous les pays civilisés ; — poussée formi- 
dable, dont l'histoire n'enregistre pas de précédent, et qui ne peut pas ne 
pas être victorieuse, parce qu'elle est la force nouvelle, le jet même de la 
sève humaine, /'é/anac/ue/ contre un monde fatigué, étiolé par l'afïinement ! 

ROLL (brusquement, la gorge serrée). — Bravo ! 

Sourires. 

Barois s'est levé, grisé par le son et la cadence de ses paroles, 
surexcité par les regards qui le tiennent en vedette : les jambes 
écartées, le buste offert, le menton haut, son visage mâe fré- 
missant d'activité, un joyeux défi dans les yeux, — il vibre... 

Ivresse d'orateur, qui lui manquait depuis des mois. 

BAROIS. — Enfin, après cette vue d'ensemble, il faudrait terminer par 
un coup d'oeil sur les individus. 

Que trouve-t-on en chacun de nous ? Le désordre, l'incertitude. L'amé- 
lioration matérielle a démesurément développé nos faiblesses, et jamais 
encore elles ne se sont épanouies avec un pouvoir si dissolvant. Une épou- 
vante inavouée de l'inconnu, plane sur la plupart des êtres cultivés : un 
combat se livre en chacun d'eux : toutes les forces vives des âmes, se sont 
soulevées, consciemment ou non, contre la survivance des impératifs 
mj^hologiques... Combat multiple, plus ou moins obscur, mais universel, 
et qui rend intelligibles les excès du déséquilibre social... Combat onéreux 
surtout, parce qu'il aboutit, dans tous les domaines, à un sensible abaisse- 



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LE SEMEUR 161 

ment de la conscience individuelle et, finalement, à une déperdition 
inquiétante d'énergie ! ... 

(Il s'arrête, passe rapidement en revue les visages rayonnants, et sourit.) 
Voilà. 

Une seconde de vie intense... Et brusquement, sans raison 
apparente, comme un fil trop tendu, son enthousiasme casse 
net. 

Il s'assied, souriant, gêné, très las. 

Quelques instants silencieux. 

Il débouche une cannette, emplit les verres, et vide le sien d'un 
trait. 
Puis il se tourne vers Portai. 

BAROIS (avec un entrain forcé). — Et vous. Portai, avez-vous pensé à 
nous ? 

PORTAL (riant). — Ma foi, non ! Faites votre premier numéro sans moi 
Je collaborerai au second. 

CRESTEIL. — Lâcheur... 

PORTAL. — Parole ! Mon sujet n'est pas mûr, mais j'en ai un... (Sou- 
rires.) Vous ne me croyez pas ? Tenez, voilà mon idée... Ce n'est pas exac- 
tement un article que je veux écrire... Des croquis, des notes, sur les types 
que je vois tous les jours, sur ceux que je connais bien, le Palais, les députés, 
les gens du monde... La moyenne, enfin... 

CRESTEIL. — La sainte et irréductible moyenne ! 

PORTAL. — Oui ; ceux qui sont « bien pensants », parce qu'ils ne peuvent 
pas être « pensants » tout court... Ces légions d'êtres, relativement instruits, 
policés par les usages comme des galets roulés... Ces êtres qui, pour la 
plupart, occupent une place dans la société, souvent même une fonction 
importante, et qui, cependant, vivent leur vie, à la iâçon des bêtes de 
somme... (S'amusant, progressivement, du portrait qu'il trace)... Qui 
s'en vont, devant eux, les yeux mi-clos entre leurs œillères, n'ayant jamais 
réfléchi par eux-mêmes, n'ayant jamais eu la hardiesse de réviser les 
vagues croyances qu'on leur a fait enfiler avec leur première culotte... Et 
qui mourront, dociles et incertains, n'ayant même pas eu conscience de 



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162 JEAN BAROIS 

leur incertitude, n^ayant rien aperçu de ce qui domine la vie : Tinstinct, 
l'amour, la mort... 

ZOEGER (implacable). — Hâtez- vous de les caricaturer. Portai ! Us en- 
combrent, ceux-là, ils empoisonnent ! Nous les charrierons vite hors du 
chemin... 

ROLL (sombre). — Ils se croyent à l'abri, comme des vers dans une car- 
casse pourrie. 

L'âpreté de leur ton contraste avec l'ironique bonhomie de 
Portai. Il reste un peu inquiet d'avoir attisé cette haine. 

HARBAROUX. — Ils sont condamnés. Regardez-les : de père en fils, on les 
voit se débiliter, devenir de plus en plus amorphes, inexistants, incapables 
de participer à quelqu'efîort neuf ! 

Bar ois se jette brusquement dans la discussion. 

BAROIS. — Oui, Harbaroux, quand vous les regardez de loin, quand 
vous les croisez sur la route ! Mais quand on a vécu au milieu d'eux, mes 
amis, ah ! comme leur existence confite est encore vivace 1 (Levant le 
poing.) Et nuisible ! 

ZOEGER (avec un mauvais sourire). — Non. Ils ne sont pas si dangereux 
que ça. Nous les avons exclus de tout, isolés, circonscrits. Dans les incen- 
dies de forêts, on fait la part du feu : la fraction sacrifiée continue à flam- 
ber ; mais elle se consume sur elle-même, sans atteindre le reste. C'est 
exactement la même chose. 

BAROIS (lourdement). ~ Ah, il faut en avoir été pour comprendre cette 
masse immuable, cette puissance inerte qu'ils sont encore ! 

CRESTEIL — C'est rudement vrai, ce que Barois dit là ! 

BAROIS. — Leurs nécropoles lézardées abriteront encore des générations 
et des générations, avant que leur race ne disparaisse ! Heureux, s'ils 
n'arrivent pas à en sortir, pour ressaisir et aveugler une fois de plus l'opi- 
nion... Sait-on jamais > 

Un silence r^ î 

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LE SEMEUR 163 

HARBAROUX (méthodique). — Ne pensez-vous pas qu'il faudrait noter 
nos projets par écrit ? 

Pas de réponse ; on ne semble pas avoir entendu. 

Il est tard. 

Aux généreux bouillonnements a succédé une vague somno- 
lence ; il plane une impalpable tristesse, un relent aigre d'en- 
thousiasme refroidi. 

CRESTEIL. — Notre premier numéro va éclater comme une fanfare ! 

Sa voix, de plus en plus enrouée, a perdu son timbre triom- 
phal ; elle sombre dans le silence, qui se referme sur elle, 
comme une eau morte. 

ROLL (les yeux gonflés de fatigue). — Permettez-moi de me retirer... 
L*atelier, demain, à sept heures... 

HARBAROUX. — Vous savez, il va être deux heures... (A Cresteil.) Au 
revoir. 

CRESTEIL. — Mais nous partons tous... 

Triste départ. 

Barois, resté seul, ouvre la fenêtre, et s*accoude au bord de la 
nuit glacée. 

Dans l'escalier. 

Descente silencieuse : Portai marche en tête, tenant un bou- 
geoir. Tout à coup, il se retourne, avec une gaîté de noctambule . 

PORTAL. — Et Woldsmuth ? on la oublié... Qu'est-ce qu'il va nous 
donner d'intéressant, Woldsmuth ? 

Le monôme s'arrête, amusé. Les têtes se lèvent vers Wold- 
smuth, qui ferme le cortège. Le flambeau remonte de main à 
main, jusqu'à lui. 

Sa face d*épagneul frisé apparaît, posée sur la rampe, dans la 
pénombre des étages supérieurs : au milieu des cheveux, des 

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!64 JEAN B A R O I S 

sourcils et de la barbe en broussaille, ses yeux, vivants et doux, 
clignotent derrière le lorgnon. 

Il se tait. 

Puis soudain, comme les autres semblent bien décidés à atten^ 
dre, son visage change ; une brusque roseur paraît sur les pom- 
mettes, les paupières se baissent, palpitent, et se relèvent sur un 
regard ardent et pitoyable. 

WOLDSMUTH (avec une fermeté inattendue). — Je recopierai simple^- 
ment une Jbiea. triste lettre que i'ai reçue de Russie... On a chassé six cents 

fâinilles juives qui habitaient un Faubourg de Kiev. Pourquoi"? Parce 
qu*un enfant chrétien a été trouvé mort, et qu'on a accusé les Jiilîs de 
la voir tue pour fabriquer des azijnes.,. 
Oui, là-bas, c'est ainsi... 

\ Alors les Juifs ont été chassés, après un massacre... Et il y a cent-vingt- 
six nouveaux-nés qui sont morts, parce que ceux qui avaient des enfants 
jeunes à porter, allaient moins vite, et ils ont dû camper deux nuits dans la 
neige... 

V Oui, là-bas, c'est ainsi... On ne le sait pas, en France. » 



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III 



A Auteuil. 

Huit heures du matin. 

Une vaste bâtisse, au fond d*un jardin blanc de givre, où 
s'ébrouent une demi-douzaine d'enfants. 

LUCE (apparaissant sur le perron) — Allons, mes petits... Il est l'heure... 
Au travail ! 

Une galopade joyeuse. Les deux aînés, — une fillette de 
treize ans, un gamin de douze, — arrivent les premiers. Leur 
essoufflement, dans l'air froid, les enveloppe de buée. Les autres 
rejoignent, un à un, jusqu'à la dernière de la bande, une petite 
fille de six ans. 

Le poêle de la salle à manger ronfle. Sur la grande table cirée 
s'alignent les encriers, les sous-mains, des livres de classe. 

Debout à la porte de son cabinet, le père regarde. 

Ils s'entr 'aident gentiment, sans tapage, en liberté. 

Puis le silence s'établit tout seul. 



Luce, traversant la pièce, monte au premier étage. 

Une chambre d'enfant. Les rideaux tirés. 
Au chevet du lit, une femme, encore jeune, assise. 
Luce l'interroge du regard. Elle fait signe que la petite vient 
de s'endormir. 

Quelques secondes passent. 

La mère tressaille : un coup de timbre. « Le docteur ? 

Luce est allé jusqu'à la porte. 



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: SJjii. iwam 



166 JEANBAROIS 

LA FEMME DE CHAMBRE. — Un jeune homme à qui Monsieur a donné 
rendez- vous... Monsieur Bar ois... 

Barois est seul, dans le cabinet de Luce. 

Une pièce sans draperies ; un bureau encombré de revues 
étrangères, de volumes neufs, de lettres. Aux murs, des repro- 
ductions, des plans, des cartes; deux panneaux couverts de livres. 

Chaque bruit du monde a son écho là. 

Entrée de Luce. 

Marc-Élie Luce : de petite taille. Une tête forte, mal pro- 
portionnée au corps. 

Deux yeux clairs, étrangement enfoncés entre un front im- 
mense et une barbe en éventail : les yeux sont d*un gris fin, 
caressants et limpides ; le front, dégarni, très large, bombé, 
surplombe le masque, accapare le crâne ; la barbe est épaisse, 
d*un blond qui commence à blanchir. 

Quarante-sept ans. 

Fils dun pasteur sans église. A commencé ses études de 
théologie, mais les a interrompues, faute de vocationo^t^âîJCe^ 
oujlne^^^uyait ^accepter aucun_^redo confessionneL^ En a seu- 
V lemenTgardé le goût fervent^es questions morales. 

A publié, très jeune, cinq gros volumes : « Le passé et l'ave- 
nir de la croyance », œuvre considérable, qui lui a fait attribuer 
une chaire d'histoire religieuse au Collège de France. 

S'est fait connaître à Auteuil par son dévouement à l'Uni- 
versité populaire qu'il y avait créée, et aux œuvres sociales de 
l'arrondissement. S'est laissé porté au Conseil Général, puis au 
Sénat, où il est parmi les plus jeunes : ne s^est affilié à aucun parti ; 
revendiqué à tour de rôle, par tous ceux qui veulent assurer le 
triomphe de quelque noble pensée. 

A fait paraître, successivement : « Les régions supérieures du 
socialisme ». « Le sens de la vie » et « Le sens de la mort ». 

Il s'avance vers Barois et lui tend la main, avec une cordialité 
simple et imposante. 

BAROIS. — Votre lettre nous a infiniment touchés, Monsieur, et je suis 
ï' le porte-parole de tous... 

LUCE (interrompant sans façon). — Asseyez-vous ; je suis très content 
de faire votre connaissance. 



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LE SEMEUR 167 

Un parler gras, pesant, où perce Torigme frane-comtoîse. 

LUCE. — J*ai lu votre Semeur. (Il sourit en regardant Barois bien en face, 
sans fausse modestie). C'est très dangereux de recevoir les éloges de plus 
jeunes que soi : on y est trop sensible... 

Un temps. 

Il a pris sur son bureau le premier numéro, et le feuilleté en 
parlant. 

LUCE, — Un bien beau sous-titre : « Pour la culture des qualités hu- 
maines »... ! 

Il est assis, les jambes entr'ouvertes, les coudes sur les genoux, 
le Semeur entre les mains. 

Barois contemple ce front, dur et comme gonflé, familière- 
ment penché sur leur œuvre naissante... Orgueil. 

Luce parcourt encore une fois la brochure, et s'arrête aux 
notes qu'il a crayonnées en marge. Il semble réfléchir, soupeser 
les feuillets... Il se redresse enfin, regarde Barois et remet le 
Semeur sur la table. 

LUCE (simplement). — Disposez de moi, je suis avec vous. 

L'accent alourdit encore la gravité de ce pacte. 
Barois se tait, pris au dépourvu, très troublé. Il répugne à 
formuler un remercîment banal. 

Ils se dévisagent : long regard ému... 

BAROIS (après un court silence). — Ah 1 si mes camarades avaient pu 
entendre ces mots-là, et le timbre de votre voix 1 

LUCE (souriant). — Quel âge avez- vous ? 

BAROIS. — Trente-deux ans. 

Luce l'examine avec ce sourire intéressé et sans ironie qu'il 
promène à travers le monde : une sorte d'étonnement enfantin, 
une curiosité amoureuse des choses, et pour laquelle tout est 
inédit et admirable. | -l " 

Un temps. 

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168 JEAN BAROIS 

LUCE. — Oui, VOUS avez raison. Il manquait un orgarte comme votre 
Semeur. Mais vous assumez un rôle énorme... 

BAROIS. — Pourquoi ? 

LUCE. — Justement parce que vous serez les seuls à aborder les véri- 
tables problèmes contemporains. Vous serez très lus : lourde tâche... 
Songez que chacune de vos paroles aura une répercussion et que cette 
répercussion ne vous appartiendra pas, que vous ne pourrez pas la diriger... 
Bien plus, que vous Tignorerez le plus souvent ! 

Î&)mme à lui-même.) Ah, on écrit toujours trop vite. Semer, semer... 
aut trier, analyser minutieusement ses graines, pour être à peu près sûr 
de ne lancer que les bonnes... 

BAROIS (fièrement). — Cette responsabilité-là, nous Tavons pesée et 
acceptée. 

LUCE (sans répondre). — Vos amis ont le même âge que vous ? 

BAROIS. — A peu près. 

LUCE (maniant la revue). — Quel est ce Breil-Zoeger ? Est-ce un parent 
du sculpteur ? 

BAROIS. — Son fils. 

LUCE. — Ah ! Mon père connaissait le sien ; c'était un des familiers de 
Renan... Votre ami ne fait pas de sculpture ? 

BAROIS. — Non. Il est agrégé de philosophie. Nous avons travaillé 
l'agrégation de sciences, ensemble. 

LUCE. — Son « Introduction à une philosophie positive » lévèle un tem- 
pe ament très personnel. 

(Avec sévérité.) Mais c'est d'un sectaire. 

Mouvement de Barois. 

Luce relève le front, et considère Barois, presque affectueu- 
sement, 

; LUCE. — Vous permettez que je vous dise toute ma pensée ? 

BAROIS. — Je vous en prie. 

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LESEMEUR 169 

LUCE. — Je voudrais étendre le reproche à tout votre groupe... (Avec 
douceur.) A vous, en particulier. 

BAROIS. — G)mment cela ? 

LUCE. — Vous avez pris, dès le premier numéro, une attitude très fran- 
che, très courageuse, — mais un peu jacobine... 

BAROIS. — Une attitude combattive. 

LUCE. — Elle me plairait sans réserves si elle n*était gue com batt ive. 
Mais elle est... agressive. W est-ce^pas yraj^ ? 

BAROIS. — Nous sommes tous ardents, convaincus, prêts à lutter pour 
nos idées. Il ne me déplait pas de montrer quelque intransigeance... (Luce 
se taisant, il continue.) Je crois qu'une doctrine puissante et jeune, est, 
par nature, intolérante : une conviction qui commence par adniettre la 
légitimité d'une conviction adverse, se condamne à n'être pas agissante 
elle est sans force, sans efficacité. 

LUCE (fermement). — Pourtant c'est l'esprit de tolérance qu'il faut \ 
essayer d'établir entre les hommes : nous avons tous le droit d'être ce que j 
nous sommes, sans que notre voisin puisse nous l'interdire, au nom de ses 
principes personnels ! 

BAROIS (involontairement brusque). — Oui, la tolérance, la liberté 
pouk tous, c'est parfait, — en principe... Mais voyez où conduit le scep- 
ticisme souriant des dilettantes ? Est-ce que l'Eglise serait encore ce qu'elle 
est dans notre société moderne, si... 

LUCE (vivement). — Vous savez si je suis hostile à l'esprit clérical ! Je 
suis né en 48, au milieu de décembre ; et j'ai toujours eu plaisir à 
penser que j'avais été conçu en pleine effervescence libérale. J'abhorre 
toutes les soutanes et toutes les fausses enseignes, quelles qu'elles soient. 
E h bien, pourtant, c e qui m'écarte des église s, bien plus que leurs erreurs, 
^g^est J eîîr întoléranca- TUn temps. Posémenf.J Non, je ne serai jamais 
partisan d'opposer le mal au mal. 11 suffit de réclamer pour tous la liberté 
de la pensée, et d'en donner l'exemple. 

Voyez l'église catholique : elle a eu des siècles de domination ; et cepen- 
dant, pour ébranler ce pouvoir colossal, il a suffi que ses adversaires eussent 
à leur tour acquis le droit de proclamer ce qu'ils pensaient ! 

Barois écoute ; mais, visiblement, ce silence attentif lui pès 

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170 JEAN BAROIS 

LUCE (conciliant). — Que Terreur reste libre, mais que la vérité soit 
libre aussi ; voilà tout. Et ne nous préoccupons pas trop des suites. La 
vérité sera toujours victorieuse, à son heure... 

(Après un temps.) Ne le croyez- vous pas ? 

BÂROIS. — Ah, parbleu, je sais bien que, dans Tabsolu» vous avez raison ! 
Mais nous ne sommes pas maîtres de certains sentiments qui nous tra- 
hissent... 

Un instant de ^ence. 

Luce semble attendre une explication. 

BAROIS (presque violemment). — Je^le sais bien, que je ne suis pas tolé- 
j[jint ! j[ejie le suisjîlus ! 

(Baissant là voix. JT! faut savoir ce que j*ai souffert, pour me com- 
prendre... 

Un esprit affranchi, qui se trouve obligé de vivre dans Tintimité de 
personnes pieuses, — qui se voit, chaque jour, plus étroitement enserré 
dans ce tissu élastique et si résistant de la foi catholique, — qui sent, à 
propos de tout, la religion s'infiltrer dans sa vie, pénétrer ceux qui l'en- 
tourent, modder le cœur et rame des siens, laisser partout son empreinte 
et sa direction ! Celui-là, oui, il a le droit de parler de tolérance ! Non 
>as celui qui a quelques concessions à faire, par affection ; mais celui dont 
a vie quotidienne nest quune seule concession ininterrompue ! 

Celui-là, — il a le droit de parler de tolérance !... 

(11 se contient, lève les yeux vers Luce, et sourit péniblement.) Et 
alors, il en parle. Monsieur, comme on parle de la Vertu parfaite, comme 
on parle d*un idéal qui n est pas humainement réalisable ! 

LUCE (après un instant de silence, avec douceur). — Vous ne vivez pas 
seul ? 

Le visage énergique de Barojs, crispé par les souvenirs, s'il- 
lumine d'un coup ; son regard s'attendrit. 

BAROIS. — Si, maintenant, je suis libre ! (Souriant.) Mais depuis trop 
peu de temps encore, pour être redevenu tolérant... 

(Pause.) Excusez-moi d'avoir pris cette discussion trop à cœur... 

LUCE. — C'est moi qui, sans le savoir, ai ranimé de tristes émotions... 

Ëchange de regards atfectueux. 

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LE SEMEUR 171 

BÂMMS (spontanément). — Ça me fait du bien. J'aî besoin de conseils... 
Il y a beauctHip plus de quinze années entre nous. Monsieur... Vous 
vivez, vous, depuis vi«gt'cinq ans. Moi, je viens seulement de rompre, 
après des sursauts douloureaic, toutes mes chaînes... Toutes ! (Son geste 
cassant scinde sa vie en deux : là, le passé ; ici, l'avenir. 11 étend la 
main.) Alors, vous comprenez, j'ai devant moi une vie toute neuve, 
qui me paraît immense à donner le vertige... Ma première ^^ensée, en 
fondant cette revue, a été de me rapprocher de vous, comme du senl 
point de repère que j'aperçoive à l'horizon. 

LUCE (hésitant). — Je ne pourrai. vous donner que ma propre expé- 
rience... (Il sourit, et montre du doigt les cartes de géographie pendues 
aux murailles.) J'ai toujours pensé que la vie était comme une de ces 
cartes des pays que je ne connais pas : pour se diriger, il suffit de s'appli- 
quer à la lire... L'attention, l'ordre dans les pensées, la mesure, la persé- 
vérance... Voilà tout, c'est très simple. 

(Reprenant sur son bureau le numéro du Semeur,) Vous êtes très bien 
parti, vous avez beaucoup d'atouts en main. Vous êtes entouré d'intelli- 
gences aiguës et originales. Tout cela est très bien... (Réfléchissant. ) Si _ 
j*avais un conseil à vous donner, pourtant, ce serait celui-ci : ne vous 
b aissez pas trop influ encer par les autres... OuH c'est quelquefois le danger 
de ces groupements. TT y faut une conscience commune, c'est évident ; 
yons l'avez": un même élan vous a rassemblés et lancés en avant. Mais ne^ 
jetez pas votre personnalité dans le creuset commun. Conservez-vous à 
vous-même, obstinément ; ne cultivez en vous que ce qui vous est propre. 
-^ Nous avons tous une faculté particulière, un don si vous voulez, par 
lequel nous resterons toujours absolument distincts des autres êtres. C'est 
ce don-là qu'il faut arriver à trouver en soi et à exalter, à l'exclusion 
du reste. 

BÂROIS. — Mais n'est-ce pas se restreindre ? Ne faut-il pas, au con- 
traire, essayer de sortir de soi, le plus possible ? 



LUCE. — Je ne crois 



pas.. 



^ LA FEMME DE CHAMBRE (entr'ouvrant la porte). — Madame fait préve- 
nir monsieur que le docteur est là. 

LUCE. — Bien. 

(A Barois.) J'estime qu'il faut rester le même, avec acharnement, — 
mais grandir I Tendre à devenir l'exemplaire le plus parfait du type spécial 
dl*liuinanité que l'on rcDrésente. 



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172 JEAN BAROIS 

BAROIS (se levant). — Mais ne faut-il pas agir, parler, écrire, mani- 
fester sa force ? 

LUCE. — Oh, une personnalité vigoureuse s'exprime toujours... Ne vous 
illusionnez pas sur l'utilité de la production quand même. Est-ce qu'une 
belle vie ne vaut pas une belle œuvre ? J'ai cru aussi qu'il fallait besogner. 
Peu à peu j'ai changé d'avis... 

Il accompagne Barois vers la porte. En passant près de la 
fenêtre, il écarte le rideau de percale blanche. 

LUCE. — Tenez, dans mon jardin, c'est la même chose : il faut soigner 
la sève, l'enrichir d'année en année : et alors, si l'arbre doit porter des 
fruits, vous les voyez se multiplier d'eux-mêmes... 

Ils traversent la salle a manger. 

Les petites têtes, penchées sur les devoirs, se redressent, 
curieuses. 

LUCE (enveloppant la table d'un vaste regard), — Mes enfants... 

Barois s'incline en souriant. 

LUCE (devinant sa pensée). — Oui, c'est beaucoup... Et j'en ai deux 
autres encore .^ILv/aàes^ours où j'aperçois tous ces yeux-là fixés sur moi. 
et j'en suis épou9«ifôîî!5fSecouant la tête.) Il faut s'en remettre à la logique 
de la vie, qui doit être juste. 

(Il s'est approché de la table.) Celle-là, c'est mon aînée, une grande 
fille déjà... Celui-là, Monsieur Barois, c'est un mathématicien... 

(Il passe amoureusement sa main sur ces têtes de cheveux fins, et se 
retourne tout-à-coup vers Barois.) — C'est si beau, la vie... 



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LE VENT PRECURSEUR 

« Jdsens des flots qui se soulèvent, je sens 
une aOmi^ qui naît.,. 

Mon cœur est comme un monde.. » 

(Ibsen.) 



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En juin 18%. 

Cinq heures du soîr. 

Une brasserie du boulevard Saint-Michel. 

ReZ'de-chaussée, vaste et sombre, style Heidelberg : tables 
massives, escabeaux, vitraux armoriés. Un peuple bruyant 
d'étudiants et de femmes. 

A l'entresol, une pièce basse, réservée une fois par semaine 
au groupe du Semeur. 

Cresteil, Harbaroux et Breil-Zoeger sont attablés près d'unç 
large baie en demi-cercle, ouverte, au ras du parquet, sur le va- 
et-vient du boulevard. 

Entrée de Barois, une lourde serviette sous le bras. 

Poignées de mains. 

Barois s'assied, et tire des papiers de sa serviette. 

BAROIS. — Portai n'est pas arrivé ? 

ZOEGER. — Pas vu. 

BAROIS. — Ni Woldsmuth ? 

HARBAROUX. — Voilà plusieurs jours que je vais à la Bibliothèque Natio" 
nale sans le rencontrer. 

BAROIS. — II m'a envoyé une dizaine de pages tout à fait curieuses, à 
propos des « Lois sur l'Instruction ». ^ ^^-,^ ; > 

(il tend un paquet à Cresteil.) Voîd vos épreuves. C'est un peu serré, 
mais nous avons tant de copie cette fois-ci... 

(A Harbaroux.) Tiens... 



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176 JEAN B A R O 1 S 

HARBAROUX. — Merci. Quand les veux-tu ? 

BÂROIS. — Roll les demande pour la fin de la semaine. 
(A Breil-Zoeger.) Voici les tiennes. A ce propos, je voudrais te dire un 
mot. (Aux autres.) Vous permettez ? 

Il se lève et emmène Breil-Zoeger au fond de la pièce. 

BAROIS (baissant la voix ; affectueusement). — C'est au sujet de ton 
étude sur le <' Déterminisme vital »... Excellent d'ailleurs ; je crois que tu 
n'as rien écrit de plus plein et de plus sobre. J'ai commis l'indiscrétion 
d'en lire une partie à Luce, hier soir ; j'avais tes épreuves dans ma poche... 
Il a trouvé ça très fort. 

ZOEGER (satisfait). — Tu lui as lu le passage sur Pasteur ? 

BAROIS. — Non. Et justement je voulais t'en parler avant que tu ne 
fasses tes corrections... 

Zoeger fronce les sourcils. 

BAROIS (un peu gêné). — Franchement, je trouve cette page-là trop 
dure... 

ZOEGER (avec un geste sec). — Je ne touche pas au savant ; je m'occupe 
de Pasteur métaphysicien. 

BAROIS. — J'entends bien. Mais tu juges Pasteur comme tu jugerais 
l'un de nos contemporains, un de ses élèves. 

Je ne dis pas que sa conception philosophique de l'univers.. Mais tu 
oublies trop que notre matérialisme scientifique, c'est à ce spiritualiste 
impénitent que nous le devons ! 

ZOEGER (geste qui déblaye). — Je sais comme toi ce que nous lui devons, 
— quoique cette façon de parler ne corresponde pour moi à aucune recon- 
naissance sentimentale... (Un rire bref, qui dans cette face jaune, montre 
des dents luisantes.) 

Pasteur a cru devoir prendre publiquement une attitude métaphy- 
sique bien accusée : nous avons le droit de la juger. Merci bien ! On nous 
a trop souvent opposé son discours de réception à l'Académie, pour que 
nous ayons, à cet égard, le moindre scrupule 1 

BAROIS. — Pasteur avait une hérédité et une éducation qui I ont em- 

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LE VENT PRÉCURSEUR 177 

pêche d*aller, — comme nous avons pu le faire depuis, et grâce à lui — 
jusqu'aux conclusions philosophiques de ses découvertes. Il n*y a pas- à 
lui tenir rigueur de n'avoir plus été assez jeune pour se transformer lui- 
même. 

Il le regarde et attend quelques secondes. Zoeger se détourne 
sans répondre. 

BAROIS. — Tes premières pages sont injustes, Zoeger 

ZOEGER. — Tu subis rinfluence de Luce. 

BAROIS. — Je ne m'en défends pas. 

ZOEGER. — Tant pis. Luce m anque^sj^uyeot. de fermeté, et .quelquefois 
de pénétration, par manie de 'tolérance. / 

BAROIS. — Soit. (Un temps.) N'y pensons plus, tu es libre. (Souriant.) 
Libre et responsable... 

Il rejoint sa table et s'assied. 

Le garçon apporte les consommations. 
BAROIS. — Etes-vous sûrs que Portai viendra ce soir ? 
CRESTEIL. — Il me l'a dit. 
ZOEGER. — Ne l'attendons pas. 

BAROIS. — C'est que j'ai de bonnes nouvelles à vous annoncer, et j 'au- 
ra» voulu que le groupe fût au complet... Oui, mes amis, au point de vue 
matériel, notre Semeur continue à être en excellente voie. Je viens d'achever 
nos comptes semestriels. (Soulevant un registre.) Ils sont à votre dispo- 
sition. 

Nous avons débuté, il y a six mois, avec 38 abonnements. Nous en 
avons 562 ce mois-ci. De plus, il s'est vendu, le mois dernier, 800 livrai- 
sons, tant à Paris, qu'en province. Et nos 1.500 numéros de juin sont 
déjà épuisés. 

CRESTEIL. — La collaboration de Luce nous a certainement été d'un 
solide appui. 



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178 JEAN BAROIS 

BAROIS. — C'est évident. Depuis l e premier article qu'il nous a donné 
îl y a quatre mois, les abonnements "ôrif exactement doublé. Le Semeur 
He^juiHièt se tirera ¥"2.000. Je vous propose même de donner à ce numéro 
220 pages au lieu de 180. 

ZOEGER. — Pourquoi ? 



BAROIS. — Voici. Les lettres reçues à propos de la revue augmentent 
dans une proportion considérable. J'en ai eu près de 300 à lire ce mois-ci I 
Je les ai classées, avec Taide d'Harbaroux, selon les articles qui les avaient 
inspirées, et je transmettrai à chacun de vous celles qui le concernent. 
Vous verrez qu*il y en a beaucoup d*intéressantes. Je crois qu'il convien- 
drait de leur faire une place dans la constitution de nos numéros. Nous 
sommes sérieusement lus et discutés ; ces lettres en sont la preuve ; il 
faut en être fiers et ne pas enfouir dans nos tiroirs cette participation du 
public à notre effort. Je vous offre donc de publier chaque mois la partie 
la plus significative de notre correspondance, accompagnée, lorsqu'il y 
aura lieu... (Entrée de Portai.) Bonjour... accompagnée d'une note rédigée 
par l'auteur de l'article. 

Portai, distrait et la figure sérieuse contre son habitude, serre 
la main de Cresteil, de Barois, puis s'assied. 

HARBAROUX. — Et moi, VOUS ne me dites pas bonjour ? 

PORTAL (se relevant). — Je vous demande pardon. (Il sourit à peine, et 
se rassied.) 

ZOEGER. — Nous ne vous espérions plus. 

PORTAL (nerveux). — Oui, j'ai beaucoup à faire en ce moment. Je sors 
seulement de la bibliothèque du Palais. (Il lève les yeux et surprend des 
interrogations muettes.) Il y a peut-être du nouveau... 

BAROIS. — Du nouveau ? 

PORTAL. — Oui. J'ai entrevu ces jours-ci des choses... pénibles. Je 
vous raconterai. Une erreur judiciaire ? On ne sait pas- 
Ce serait assez grave... 

Ils se taisent, intri|fués. 

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/ 



LE VENT PRÉCURSEUR 179 

PORTAL (baissant la voîx). — Il s'agirait de Dreyfus... 

CRESTEIL. — Dreyfus, innocent ? 

BAROIS. — C'est fou ! 

HARBAROUX. — Une plaisanterie, voyons ! 

PORTAL. — Je n'afSrme rien. Je vous dis le peu que je sais ; et d'ailleurs, 
jusqu'ici, personne ne semble en savoir plus long que moi. Mais on s'in- 
quiète, on cherche... Il paraîtrait même que TEtat-Major fait une enquête. 
Fauquet-Talon s'en occupe activement : il m'a demandé un rapport 
détaillé sur le procès d'il y a dix-huit mois. 

Un silence. 

ZOEGER (posément, à Portai). — Il peut se glisser une erreur dans les 
jugements des tribunaux civils, qui fonctionnent tous les jours, pour qui 
la justice est une espèce de besogne. Mais un conseil de guerre, une réu- 
nion d'hommes choisis, qui ne sont pas des professionnels de la justice, 
qui, par conséquent sont sur leur garde, qui nécessairement y mettent 
une extrême circonspection... 

BAROIS. — Et surtout pour une affaire de trahison, si importante... 
C'est un canarda 

CRESTEIL. — Ça ? Je vais vous le dire : c'est un coup machiné par... 

WOLDSMUTH (d'une voix émue, mais sans hésitation). — ...par les 
Juifs ? 

CRESTEIL (froidement). — ...par la famille de Dreyfus. 

BAROIS. — Tiens, vous êtes donc là, Woldsmuth ? Je ne vous avais pas 
vu entrer. 

HARBAROUX. — Ni moi. 

ZOEGER. — Ni moi. 

Poignées de mains. 



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180 JEANBAROIS 

PORTAL (à Woldsmuth). — Est-ce que vous avez aussi entendu parler 
de cette histoire ? 

Woldsmuth lève vers Portai son masque poilu, qu'assombrit 
une vague souffrance. Il fait oui, en baissant ses paupières 
ourlées de rose. 

BAROIS (vivement). — Mais vous êtes bien d avis qu'une erreur .est 
invraisemblable ? 

Woldsmuth fait un geste résigné et dubitatif, comme s'il 
disait : « Que sait-on ? Tout est possible... » 

Léger malaise, accentué par un instant de silence. 

BAROIS. — Tenez, Woldsmuth, je vous ai apporté vos épreuves. 

PORTAL (à Woldsmuth). — Est-ce que vous connaissiez un peu ce 
Dreyfus ? 

WOLDSMUTH (avec un regard plus clignotant que jamais). — Non. 
(Un temps.) Mais j'étais à la dégradation... Et fai vu. 

BAROIS (agacé). — Vu quoi ? 

Les yeux de Woldsmuth s'emplissent de petites larmes. Il 
ne répond pas. Il regarde Barois, Harbaroux, Cresteil, Zoeger, 
l'un après l'autre, lentement, timidement. 

Il se sent seul : un sourire résigné de vaincu. 



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II 



« A Monsieur J. BAROIS, 99 bis, rue Jacob, Paris. 

« 20 Octobre 1896 

« Mon cher ami, 

« Je suis dans Timpossibilité de me rendre chez vous; (un petit accident, 
sans gravité, mais qui m'immobilise pour quelques jours). J'aurais cepen- 
dant bien besoin de vous voir. Auriez-vous la bonté de monter mes six 
étages, demain, ou après demain au plus tard ? 
« Excusez mon sans-gêne. C'est urgent. 
« Votre très dévoué, 

Ulric Woldsmuth. » 



Le lendemain. 

Une vieille maison, presqu'une cité, rue de la Perle, en plein 
Marais. Au sixième étage de l'escalier F, sous les toits, au fond 
d'un corridor, un petit logement, n" 14. 

Bar ois sonne. 

Une jeune femme vient lui ouvrir. 

Trois chambres en enfilade. Dans la première, une vieille à 
cheveux gris, étale une lessive sur des ficelles. Dans la seconde, 
deux lits, deux matelats par terre ; une machine à écrire devant 
la fenêtre. La troisième porte est fermée. 

Au moment de l'ouvrir, la jeune femme se tourne vers Barois. 

}ULIA. — 11 dort. Monsieur... Si vous n'éti«z pas trop pressé ?... 

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182 JEAN BAROIS 

BAROIS (vivement). — Ne le réveillez pas, je serais désolé,.. Je vais 
attendre. 

1ULIA. — Ça lui fait tant de bien ! 

Bar ois la considère curieusement. Il ignorait que Woldsmuth 
fut marié. 

Julia Woldsmuth : Vingt-cinq ans. Un type étrange. 

Au premier abord, elle par aît très grande et très n™*^lBn^cJ|wir-< 
tant le torse, sans corset dans une étoffe noire, est charirirer*/ 
court. Mais les jambes, et surtout les bras, sont d'une longueur 
anormajeTT 

Le visage s'efSle en avant comme une lame. Ses cheveux anne- 
lés, rudes et noirs, qu'elle masse sur la nuque, allongent encore 
la forme de la tête. La ligne accusée du nez prolonge celle un 
peu fuyante du front. Les yeux très fendus mais à peine ou- 
verts, glissent en montant vers les tempes. La lèvre supérieure, 
d'un dessin énigmatique, comme immobilisée dans un per- 
pétuel début de sourire, surplombe la lèvre inférieure, sans la 
joindre. 

D'un geste décidé, elle indique à Barois l'unique chaise de la 
chambre, et, sans gêne aucune, s'accroupit sur l'un des lits 
défaits. 

BAROIS (prudemment). — Comment cet... accident est-il arrivé, Madame ? 

JULIA. — Mademoiselle. 

BAROIS (souriant). — ^ Je vous demande pardon. 

jULlÀ (sans «e troubler). — Nous n'avons pas su. (Montrant les lits.) 
Il était minuit passé, nous étions couchées, mère et moi... (Montrant la 
chambre de Woldsmuth.) Nous avons entendu une petite explosion. 
Mais nous ne nous sommes pas inquiétées. Au contraire, j'étais contente 
de penser que mon oncle s'était remis à travailler, qu'il oubliait un peu 
cette affaire... Et puis, le matin, il nous a appelées : il avait la figure toute 
coupée par les éclats du verre, et brûlée... 

BAROIS (intrigué). — Une explosion de quoi ? 

JUUA (sèchement). — Une cornue qui a éclaté au feu. 

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LE VENT PRÉCURSEUR 183 

Baroîs se souvient tout à coup que Woldsmuth a été prépa- 
rateur de chimie. 

Léger silence. 

BAROIS. — Je ne voudrais pas interrompre vos occupations, Made- 
moisdle... 

Ellle est accoudée au milieu des draps, las Jambes croisées, 
et elle le dévisage librement, d'un regard sympathique et sans 
équivoque. 

JULIA. — Nullement... Je suis heureuse de cette occasion. J entends 
depuis longtemps parler de vous. J*ai lu vos études et vos chroniques 
dans le Semeur... 

(Un temps. Sans le regarder, elle conclut, avec une franchise un peu 
distante.) Vous avez une belle vie. 

Sa voix est gutturale, comme celle de Woldsmuth, avec, en 
plus, une désinvolture un peu rude. 
Il ne répond rien. Etrange créature... 

BAROIS (après un silence). — Woldsmuth ne m'avait pas dit qu'il s'oc- 
cupait encore de chimie. 

Julia tourne précipitamment la tête : un peu de fièvre dans 
ses prunelles fluides... 

JULIA. — Il ne raconte rien, parce qu'il travaille, il cherche.,. Il se dit : 
<t Quand j'aurai trouvé, je parlerai... » 

Barois ne questionne pas, mais son attitude interroge. 

JUUA. — Il n'a pourtant aucun mystère à faire avec vous. Monsieur ' 
Barois. Vous êtes un biologiste, 

(D'une voix plus chaude.) ^ncle pense qu'un jour l'homme arrivera, 
&[i réunissant certaines conditions dans un milieu parfaitement approprié, 
T créer de la vie.^. (Un sourire très simple.) 

BAROIS. — A créer de la vie ? 

JULIA. — Ne le croyez-vous pas ? 



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184 JEAN BAROIS 

BAROIS (surpris). — Je sais que cette hypothèse n'est pas invraisem- 
blable, mais... 

JULIA (vivement). — Oncle en est sûr. 

BAROIS. — C'est un beau rêve. Mademoiselle. Et, en somme, il n'y a 
aucune raison pour qu'il soit irréalisable... (Réfléchissant tout haut.) On 
sai taujourd'hui que jadis la température de la terre a été trop élevée 
pour que la synthèse vivante y ait été possible. Il y a donc eu un moment 
où la vie n'existait pas, puis un moment où la vie a existé. 

JULIA. — Voilà. Et c'est cet instant précis où la vie est apparue, qu'il 
s'agit de reproduire... 

BAROIS (rectifiant). — Permettez. Je ne dis pas tout à fait : l'instant où 
la vie est apparue... Je dirai : l'instant où, sous l'influence de certaines 
conditions, qui restent à trouver, la synthèse vivante s'est faite, entre des 
éléments qui existaient déjà de toute éternité. 

JULIA (attentive). — Pourquoi cette distinction ? 

BAROIS (un peu gêné du tour technique de la conversation). — Mon 
dieu. Mademoiselle, parce que je crois que la locution courante : « la vie 
est apparue », est dangereuse.. Elle correspond trop à cette manie que l'on 
a de toujours poser le problème d'un « commencement »... 

Elle a croisé les jambes, posé le coude sur un genou, et tient 
son menton dans sa main. 

JULIA. — M^is il est nécessaire, pour concevoir que la substance vivante 
existe, de supposer qu'elle a « commencé » d'être. 

BAROIS (vivement), -y- Au contraire. Pour moi, c'est l'idée d'un début 
qui me semble impossible à concevoir ! Tandis que j'accepte sans effort 
ridée d'une substance qui « est », qui se transforme, qui évoluera éter- 
nellement. 

JULIA. — ...Tout l'univers se tenant... 

BAROIS. — ...ne formant qu'une seule substance cosmique, qui trans- 
mettrait la vie à tout ce qui émane d'elle... 
(Un temps.) Vous travaillez sans doute avec votre oncle. Mademoiselle ? 



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LE VENT PRÉCURSEUR 185 

JUUA. — Un peu. 

BAROIS. — Vous expérimentez les rayons du radium ? 

JULIA. — Oui. 

BAROIS (rêveur). — Il est certain aue les découvertes de la chimie n*ont 
pas laissé subsister grand*chose de I abime qui séparait autrefois la vie de 
la mort... 

Un silence. 

JULIA (montrant la machine à écrire). — Vous permettez que je con- 
tinue mon travail ? J'espère que vous n'attendrez plus longtemps... 

Elle s'installe. Le cliquetis de la dactylographie emplit la 
pièce. 

Sa silhouette se profile en sombre sur le vitrage blême. Une 
lumière frisante éclaire ses mains : des mains étrangères, plus 
claires au-dedans, d'une agilité simiesque ; des doigts s'eflîlant 
en ongles jaunes, plats et longs. 



Cinq minutes s'écoulent. 
LA VOIX DE WOLDSMUTH. — Julia ! 

Julia ouvre la porte. 
JULIA. — Oncle, voici Monsieur Barois, justement... 

Elle s'efface pour qu'il passe. 

L'embrasure est étroite. Elle ne semble pas s'en apercevoir : 
aucun mouvement féminin de retrait. Au contraire, elle avance 
la tête, si près qu'il sent son soufHe sur sa joue. 

fULIA (bas). — Ne dites pas que je vous ai demandé d'attendre. 

Il acquiesce des yeux. 

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186 JEAN BAROIS 

La chambre de Woldsmuth est agrandie par un avant-'Corps 
vitré, ancien atelier de photographie transformé en laboratoire. 

Barois 8*avance vers le fond de la chambre, qui forme alcôve. 

Un corps d enfant soulève à peine les draps; si menu que la 
grosse tête en linge, posée sur loreiller, ne semble pas lui appar- 
tenir. 



BAROIS. — Mon pauvre ami... Vous souffrez ? 

WOLDSMUTH. — Non. (Gardant sa main.) Julia va vous donner un siège... 

Barois la devance et tire une chaise près du lit. 

Julia sort. 

WOLDSMUTH (fierté tendre, qui s'efforce de paraître paternelle). — Ma 
nièce. 

C'est bien son timbre ; mais, lui, il est méconnaissable. Un 
pansement d'ouate recouvre les cheveux, le nez, la barbe, ne 
laissant vivre qu'un sourire à demi^couvert, et les yeux marrons, 
sous les sourcils en broussaille. 

WOLDSMUTH. — Je VOUS remercie d'être venu, Barois... 

BAROIS. — C'est tout naturel, mon cher. Qu'y a-t-il doirc ? 

WOLDSMUTH Qà voix changée). — Ah Barois ! Il faut que tous les hon- 
nêtes gens sachent enfin ce qui se passe... Il est là-bas, il va mourir de 
privation... Et il est innocent 1 

BAROIS (souriant à cette hantise de malade). — Encore ce Dreyfus ? 

WOLDSMUTH (dressé sur les coudes, fébrile). — Je vous en prie, Barois, 
je vous en supplie, au nom de tout ce qui est noble et juste» abandonnez 
tout parti-pris, oubliez tout ce que vous avez appris par les journaux il 
y a deux ans, et tout ce qu'on raconte... Je vous en supplie, Barois, écoutez- 
moi ! 

(Se laissant retomber sur l'oreiller.) Ah, on dit toujours : le bien de 
l'humanité... Oui, c'est facile de s'intéresser à l'humanité en général» à la 
masse anonyme, à ceux dont on ne verra jamais la souflrance I (Rire ner- 
veux.) Mais ce n'est rien, ça, non. Aimer ton vrai prochain^ aimer ceux 



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LE VENT PRÉCURSEUR 187 

dont la souffrance se trouve, un beau jour, là, tout près de nous... Ça, 
c'est aimer, c'est être bon ! 

(Se redressant.) Barois, je vous en supplie, oubliez tout ce que vous 
savez, et écoutez-moi I 

Toute la vie de cet homme, bloc informe de bandelettes, s'est 
réfugiée dans le regard, seul libre : regard mouvant et ardent, 
qui implore et qui scrute. 

Barois ému, tend affectueusement la main. 

BAROIS. — Je vous écoute. Ne vous exaltez pas... 

Woldsmuth se recueille un instant. 

Puis il tire de sous ses draps une liasse de pages dactylogra- 
phiées qu'il essaye de feuilleter. Mais l'ombre, maintenant, s'est • 
épaissie au fond de la pièce. 

WOLDSMUTH (appelant). — Julia ! Un peu de lumière, je te prie... 

La machine à écrire stoppe. 

Julia parait, portant un petit fumeron à essence, qu'elle pose 
vivement sur la table de nuit. 

WOLDSMUTH. — Merci. 

Elle lui jette un sourire froid. II la suit tendrement des yeux 
à travers ses linges, jusqu'à ce qu'elle ait disparu. 
Puis il tourne la tête vers Barois 

WOLDSMUTH. — Il faut que je reprenne tout, comme si vous n'aviez 
Jamais rien su... 

(Changeant de ton.) Remontons au début de Tannée 1894. 

D'abord les faits, n'est-ce pas ? 

Donc, au Ministère de la Guerre, on constate des fuites de pièces 

Puis, un jour, le chef de la section de statistique remet au ministre une 

lettre qui aurait été trouvée parmi les papiers de l'ambassade d'Allemagne, 

Une lettre autographe, une sorte de oordereau, une liste des documents 

■ que l'auteur de la lettre propose de livrer à son correspondant. 

Voilà le point de départ. Bien. "" 

On cherche un coupable. Sur cinq documents cités dans le bordereau. 
troâs ont trait à l'artillerie : on cherche donc parmi les artilleurs de l'Etat- 
Major. D'après une analogie d'écriture, les soupçons se portent sur 
Dreyfus. Il est juif et peu aimé. Première enquête qui n'aboutit à rien. 



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188 JEANBAROIS 

BAROIS. — Vous le dites. 

WOLDSMUTH. — La preuve, c'est que l'acte d'accusation n'a rien trouvé 
de suspect, ni dans la vie privée de Dreyfus, ni dans ses relations. Rien 
que des présomptions... 

BAROIS. — Vous avez lu l'acte d'accusation ? 

WOLDSMUTH (montrant un feuillet). — J'en ai la copie. Je vous la 
remettrai. 

Un silence. 

î WOLDSMUTH. — On procède alors à deux expertises des écritures. L'un 
\des experts ne pense pas que le bordereau soit de Dreyfus. L'autre croit 
[qu'il peut être de sa main : mais son rapport débute par une restriction 
[capitale. 

(Il cherche dans les papiers.) Voici le texte : « ...si l'on écarte l'hypo- 
thèse d'un document forgé avec le plus grand soin... » 

Ce qui veut dire, n'est-ce pas ? L'écriture ressemble beaucoup à celle 
Je Dreyfus, mais je ne peux pas dire si elle est de lui ou d'un imitateur. 
Vous me suivez, Barois ? 

BAROIS (très froid). — Je vous suis. 

WOLDSMUTH. ■;— Sur ces deux expertises contradictoires, on décide 
l'arrestation. Oui. Sans attendre un supplément d'enquête, sans même 
surveiller les allées et venues de celui qu*on soupçonne... On est morale- 
ment convaincu que c'est lui. Ça suffit. On l'arrête. 

Là, un incident dramatique, que je veux vous raconter. 

Dreyfus est convoqué, un matin, au ministère, pour une inspection 
générale. On lui a recommandé, contre toutes les règles, de se présenter 
en civil. Premier étonnement. Remarquez que s'il avait été coupable, sa 
méfiance se serait éveillée et il aurait eu le temps de fuir. Mais non. Il 
arrive, tranquillement, à l'heure dite, et ne trouve aucun des camarades 
habituellement convoqués avec lui. Nouvelle surprise. 

On l'introduit hâtivement dans le cabinet du chef d'Etat- Major général. 
Le général n'y est pas ; mais des inconnus, en civils, sont là, massés dans 
un coin, et le dévisagent. Un commandant, sans lui parler de l'inspection, 
lui dit : « J'ai mal au doigt, voulez-vous écrire une lettre à ma place ? » 

Étrange moment pour demander à un subordonné ce service d'ami... 

Il plane une sorte de mystère. Les paroles, les attitudes, tout est insolite. 

Dreyfus s'assied, interloqué. 

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LE VENT PRÉCURSEUR 189 

Aussitôt le commandant commence une dictée : des phrases choisies 
parmi celles du bordereau incriminé. Naturellement Dreyfus ne les 
reconnaît pas ; mais la voix hostile de Tofficier supérieur et cette atmos- 
phère de drame qui Tenserre depuis son arrivée, le troublent : son écri- 
ture s'en ressent. Le commandant se penche vers lui, et crie : « Vous 
tremblez ! » Dreyfus, ne comprenant pas ce mouvement d*humeur, 
s'excuse : « J'ai froid aux doigts... » 

La dictée continue. Dreyfus s'applique à écrire mieux. Le comman- 
dant, déçu, l'interrompt : « Faites attention, c'est grave ! » Et brusque- 
ment : « Au nom de la loi, je vous arrête ! » 

BAROIS (impressionné). — Mais ce récit, d'où le tenez-vous ? \JEclair 
fi raconté les faits tout autrement. 

(Il se lève et fait quelques pas dans la chambre obscure.) Qui vous dit 
que votre histoire est la vraie ? 

WOLDSMUTH. — Je sais d'où viennent les renseignements de VEclair. 
La scène a été dénaturée. 

(Baissant la voix.) Barois, j'ai eu entre les mains la photographie de la 
dictée... Oui ! Eh bien, l'émotion qu'elle révèle est presque insignifiante 
et très explicable. — En tous cas, je vous* affirme qu'un traître qui se sent 
découvert, et à qui l'on veut faire écrire les mots mêmes dont il s'est servi 
pour trahir, ne se maîtrise pas à ce point, ce n'est pas possible ! 

Barois ne répond pas. 

WOLDSMUTH. — Et puis» je sais encore autre chose. Le mandat d 'arres- 
tatinil ^ ^H;^ ^igp^ ""^ J^"'' qvant Y épreuve de la dictée ; et l'arrestation 
était si bien décidée, quoi qu'il pût arriver ce matin-là, que la cellule 
de la prison était prête depuis la veille ! 

Barois ne répond toujours rien. 

Il est assis au chevet du lit, les bras croisés, le buste droit, la 
tête un peu en arrière, les sourcils dressés, son menton volontaire, 
levé, provoquant. 

Un instant de silence. 

Woldsmuth parcourt ses notes. Puis il relève la tête, et se 
penche ve^rs Barois. 

WOLDSMUTH. — Donc, Dreyfus est incarcéré. Pendant quinze jours, 

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190 JEAN BAROIS 

au risque cl*un transport cérébral, on refuse de lui expliquer son arres- 
tation, on ne lui dit pas ce dont il est accusé. 

Pendant ces quinze jours on enquête, on cherche partout. On le ques« 
tionne, on le cuisine, sans résultat. On perquisitionne chez lui. On inter- 
roge sa femme avec une cruauté impitoyable, en lui laissant ignorer où 
est son mari, en lui persuadant même qu'elle signerait l'arrêt de sa mort 
si elle informait qui que ce soit de sa disparition. 

Enfin, le quinzième jour, on montre à Drejrfus le bordereau. Il nie 
avec violence, avec désespoir : peu importe ; l'instruction préparatoire 
est terminée. 

Le parquet du G)nseil de guerre est saisi. Une nouvelle instruction 
commence. Dreyfus est de nouveau questionné, pressé, retourné en tous 
sens ; des témoins sont entendus ; on cherche des complices, sans succès. 
L'enquête n'aboutit à rien de sérieux. 

Alors, Barois, le ministre de la Guerre jette une première fois sa parole 
dans la balance. Au cours d'une interview de presse, il déclare, lui, ministre, 
que la culpabilité de Dreyfus est «absolument certaine», mais qu'il ne peut 
s'expliquer davantage. 

Quelques semaines plus tard, Dreyfus est jugé à huis-clos, condamné, 
dégradé, déporté. 

BAROIS. — Eh bien, voyons, mon cher, vous n'êtes pas ébranlé par 
cette condamnation ? Si vraiment aucune charge sérieuse ne s'élevait 
contre Dreyfus, pensez- vous que des officiers... 

WOLDSMUTH (avec angoisse). — Oui, je dis, j'affirme, qu 'après quatre 
jours de débats, il a été indubitablement établi que Dreyfus ,n ji va 1 1 su 
"aucune relation suspecte» que. ses. voyages à l'étranger, ses bescdasuxLar" 
gent, ses habitudes de jeu, ses liaisons amoureuses, tout ce que l'on avait 
lancé dans la presse antisémite, pour influencer défavorablement rppinîon, 
étaient des racontars sans foudement* 

BAROIS (haussant les épaules). — Et, malgré ça, il se serait trouvé deux 
colonels, deux commandants, deux capitaines, pour... Voyons, mon cher, 
voyons !... 

Dans le regard enflammé du malade passe comme une satis- 
faction de n'avoir pas convaincu Barois : plus la résistance sera 
vive, plus la certitude et la révolte finales, seront fortes. 

WOLDSMUTH (soulevant les feuillets dactylographiés). — Toute la vérité 
est là. 



BAROIS. — Qu'est-ce que c'est ? 

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LE VENT PRÉCURSEUR 191 

WOLDSMUTH. — Un mémoire, Barois, un simple mémoire... Rédigé 
par un inconnu, un admirable cœur, un esprit d'une clarté, d'une logique 
invincibles. 

BATIOIS. — G>mment l'appelez- vous ? 

WOLDSMUTH (respectueusement). — Bernard Lazare. 

Barois (ait un geste qui signifie : « Je ne connais pas. » 

WOLDSMUTH. — Il faut que vous m'écoutiez jusqu'au bout. Je n'ai pas 
fini ; je commence... Je vous ai appelé, pour que vous sachiez, vous, ce 
qui se passe : mais pour autre chose aussi. 

(Avec une autorité inattendue, imposante.) Barois, il faut vaincre cette 
conspiration de mensonges, de sous-entendus et de silences, qui baîl- 
lonne la vérité. Il faut qu'une parole accréditée se fasse entendre... Qu'un 
homme, dont la droiture est reconnue de tous, soit averti, soit convaincu, 
et que sa conscience crie tout haut, pour nous tous ! 

Il s'est soulevé sur les mains, et à travers ses linges, il fixe 
Barois, pour voir s'il a compris son désir. 

Le masque de Barois, éclairé à plein par la petite flamme, reste 
dur et impassible. 

WOLDSMUTH (précisant, avec une supplication de la voix). -^ Il faut, en 
un mot, que Luce reçoive la visite de Bernard Lazare. (Mouvement de 
Barois.) Il faut qu'il consente à l'entendre, sans parti-pris, avec sa seule 
bonne foi et sa probité. 

(Brandissant les feuillets.) Il faut que cet appel soit imprimé à cent 
mille exemplaires ! 

11 y a là une mission de justice, à laquelle ni moi, ni vous, ni lui, ne 
pouvons plus nous dérober ! 

Barois fait mine de se lever. 

WOLDSMUtH. — Attendez, Barois, ne vous prononcez pas. Non, non, 
ne me dites rien... Patientez, écoutez... (Suppliant.) Ne vous raidissez pas, 
Barois... Vous allez être juge : soyez seulement impartial... Je veux vous 
lire des fragments, je veux que vous soyez pénétré par cette longue cla- 
meur vers la justice... 

(Fébrilement.) Voyons... Ceci, d'abord ; 

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■^=îwa-'^*-*i*3[^PPi^a^PHWB^ 



192 JEAN BAROIS 

« Le capitaine Dreyfus a été arrêté à la suite de deux expertises contra" 
dictoires. 

« L'instruction a été conduite de la façon la plus arbitraire. Elle n'a 
abouti qu*à montrer Finanité absolue des racontars faits sur le capitaine 
Dreyfus, et le mensonge des rapports policiers que des témoins ont démenti 
et que lafcusation na pas osé retenir. 

« La base de l'accusation reste donc une feuille de papier pelure — 
sorte de bordereau d'envoi, de style et d'orthographe bizarres, — déchirée 
en quatre morceaux et soigneusement recollée. 

« D'où venait cette pièce ? D'après le rapport de M. Besson d'Ormes- 
cheville, le général Joux, en la remettant à l'officier de police judiciaire, 
déclara qu'elle avait été adressée à une puissance étrangère, qu'elle lui 
était parvenue, mais que, d'après les ordres formels du ministère de la 
Guerre, il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document était tombé 
en sa possession. 

't L'accusation ne sait donc pas comment ce document non daté, non signé, 
est parti des mains de Finculpé. La défense ignore par quelles voies il est 
revenu de l ambassade qui le possédait. A qui la lettre était-elle adressée ? 
Qui l'a volée ou livrée ? A toutes ces questions pas de réponse. » (l). 

(S'interrompant.) Ailleurs, déjà, il avait démontré l'invraisemblance 
de cette pièce. (Reprenant sa lecture.) Tenez : 

« Ce document lui-même est-il vraisemblable ? Non. 

« Examinons son origine, ou plutôt l'origine qu'on lui attribue. D'après 
M. Montville {Journal du 16 Septembre 1896) il aurait été trouvé, à l'am- 
bassade d'Allemagne, par un garçon de bureau qui avait l'habitude de 
livrer à des agents français, le contenu des corbeilles à papier. Y a-t-il 
jamais eu à l'ambassade d'Allemagne quelqu'un qui se soit livré à ce trafic ? 
Oui. Cela était-il resté ignoré de l'ambassade ? Non. Quand cette am- 
bassade en eut -elle connaissance ? Un an environ avant l'affaire Dreyfus, 
Dans quelles circonstances ? Je vais le dire (2). » 

(S'interrompant.) Je vous passe le récit du procès de Mme Millescamps 
en police correctionnelle. Vous le lirez... 

(Reprenant :) 

« Donc, un an avant l'affaire Dreyfus, on savait à l'ambassade d'Alle- 
magne que les détritus de papier étaient communiqués à des agents fran- 
çais. Mais on ignorait, un an après, si celui qui se livrait à ce commerce 
n'était pas toujours à l'ambassade. On avait, par conséquent, la plus 
extrême méfiance, et on prenait les plus grandes précautions. 

(i) Bernard Lazare, La vérité sur V affaire Dreyfus. Stock, réédition de 189 S (p. 80 
et suiv.). 

(2) Op. cit. p. 72, 

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LE VENT PRÉCURSEUR 193 

« Est-il donc admissible quan ait déchiré en quatre morceaux et jeté au 
panier un papier aussi compromettant pour un auxiliaire précieux et quan 
devait tenir essentiellement à conserver, alors quon savait que. Selon toute 
probabilité, ces fragments seraient livté» au bureau de renseignements du 
ministère de la Guerre ? 

» L'origine qu'on attribue à ce bonrdereau n*e8t donc pas plausible» à 
moins quon admette sa confection par un faussaire en relations avec un pet" 
sonnage, depuis longtemps acquis, du bas personnel de t ambassade dtAlle" 
manne, et ayant pu par cette entremise introduire ce bordereau fabriqué, 
énumérant des pièces qui jamais nont été livrées^ et le faire sortir ensuite par 
des procédés hahitmls. 

a Etudions maintenant la vraisemblance du document. Voit-<)n la 
nécessité, pour celui qui aurait trahi « de faife accompagner son envoi d un 
bordereau inutile et compromettant ? Généralement la préoccupation 
d'un espion o\x d'un traître est de ne laisser aucune trace de ses actes. 
S'il livre des documents» il les mettra entre les mains d'une série d'inter- 
médiaires chargés de les faire parvenir à destination, mais jamais il n écrira. 
Il faut remarquer d'ailleurs que l'acte d'accusation est fort embarrassé 
pour expliquer la façon dont un tel bordereau aurait pu être transmis. 
Est-ce par la poste ? Quelle folie I Est-ce par l'intermédiaire de quel- 
qu'un ? Alors, quel besoin de remettre un bordereau ? Quelle nécessité 
d'écrire, au lieu de donner les pièces de la main à la main ? 

L'absurdité de ces deux hypothèses est telle, que l'acte d'accusation a 
mieux aimé s'en abstenir. » (i). 

(S'interrompant.) Vous me suivez, Barois ? 

Barois, sans répondre, l'invite à poursuivre d'un geste rude. 

Il ne cherche plus à prendre une attitude. Les coudes sur les 
genoux, le dos ployé, le menton enfoncé dans les mains, son 
regard dur impitoyablement rivé à cette tête inexpressive en 
tarlatane dont pas un détail ne lui échappe, les narines palpi- 
tantes, les lèvres entr'ouvertes et crispées sous la moustache» 
il écoute, il attend la suite, le cawr battant d'anxiété» espérant 
encore que tout cela n'est pas vrai, 

WOLDSMUTH (après l'avoir exanûné silencieusement). — Je continue... 

« A-t-on trouvé, pendant les deux mois d'enquête, que le capitaine 
Dreyfus ait eu des relations suspectes ? Non. Cependant Tétrange mis- 
sive dit : « Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir. » Il 

(i) Oo, cit. p. ?4. 

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194 JEAN BAROIS 

voyait donc le correspondant mystérieux ? On a scruté sa vie, suivi tous 
ses pas, examiné toutes ses actions, on na pu citer aucune fréquentation 
compromettante, . . 

« Jamais F accusation na pu produire un fait, alléguer une charge pouvant 
faire supposer que le capitaine Dreyfus ait eu des relations quelconques avec 
un agent étranger, MÊME POUR LE SERVICE DE l'ÉTAT-MAJOR ! 

« ...Quelles raisons ont pu pousser le capitaine Dreyfus à commettre 
la trahison dont on Taccuse ? Etait-il besogneux ? Non. Il était riche. 
Avait-il des passions et des vices à satisfaire ? Aucun. Etait-il avare ? 
Non, il vivait largement et n'a pas augmenté sa fortune. Est-ce un malade, 
un impulsif susceptible d*agir sans raison ? Non, c'est un calme, un pon- 
déré, un être de courage et d'énergie. Quels puissants motifs cet heureux 
avait-il pour risquer tout ce bonheur ? Aucun. 

« A cet homme que rien ne pousse au mal, que rien n'accuse, que Ven-' 
quête établit probe, travailleur, de vie régulière et honnête ; à cet homme, 
on montre un papier mystérieux, louche, de provenance obscure : On lui 
dit : « C'est toi qui as écrit ceci. Trois experts l'attestent, et deux le nient. » 
Cet homme, s'appuyant sur sa vie passée, affirme qu'il n'a pas commis 
pareil acte, il proteste de son innocence ; on reconnaît rhonorahilité de son 
existence, et, sur le témoignage contradictoire de ces experts en écriture, 
on le condamne à la déportation perp^étuelle ! » (i). 
%, 

Un silence. 



WOLDSMUTH. — Et voici maintenant ce que Lazare écrit sur la commu- 
nication secrète : 

« Cela n'eût pas suffi, en effet. 

« Aussi, mis' en présence de ces seules charges, le Conseil de guerre 
penchait vers F acquittement, 

« C'est alors que le général Mercier, malgré les promesses formelles 
faites au ministre des Affaires étrangères, se décida à communiquer en 
secret — hors la présence même de Vavocat, — aux juges du Conseil de 
guerre, dans la chambre des délibérations, la pièce, suprême accusation, 
qu'il avait gardée jusqu^à ce moment. Quelle était cette pièce ? 

« Elle était, dit l'Eclair, relative au service d'espionnage à Paris, et con- 
tenait cette phrase K « DÉCIDÉMENT CET ANIMAL DE DREYFUS DEVIENT TROP 
EXIGEANT. ') 

« Cette lettre existe-t-elle ? Oui. A-t-elle été communiquée secrète- 
ment aux juges ? Oui. 

(I) Op. cit. p. 8i et suiv. 



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LE VENT PRÉCURSEUR 195 

» La phrase citée par YEclair est-elle contenue dans cette missive ? 

<' J'affirme que non, 

« y assure que celui qui a livré au journal TEcIair cette pièce dont on 
redoutait à tel point — en raison de complications diplomatiques possibles 
— la divulgation, que Von dut, à cause de son existence même, exiger le huis^ 
clos, — j assure que celui-là na pas craint, ajoutant une infamie à celles 
déjà commises, de falsifier ce document capital, dont la publication devait 
achever de convaincre chacun de la culpabilité du malheureux, qui, depuis 
deux ans, subit un martyre sans nom. 

« La lettre apportée aux. juges ne contenait pas le nom de Dreyfus, MAIS 
SEULEMENT L*1NIALE D. 

« U Eclair, dans son numéro du 10 Novembre 1896 ne conteste pas 
mon affirmation, mais il faut cependant que je la précise : 

« La lettre révélée pour la première fois, malgré le double huis-clos, si 
je puis dire, par YEclair est arrivée au ministère de la Guerre par l'inter- 
médiaire du ministre des Affaires étrangères, huit mois environ avant 
l'affaire Dreyfus, 

« Il est si vrai qu'elle ne contenait pas le nom de Dreyfus, qu'on s'ap- 
pliqua pendant quelque temps à filer et à surveiller un malheureux garçon 
de bureau du ministère de la Guerre, dont le nom commençait par un D. 
Cette filature fut rapidement abandonnée, ainsi qu'une ou deux autres, 
postérieurement entreprises, puis la lettre fut oubliée. Aucun soupçon 
ne se portait sur Dreyfus (nouvelle preuve qu'on ne se méfiait pas de lui 
dès l'origine) et on ne songea à cette missive qu après la saisie du bordereau 
et son attribution au capitaine Dreyfus. 

« Le récit de V Eclair du 15 Septembre 1896 n'est donc pas exact, 

« Faut-il maintenant examiner la vraisemblance de cette lettre ? 

« Supposons qu'une puissance étrangère soit assez heureuse pour s'at- 
tacher un officier d'Etat-Major, et que cet officier lui livre les pièces les 
plus confidentielles. Il sera pour cette puissance d'un prix inestimable, 
elle fera tout pour se l'attacher, et prendra, de concert avec lui, toutes les 
précautions nécessaires pour qu'il ne puisse être soupçonné... D'autre 
part, cette puissance étrangère se fera un devoir, commandé par la plus 
élémentaire prudence, de ne pas compromettre elle-même, par d'inutiles 
confidences un homme si précieux, et elle se gardera bien plus encore 
de confier à une lettre qui peut s'égarer ou être saisie , le nom de l'officier 
susceptible de lui rendre de si grands services. 

« Il reste donc acquis, jusqu'à ce que le gouvernement l'ait nié, que 
la condamnation du capitaine Dreyfus, que nulle preuve suffisante ne 
provoquait, a été obtenue en mettant sous les yeux des juges une lettre 
systématiquement soustraite à F accusé, systématiquement soustraite au 
défenseur. 



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196 JEANBAROIS 

« Au cours du procès, ils F ont ignorée : ils nont donc pu la discuter con- 
tester soit son origine, soit F attribution quon faisait aune initiale à un homme 
que rien d'autre ne désignait, 

« Est-il admissible qu'on puisse condamner qpelqu'un en lui refusant 
les éléments nécessaires à sa défense ? N^est-i] pas monstrueux qu on 
puisse, hors la salle d'audience, peser sur l'esprit, sur la décision, sur U 
sentence des juges ? Est-il permis à qui que ce soit d'entrer dans la cham- 
bre des délibérés et de dire au magistrat : « Oublie ce que tu viens d'en- 
tendre en faveur de l'homme que tu as à juger. Nous avons, nous, en 
main, des pièces que, par raison d'Etat ou de haute politique^ nous lui avons 
cachées, et sur lesquelles nous te demandons le secret. Ces pièces nous en 
affirmons l'authenticité, la réalité. » Et un tribunal, là-dessus, a prononcé 
la sentence ! Nul de ses membres ne s'est levé et n'a dit : « On nous de- 
mande là une chose contraire à toute équité, nous ne devons pas y con- 
sentir !» ' 

« Et l'on avait à tel point égaré l'opinion, on lui avait tellement pré- 
senté l'homme qu'on avait condamné comme le dernier des misérables, 
indigne de toute pitié, que l'opinion ne songea pas à s'émouvoir de la 
façon dont celui qu'on lui présentait comme le plus odieux des traîtres, 
avait été condamné. Ceux- mêmes dont le patriotisme s'inquiète lorsqu'on 
touche à un officier, oublièrent les procédés employés dans cette circons- 
tance, parce qu'on les avait convaincus, au nom de la patrie offensée* de 
la nécessité du châtiment, par tous les moyens. 

« S'il n'en eût pas été ainsi, des milliers de voix se seraient élevées» — 
et elles s'élèveront peut-être demain, après que les préventions auront 
été dissipées, — pour protester au nom de la justice. Elles auraient dit : 
« Si l'on admet de semblables abus de pouvoir, des mesures aussi arbi- 
traires, la liberté de chacun est compromise, elle est à la merci du minis- 
tère public, et on enlève à tout citoyen accusé les garanties les plus élé- 
mentaires de la défense. » l). 

Barois a laissé glisser son front dans ses mains. Immobile, 
le visage altéré de pitié et de chagrin, il fixe désespérément, à 
ses pieds, un carreau du carrelage, fendu en deux et soudé par 
la poussière. 

WOLDSMUTH. — (Sa voix grave, cassée par la fatigue et Texaltationi 
reprend, avec une sombre tristesse) : 

« Il est encore temps de se ressaisir. Qu'il ne soit pas dit qucj ayant 
devant soi un juif, on a oublié la justice. C'est au nom de cette justice que 
je proteste, au nom de cette justice qu on a méconnue. 



(i) Op. cit. pp. 83 à 89. 

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LE VENT PRÉCURSEUR 197 

Le capitaine Dreyfus est un innocent et on a obtenu sa condamnation par 
des moyens illégaux : il faut que son procès soit revisé. 

« ...Et ce n'est plus à huis clos qu'il devra être jugé, mais devant la 
France entière. 

« J'en appelle donc de la sentence du Conseil de Guerre... 

« Des faits nouveaux viennent d'être apportés au débat : ils suffisent 
juridiquement pour faire casser le jugement : mais au-dessus des subti- 
lités juridiques, il y a des choses plus hautes : ce sont les droits de l'homme 
à sauvegarder sa liberté, et à défendre son innocence, si on l'accuse injus- 
tement ! » (l). 

Woldsmuth, à la limite de l'effort, retombe au creux de l'oreil- 
ler. Il a baissé les paupières ; et, tout à coup, dans ce bonhomme 
en chiffons, il n'y a plus rien de vivant» qi»e le tremblement des 
petites mains, immobiles sur le drap. 
' Barois se lève et, lourdement, fait quelques pas. 

Puis il s'approche du lit et s'arrête, les jambes écartées, le 
buste frémissant, les mains entr 'ou vertes à hauteur de la poi- 
trine. 

Il respire fortement, avant de pouvoir parler. 

BAROIS. -^ En tous cas, il faut chercher, il faut savoir I Le doute est 
Jîorrible,,. 

Je vous promets que Luce recevra votre ami.^dès demain» 



(I). Op. cit. pp. 89 îi 9ï. 

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«22 octobre 1896. 
« Mon cher Barois, 

«Monsieur Bernard Lazare vient de passer l'après-midi dans mon cabinet. 
Vous savez dans quelles dispositions d'esprit j'étais hier soir : je ne puis 
en changer si brusquement. Mais je confesse que cet entretien m'a pro- 
fondément remué. 

« Tout cela m'apparaît si i^rave, si plein de périls, qu'il me semblerait 
criminel d'improviser une attitude, ou de prendre une décision à la légère. 
J'ai donc refusé, pour le moment, de prêter mon nom à quoi que ce soit, 
tout en assurant M. Lazare de ma sympathie, qui est complète. On devine 
en lui un de ces hommes, pour qui tout l'appareil des puissances, la raison 
d'Etat, les puissances temporelles, les puissances politiques, les auto- 
rités de tout ordre, intellectuelles, mentales mêmes, ne pèsent pas une 
once devant un mouvement de la conscience propre (l). C'est, de plus, 
un esprit lucide, dont l'argumentation est troublante. 

« Il n'est pas possible de penser sans anxiété qu'une aussi effroyable 
injustice pourrait avoir été commise sous nos yeux. Je ne pourrais pas 
vivre plus longtemps en compagnie d'une semblable inquiétude. 

« Je veux savoir- 

« Je veux être rassuré. Je reste persuadé que la vérité est autre, qu'il y 
a quelque chose que nous ignorons et qui nous délivrera de cette angoisse. 
Aussi vais-je me consacrer à une sérieuse enquête personnelle, dont je 
vous communiquerai les résultats. 

« D'iciJà»nion cher ami, ne me parlez plus de cette pénible affaire; laissez- 
moîTôute la lucidité et le calme que je veux mettre à cette recKërcîiè. Je 
vous le demande instamment. Et si vous me permettez un conseil, n'en 

(i) Cette dernière phrase, depuis : « pour qui » est empruntée à Péguy. Xot e 
jeunesse, p. 96. 



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LE VENT PRÉCURSEUR 199 

parlez pas davantage autour de vous : Topinion n'a été que trop agitée 
déjà au sujet de cette histoire, et il ne peut rien sortir de bon de ces bas- 
fonds soulevés. 

« Mon fils aîné va tout à fait bien. Mais voici que la santé de notre 
chère petite Antoinette nous tourmente à nouveau ; je crois que nous 
serons obligés de tenter l'opération. C'est un gros souci pour moi, mon 
cher Barois, et pour ma pauvre Lucie. Le calme bonheur est à peu près 
impossible dans une famille nombreuse... 

« De cœur avec vous, mon cher Barois, — et plus un mot de tout cela, je 
vous en conjure. 

Marc-Elie Luce. » 



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«■ 



III 



A Auteuil, un matin de juillet, 1897. 

Le cabinet de Luce. 

La chaleur matinale d*un beau jour ; lair tremble dans les 
fenêtres ouvertes : entre les rideaux de percale blanche, Téblouis- 
sement de la verdure ensoleillée, où piaillent les moineaux et les 
enfants. 

Barois assis, attentif et silencieux. 

Luce à son bureau,les mains sur le bord de la table, le buste 
en arrière, mais la tête légèrement penchée, comme si le poids 
du crâne l'entraînait en avant ; dans l'ombre du front, ses yeux 
de visionnaire levés vers Barois. 

LUCE (d'une voix contenue). — Vous comprenez, Barois, que je ne 
prononce pas des mots si graves sans que ma conviction soit absolue. 

Quand vous êtes venu, il y a huit mois, et que vous m'avez envoyé 
Bernard Lazare, je sentais déjà combien l'affaire était dangereuse. Je 
connaissais, depuis l'article de V Eclair, l'hypothèse d'un dossier secret... 
(Aprement.) Mais je me refusais à y croire ! Les avertissements précis 
de Lazare m'ont fait peur. J'ai voulu savoir. 

(Douloureusement.) Je sais. 

Un temps. 

(Elevant la voix.) Il y a huit mois, je n osais pas supposer que des juges 
militaires, conscients de leur responsabilité, eussent pu accepter dans leurs 
débats l'intervention de leur propre ministre ; encore moins la produc- 
tion par lui de pièces secrètes, à l'insu de l'accusé et de son défenseur. 

Depuis, mon pauvre Barois, j'en ai appris bien davantage... J'ai appris, 
non seulement qu'il y avait eu un dossier secret, volontairement caché 
à la défense par les juges du conseil de guerre ; mais de plus, que ce 
dossier ne contenait même pas cette révélation indubitable, qui, sans pou- 
voir servir d'excuse à la faute judiciaire, eût du moins soulagé nos 
consciences ! Qu'il ne contenait aucun document grave contre l'accusé. 



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LE VENT PRÉCURSEUR 201 

rien d*autrc que des présomptions, faciles à interpréter, soit pour, soit 
contre lui I 

Ses mains ponctuent l'affirmation, d'un battement sec des 
doigts sur le bois de la table. 

(Gravement.) Je vous jure que ceci est la vérité. 

Barois n'a pas tressailli. Les jambes écartées, les mains sur les 
genoux, il écoute. Sur son visage énergique, dans son regard 
ardent, une curiosité passionnée, mais aucune surprise. 

LUCE (posant la main sur une liasse sanglée). — Je ne peux pas vous 
raconter par le menu l'enquête que j'ai faite. Voilà huit mois que je ne 
me suis pas occupé d'autre chose. (Bref sourire.) Vous le savez, puisque 
je n'ai même pas pu régulièrement donner au Semçur cet article hebdo- 
madaire que je vous avais promis... 

Mon mandat de sénateur, et d'anciennes camaraderies, m'ont permis 
de pénétrer partout, de contrôler moi-même toutes mes informations. 
Lazare m'a procuré une photographie des pièces les plus importantes. 
J'ai pu les examiner, seul, au calme, sur ce bureau. J'ai fait faire, par 
surcroît, des expertises d'écritures par les meilleurs spécialistes d'Eu- 
rope. (Palpant un dossier.) Tout ça est là. Je connais maintenant l'affaire 
à tond ! (pesant ses mots) et il ne me reste plus de doute... plus un seul ! 

BAROIS (se levant). — Il faut qu'on le sache I II faut le dire ! Au minis- 
tère, d'abord. 

Luce reste un instant silencieux. Puis il fixe Barois : un bon 
sourire, doux et triste, qui se perd dans sa barbe. 
Il se penche, expansif. 

LUCE. — Lundi dernier, — à cette heure-ci, tenez — j'étais au Minis- 
tère de la Guerre, face à face avec un vieux camarade, un officier qui est 
aujourd'hui tout-puissant à l'État-Major. 

Je ne l'avais pas revu depuis environ deux ans. Il m'avait accueilli 
par une explosion d'amitié. Au seul nom de Dreyfus, il s'est dressé, aigre 
et violent, me coupant la parole, refusant la discussion, te démeoant 
comme si j'étais venu lui chercher une querelle personnelle. J'ai été péni- 
blement impressionné ; mais je venais pour parler, et j'ai dit tout ce que 
je voulais dire, tout ce que j'avais patiemment recueilli, vérifie, tout ce 
dont j'étais sûr. Il marchait à travers son cabinet, les bras croisés, faisant ; 
craquer le vernis de ses bottes, mais silencieux, désarmé par la précision ] 



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«^^««■BŒSHBP 



202 JEAN BAROIS 

de mes renseignements. Enfin il est revenu s'asseoir, et, le plus calmement 
qu'il a pu, il m'a posé des questions sur l'état de l'opinion au Sénat, dans 
le monde des savants, des professeurs, autour de moi. Il avait l'air d'hé- 
siter encore, de vouloir dénombrer ses adversaires avant de prendre un 
parti. Je lui ai saisi la main, je l'ai supplié, au nom de notre amitié, au 
nom de la justice : « 11 est temps encore... Le scandale est imminent, 
mais il n'a pas éclaté. Vous pouvez le conjurer en prenant les devants : 
que l'initiative de la revision vienne de l'armée, et tout est sauvé. On a le 
droit de se tromper, mais il faut savoir reconnaître librement son erreur, 
et la réparer... ^^ Je me heurtais à un silence vaguement inquiet, mais 
têtu, glacial. 

Brusquement il s'est levé, il a mis un tiers entre nous ; et il m'a con- 
gédié poliment, sans un mot d'éclaircissement, ni d'espoir... 

Son visage se crispe. Un temps. 

LUCE. — Alors, Baroîs, je suis revenu, tout doucement, à pied, en sui- 
vant la Seine. (Avec angoisse.) Et pendant un long moment, mon cher, 
je me suis demandé... si ce n'était pas lui qui avait raison... 

Barois ébauche un geste de surprise. 

LUCE Oevant la main, et la laissant retomber avec découragement). 
— J'ai si nettement entrevu ce que sera cette affaire, du jour où notre doute 
sur la culpabilité de Dreyfus sera public ! 

BAROIS (vivement). — Ce sera sa réhabilitation! 

LUCE. — Soit. Mais ne nous leurrons pas. C^e sera autre chose encore 
autre chose surtout. 

(Avec lourdeur.) Ce sera, mon ami, la lutte du bon droit contre la 
■ société française... Une lutte acharnée, et peut-être, en un sens, crimi- 
nelle ?... 

BAROIS (violemment). — Oh, comment pouvez- vous... 

LUCE (interrompant). — Ecoutez-moi... Si Dreyfus est innocent, ce qui 
est certain... (Scrupuleux.) — ou à peu près certain... — sur qui retombe 
faute ? 

Qui vient prendre sa place d'accusé ? 
C'est l'Etat-Major de l'armée française. 



BAROIS. — Eh bien ? 



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LE VENT PRÉCURSEUR 203 

LUCE. — Et derrière l'Etat-Major, c'est le gouvernement actiîel de la 
République, c'est-à-dire l'ordre établi, auquel nous devons notre vie na- 
tionale depuis vingt-cinq ans... 

Barois se tait. Un temps. 

LUCE. — Je n'oublierai jamais, Barois, ce retour le long des quais... 
Devant moi, ce dilemme terrible : connaître la vérité et fermer les yeux ; 
se résigner au respect d'un jugement inique, parce qu'il a été rendu, 
solennellement, par l'armée et par le gouvernement, avec — il faut bien 
le dire — l'approbation passionnée de l'opinion. Ou bien attaquer, preuves 
en mains, l'erreur judiciaire, déchaîner le scandale, et, délibérément, 
comme un révolutionnaire, assaillir de front cet ensemble sacré : l'ordre 
constitué de la nation ! 

Barois médite quelques secondes ; puis un brusque sursaut 
des épaules. 

BAROIS. — Il n'y a pas à hésiter ! 

LUCE (avec simplicité). — J'ai hésité cependant. Je n'ai pas pu faire 
si vite bon marché de cette paix relative dans laquelle nous vivons depuis 
tant d'années. 

(Regardant Barois avec attention.) Je comprends votre révolte, qui ne 
prend rien autre en considération, que la justice. Pourtant, laissez- moi 
vous le dire, Barois, nos attitudes ne peuvent pas être tout à fait les mêmes : 
dans votre ardeur à prendre parti, il y a... comme un sentiment privé... 
Je ne crois pas me tromper... Il y a comme une satisfaction personnelle, 
comme une revanche, enfin... 

BAROIS (souriant). — C'est vrai, vous avez raison... Oui, j'ai eu plaisir 
à me placer ouvertement de l'autre côté de la barricade... (Sérieux.) Car 
il n'y a pas de doute, notre adversaire d'aujourd'hui, c'est bien mon adver- 
saire d'autrefois : la routine, l'autocratisme, l'indifférence pour tout ce 
qui est élevé et sincère ! Ah, vraie ou illusoire, que notre conviction est 
plus belle ! 

LUCE. — Je vous comprends bien. Mais ne me reprochez pas d'hésiter, 
au moment où il va falloir exposer tant de laideurs aux yeux de tous, aux 
yeux des étrangers... 

Barois ne répond pas ; son regard «t son sourire semblent 
dire : « Je vous admire de toute mon âme ; que parlez-vous de 
reproche ?... » 



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204 JEAN BAROIS 

LUCE (sans lever la tête). — Cette semaine, Barois, j'ai passé par une 
crise de conscience terrible... J'ai été balloté entre mille sentiments con- 
traires... (Douloureusement.) Jusqu*à me laisser émouvoir par mon intérêt 
\ propre. ..Oui, mon cher, j'ai fait le compte de ce que je risque, comme indi- 
vidu, si je parle, si j'attache ce monstrueux grelot... et j'ai eu un vilain 
frisson... 

BAROîS. — Vous exagérez. 

LUCE. — Non. Il y a beaucoup de chances, vu l'état de l'opinion, pour 
- qu'en quelques mois je sois irrémédiablement coulé 
J'ai neuf enfants mon ami... 

Barois ne proteste plus. 

LUCE. — Vous voyez, vous êtes de mon avis... 

(D'une voix chaude.) Et pourtant, les circonstances sont telles que je 
ne peux pas me dérober, sans faillir à la direction même de ma vie. J'ai 
aimé la vérité par-dessus tout, et avec elle la justice, qui en est la réali- 
sation pratique. J'ai toujours eu cette conviction» cent fois contrôlée par 
les faits, que le devoir indiscutable et le seul bonheur qui ne déçoive pas, 
c'est de tendre vers la vérité de toutes ses forces, et dV conformer aveu- 
glément sa conduite : tôt ou tard, malgré les apparences, on s'aperçoit 
que c'était la bonne voie. 

(Lentement.) Il faut que chacun de nous consente à sa vie : et la mienne 
m'interdit de me taire. Ah, jamais je n'ai si clairement compris que, si 
le travail de tous permet à quelques-uns de vivre dans le recueillement, et 
si ces efforts solitaires sont nécessaires, puisque, bout à bout, ils forment 
le progrès, — en revanche, ce privilège ne va pas sans créer des obligations 
intransgressibles 1 II j[aut les reconnaître, lorsqu'elles se présentent : en 
voici une ! 

Barois approuve d'une simple inclinaison de tête. 

Luce se lève. 

LUCE. — Je ne veux pas me poser en redresseur de torts. Je veux seu- 
lement que mon cri d'alarme avertisse le gouvernement, et provoque 
dans l'opinion un revirement de conscience qui s'impose. Après quoi, 
je suis résolu à livrer mon enquête telle quelle, comme un outil de tra- 
vail, — et à m'effacer. Vous me comprenez ? (Avec une expression de 
souffrance réelle.) Simplement rejeter ce doute qui m'étouffe ! 
-' Si Dreyfus est coupable, — et je le souhaite encore de toutes mes forces 



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LE VENT PRÉCURSEUR 205 

— qu'on le prouve, en débats publics : nous nous inclinerons. Mais avant 
tout, qu9 Ton dissipe cet air irrespirable I 

Il s'avance pesamment jusqu'à la fepêtre ouverte, et baigne 
son regard dans les fraîcheurs vertes du jardin. 

Quelques instants passent. 

Il se retourne vers Barois, comme s'il se souvenait tout à coup 
du but de sa convocation ; et, familièrement, il lui met ses deux 
mains sur les épaules. 

LUCE. — Bârois, j'ai besoin d'un organe où lancer cet appel à la loyauté... 
(Hésitant.) Consentiriez-vous à jeter votre Semeur dans la mêlée ? 

Une telle fierté relève le visage de Barois, que Luce se hâte 
de parler. 

LUCE* — Non, non, écoutez-moi, mon ami. Il faut réfléchir* 
Voilà deux aris que, pour créer cette revue, Vous vous êtes donné, 
sans restriction. Votre Semeur est en plein élan. Eh bien, s'il devient mon 
porte-voix, tout est compromis ; c'est la faillite probable de tous vos 
efforts... 

Baro»Vs*6st dressé, trop bouleversé pour répondre. Une joie 
soudaine, un orgueil immense... V 

Ils se regardent. JLuce a co mpr is! Autour d'eux l'atmosphère 
j s'alourdit. Dans le silence où oat leur double cœur, ils ouvrent 
' les bras et s'étrefgncrtt. 

C'est le commencement des exaltations surhumaines... 

( 



Huit jours plus tard. 

Dans la cour de la maison qu'habite Barois, rue Jacob. 

Au fond d'une remise ouverte, Woldsmuth et quelques 
acol^es» sont assis à une table. Breil-Zoeger, Harbaroux, Cres- 
teil. Portai, vont et viennent, ^^çj 

Derrière eux, en piles^blanches,|8pjQ00 numéros du Semeur 
sont entassés. Odeur humide de l'impresâion fraîche. 

D'autres ballott, cordés, sont prêts pour la provinc«. 

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206 JEAN BAROIS 

Le long des murs, une centaine de trimardeurs attendent 
en file indienne, comme à Tentrée d*une soupe populaire. 

Trois heures. 

La distribution commence. 

Barois griffonne des chiffres sur un registre. 
Les placards disparaissent, par blocs de 300, sous Taisselle 
des coureurs, qui s'enfuient aussitôt vers la rue, sur leurs savates 
molles. 

Déjà les premiers sont hors de la zone où ils doivent se taire, 
et, boulevard Saint-Germain, rue des Saints-Pères, sur les quais, 
les cris éclatent : une clameur rauque, dispersée par cent boucheti 
haletantes : 
«<• 
j — Numéro spécial !... « LE SEMEUR « !... Révélation sur laffaire Drey- 
j fus !... « CONSCIENCE », lettre au peuple français, de MARC-EUE LUCE, 
' sénateur, membre de l'Institut, professeur au Collège de France... 

Les passants se retournent, s'arrêtent. Les boutiques béent. 
Des enfants courent. Des mains se tendent. 

Un vent d'orage semble éparpiller les feuilles. 

En deux heures, le vol des papillons blancs s'est abattu jusque 
dans les quartiers extrêmes, sur la chaussée, sur les tables, au 
fond des poches. 

Les aboyeurs reviennent, assoiffés, les bras vides. 

La cour s'emplit à nouveau. Le vin coule. 

Les dernières piles sont entamées, épuisées, emportées. 

L'essaim bourdonnant s'échappe une seconde fois, secouant, 
dans le soir d'été, la torpeur de la ville chaude. 

La foule s'exalte. Les boulevards grouillent. 

Veillée de guerre... 

Déjà, en mille endroits, des pensées françaises, soulevées par 
cette vague d'héroïsme, s'entrechoquent. f ^,gô 

Jne irrésistible explosion de passions a^branlé le cœur noc- 
turne de Paris. 



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LA TOURMENTE 



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-**«ï^Ma! . -. 



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Les nouveaux bureaux du Semeur rue de TUniversité. 

Quatre fenêtres, à l'entresol, portant, fixés aux appuis, de 
larges plaques de tôle, où se lit, en majuscules noires sur fond 
blanc : « LE SEMEUR ». 

Petit appartement de cinq pièces,^ 

Dans les deux premières, des scribes, des employés, un va- 
et-vient commercial. La troisième, plus vaste, sert de salle de 
rédaction. Sur la cour, le cabinet de Barois et une chambre où 
travaille la sténographe. 



Le 17 janvier 1898. Cinq heures du soir 

La salle de rédaction : une grande table, semée d*encrlers et 
de buvards ; au mur, un exemplaire déployé de Y Aurore du 1 3 : 
« y accuse,,. », et deux affiches, imprimées par Roll, reproduisant 
en caractères gras, la péroraison de la lettre de Zola. 

Conversation bruyante : Barois, Harbaroux, Cresteil, Breil- 
Zoeger, Portai, et d autres collaborateurs. 

— Cayaignac a affirmé que Dreyfus avait fait des aveux, le matin de la 
dégradation. 

— C'est faux ! 

— Pourtant je suis sûr qu'il est de bonne foi... 

— On lui a persuadé qu'il y a un témoignage contemporain 

— D'ailleurs, il ne dît pas qu'il a vu le document ! 

BAROIS. — Comment ! Il existerait, depuis 1894, un témoignage aussi 
accablant, dont la publication suffirait à annuler, d'un coup, tout le branle- 
bas, — et depuis quatre ans personne n'aurait pensé à le produire ? 



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210 JEAN BAROIS 

CRESTEIL. — Ça saute aux yeux ! 
BAROIS. — Voici les faits, tels qu'ils se sont passés... 

Le silence s'établit aussitôt. 

BÂROTS. — Je les tiens de Luce dont l'enquête est sérieuse. Vous allez 
voir comme tout cela est simple. 

Dreyfus s'est trouvé, le matin de la dégradation, une heure de suite 
avec Lebrun-Renault, capitaine de la garde républicaine. 11 a protesté 
de son innocence avec la dernière énergie. Il a même annoncé qu'il allait 
la crier publiquement, si bien que le capitaine, inquiet d'un scandale pos- 
sible, a cru devoir prévenir le colonel. 

Ensuite Dreyfus a raconté une nouvelle épreuve, analogue à celle de la 
dictée, qu'il avait eu à subir quelques jours auparavant : le ministre, espé- 
rant toujours obtenir une certitude qui allégerait sa responsabilité person- 
nelle, lui avait envoyé dans sa cellule le commandant du Paty de Clam, 
pour lui demander « si ce n était pas par patriotisme quil aurait proposé 
des documents à rAllemai^ne » dans le but de s'en procurer d'autres plus 
importants, — ce qui eût atténué sa faute et motivé un adoucissement 
de peine. Lebrun -Renault ne connaissait naturellement pas cette démarche. 
Dreyfus, qui attendait de minute en minute le commencement du sup- 
plice, était dans un état de surexcitation facile à imaginer, et parlait fébri- 
lement sans beaucoup de suite. On comprend très bien comment ses pa- 
roles ont pu être mal comprises, mal rapportées, dénaturées en passant 
de bouche en bouche, et comment a pu naître l'histoire d'un échange de 
documents avec l'étranger. 

Quant à Lebrun-Renault il n'a jamais parlé d'aveux, à cette époque. Le 
général Darras a fait demander, le matin même, après la dégradation, 
s'il n'y avait pas eu d'incident particulier ; on lui a répondu que non, et 
il en a aussitôt rendu compte au ministre. De même, le rapport que Le- 
brun-Renault a fait, sa mission accomplie, au Gouverneur de Paris, — 
rapport que Luce a vu, — porte la mention : « Rien à signaler. » 

rensez-vous que s'il avait recueilli un aveu, sous quelque forme que ce 
fût, il ne se serait pas hâté de le dire ? Et quand le ministre de la guerre a 
appris, le lendemain, les bruits vagues qui couraient dans la presse, est-ce 
que, s'ils avaient été le moins du monde fondés, il ne s'en serait pas préoc- 
cupé ? Est-ce qu'il n'aurait pas tout de suite ordonné une enquête, afin 
d'avoir ce témoignage décisif ? Est-ce qu'il n'aurait pas cherché à presser 
de nouveau Dreyfus, afin d'avoir des détails complémentaires, et afin de 
savoir, — question essentielle pour la sécurité nationale, — quels étaient 
exactement les documents livrés à la puissance étrangère-^ i 

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LA TOURMENTE 211 

Non. vraiment, plus on y réfléchit et plus apparaît l'irréalité de cette 
histoire des aveux I 

CRESTEIL. — Vous devriez publier une interview de Luce sur ce sujet. 

BAROIS. — Il trouve que ce n'est pas encore le moment. Il attend la 
déposition de Casimir-Périer, au procès Zola. 

JULIA WOLDSMUTH (paraissant à la porte). — On demande M. Barois 
à l'appareil. 

Il se lève et sort. 

ZOEGER. — Quoi qu'il en soit, j'estime que l'attitude de Cavaignac est 
très heureuse pour nous. 

PORTAL. — Heureuse pour nous ? 

ZOEGER. — Evidemment. Voilà un ancien ministre de la Guerre, qui, 
devant la Chambre, en pleine tribune, est venu affirmer solennellement 
qu'il existe une pièce décisive, d'après laquelle la culpabilité de Dreyfus 
ne peut pas être mise en doute. Eh bien, le jour où il sera publiquement 
démontré que c'est faux, que la pièce en question n'existe pas, ou que, 
si elle existe, c'est un document refait après coup pour les besoins de la 
cause et antidaté, — ce jour^là, l'opinion du pays sera fortement ébranlée ! 
J'en fais mon affaire. Ou alors c'est qu'on nous aura changé la France ! 

CRESTEIL (tristement). — Vous n'avez jamais rien dit de si vrai.- 

PORTAL. — Tout ça va être discuté au procès Zola. 

■^ -^Rentrée de Barois. 

BAROIS (assez troublé). — C'est Woldsmuth qui me téléphonait... Il 
vient d'apprendre qu'il est question de limiter la plainte contre Zola, en 
ne relevant que ses imputations relatives au conseil de guerre de 1894/ 
et en négligeant les autres. Je me demande dans quel but..* 

PORTAL (se levant). — C'est très important ! 

CRESTEIL. — Mais ils n'en ont pas le droit ! 

PORTAL. — Je vous demande pardon. 



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212 JEAN BAROIS 

CRESTEIL. — En quoi cela nuxlîfierait41... ? 

BAROIS. — Laissez Portai s'expliquer. 

PORTAL. — Ce serait très grave. Le gouvernement cherche par tous les 
moyens possibles* à entraver le dévelopt>ement de cette affaire. Or il y a 
un article de loi, formel, d'après lequel Taccusé Hé peut fouifnir d'autre 
preuves que celles des faits articulés et qualifiés </an5 la citation» Autre" 
ment dit» en restreignant les termes de l'assignation, on circonscrit à vo- 
lonté l'extension des débats. 

CRESTEIL. — Avec ce procédé, on pourrait arriver à réduire la défense 
de Zola à presque rien I 

PORTAL. — Mais parfaitement ! 

BAROIS. — C'est monstrueux... C'est un étranglement du procès 

CRESTEIL (indigné). — Ce sont des finasseries de procureur ! 

PORTAL. — C'est la loi* 

Consternation générale. 

ZOEGER (posément). — Pour ma part je n'y crois pas. Les acêusatioiis 
sont trop outrageantes pour être escamotée^. Impossible de ne paâ pour*' 
suivre celui qui a écrit et publié ça ! 

Il s'approche du tableau où s'étale, en gros caractères, la lettre 
de Zola. 

(Lisant.) « J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir 
été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire... I » 

... « j'accuse le général Mercier de s'être rendu complice... I » 
^ ... « J 'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves 
certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées... ! » 

... « J*accuse le général de Boîsdeffre... ! » 

... « J'accuse le général de Pellieux... ! » 

... « Enquête scélérate !» 

... « Enquête de la plus monstrueuse partialité.*. ! » 

... « J'accuse les bureaux de la Guefre d'avoir mené dans la presse... 
une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute... | » 

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LA tOtJRMENtE m 

CRESTEIL. — Et le défi de la fin : 

... « En portant ces accusations, je n*îgnore pas que je me mets sous le 
coup des articles 30 et 31 de la loi, etc.. 

« Je n*ai qu une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui 
a tant souffert et qui a droit au bonhelin Ma pfbteèlatiôh enflammée 
n*est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en G>ur 
d'Assme^ et que l'enquête ait lieu au grand jour I »« 
« J'attends I (i) » 

BAROIS. — Et vous croyôz qu'un t^uvemem^fit peut avaler ça, sans 
broncher ? 

PORTAL« — Eti tout oasv Baroift, il y aurait intérêt» âVttit ^ue k citation 
ne soit rédigée, à dénoncer publiquement la supercherie^ 

ZOEGER. — 11 faudrait que t^n arttde éclate cohimè un ))étard, demain 
à la première heure. 

BAROIS. — Je vais m'y mettre. — Portai, Vôulea-vous me rechercher 
le texte exact de cette loi dont vous parlez ^ 

PORTÀiu. '— Pui»*îe téléphoner k la bibliothèque du Palais ? 

BAROiS (ouvrant la porte). "^ Mad^emoisdk Julk i 

PORTAL. — C'est pour moi, Mftdemeisdfe. Voud^iei-Vouà hte demander 
le 889-21 ? 

RAâois ise dirigeant vei% «ou bur^u). -^ Je voUè Iaîs^..^ Seret-vous ce 
soir boulevard Sauit-Michel ? 

DIVERSES VOÛC. -^ Ottît*. 

BAROIS* — Je vous apporterai mon IfA^l ttéXHt de le potter à RoU. 



Nous le reverrons ensemble. A ce soir««. 



>pon 
ble. 



(i) L^Auroie (13 janvier 1898). LeUn ouvert» tPEmiit Ziola ku Présidée de la Répu- 
blique : « J*accusê„, > 



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214 JEAN BAROIS 



Une heure plus tard. 

La salle de rédaction est vide. Les employés sont partis. Le 
garçon de bureau balaye, en attendant l'heure de la rermeture. 

Barois travaille dans son cabinet. 

Brusquement, la porte s'ouvre : Julia blême, le visage angoissé ; 
et, en même temps qu'elle, par la porte ouverte, une rumeur 
étrange. 

lUUA. — Monsieur Barois... une émeute... Vous entendez... 

Barois, surpris, gagne les pièces qui donnent sur la rue. II 
ouvre une fenêtre et se penche dans la nuit. 

Un murmure confus. 

La flamme jaune d'un réverbère, toute proche, l'aveugle. Ses 
yeux s'habituent peu à peu à l'obscurité : devant lui, la chaussée 
est encore déserte ; mais, là^bas, entre les façades d*ombre, 
coule une masse noire qui bourdonne. 

Il s'apprête à descendre, par curiosité. Le brouhaha se rap- 
proche ; des chants ; quelques cris : 

« Dreyfus I... "... 

Le groupe isolé qui dirige la colonne n'est plus qu'A cinquante 
mètres de la maison. Barois aperçoit des visages et des bras levés 
vers lui. .^ x 

' — G>nspuez le Semeur ! G>nspuez Barois ! G>nspuez I 

Il recule précipitamment. 

. BAROIS. — Les volets ! Vite ! 

Il aide le garçon, affolé. 

Au moment où il va barricader la dernière croisée, une canne, 
lancée dans les carreaux, le couvre de débris de verre. 

La foule est sous les fenêtres, à quatre ou cinq mètres de lui- 
U distingue le timbre différent des voix. 



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LA TOURMENTE 215 

— Le Semeur ! Vendu ! Traître ! A mort ! 

Des pierres, des bâtons, font sauter les vitres en éclat, et 
frappent le bois des volets. 

Il reste planté au milieu de la pièce, l'oreille tendue : 

— Mort à ZxAa \ Mort à Dreyfus ! 

Dans la pénombre, il devine Julia,. debout, immobile. Il la 
pousse vers son cabinet. 

BAROIS. — Demandez le numéro du commissariat... 

Les projectiles doivent être épuisés. Les vociférations redou- 
blent de vielence, rythmées par les piétinements : 

— Mort à Luce ! Mort aux traîtres ! 

— Mort à Barois ! Vendus ! 

BAROIS (très pâle, au garçon). — Verrouillez la porte, et gardez le ves- 
tibule ! 



11 se dirige vers son cabinet, ouvre un tiroir et prend un re- 
volver. 

Puis il rejoint le garçon 

BAROIS (rage froide). — Le premier qui ose entrei, je le tue comme un 
chien. 

Sonnerie du téléphone 

BAROIS (à l'appareil). — Allô ! le commissaire ? Bien... Je suis le Direc- 
teur du Semeur. Il y a une émeute, rue de l'Université, sous mes fenêtres. . 
Ah, déjà ? Bon, merci... 
Je ne sais pas ; mille, quinze cents peut-être... 

Le tapage continue : martèlement cadencé des semelles sur le 
pavé, dominé par une sorte de rugissement, d'où se détachent, 
en notes plus aigûes, des cris : 

— Mort à Dreyfus 1 Mort à Zola ! Mort aux vendus ! 

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^sgSB^ammmminm 



216 JEAN BAROIS 

Subitement la clameur hésite, et cesse. Quelques instants de 
tumulte confus : on devine l'intervention des agents» 

Puis des cris éclatent, isolés, interrompus, de moins en moins 
distincts. 

Le piétinement s'éloigne. 

L'émeute est dispersée 

Barois tourne un commutateur et aperçoit Julia, tout contre 
lui, debout, appuyée à une table. 

Elle est tellement enlaidie par l'émotion, qu'il la fixe une 
seconde, pour la reconnaître : les traits crispés, le teint de plomb, 
le visage vieilli, durci, farouche, avec une expression bestiale 
et passionnée... L'instinct à nu..< Quelque chose de sensuel, 
d'effroyablement sensuel... 

Il pense : « Voilà son masque, dans l'amour... » 

Le regard qu'il lui jette est brutal et pénétrant comme un 
viol : et elle le reçoit, comme une femelle consentante. 

Puis, détente nerveuse, elle s'abat sur un siège en sanglotant. 

Il quitte la pièce, sans prononcer un mot. Ses mains tremblent 
d'énervement. 

Il ouvre les volets. 

La rue est calme, à peine plus animée qu'à l'ordinaire, si ce 
n'est, aux fenêtres et aux balcons, par des groupes de curieux* 

Sous les réverbères brisés, dont le vent couche et tord les 
flammes, les agents font les cent pas. 

LE GARÇON. — Monsieur, c'est le concierge avec le G>mmissaire, pour 
les constatations... 



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Il 



17 février 1898. 

Au Pakis ât Justice : la C>ur d'Assises^ 10^ journée du procès 
Zola. 



L*audience est suspendue* 

Salle comble. Une foule tassée, grouillante» bavarde» gestî-' 
culaiit sur place. Un semis d*unif ormes, d*aiguillettes dorées, 
parmi des toilettes de femmes. Oni se montre des têtes connues : 
généraux de l*Etat-Major, actrices^ en vedette, journalistes 
comédiens, députés. Le barrage noir des avocats sépare cette 
houle chatoyante du prétoire vide, que domine le Christ mélo- 
dramatique de fionnat. 

Une atmosphère acre, étouffante, que traverse et secoue par 
instants une onde brusque de sympathie ou de haine, violente 
comme un courant électrique. 

Dans les premiers rangs de l'auditoire, un grau|>e attentif, 
parlant bas : Hàrbaroux, Barois, Breil-^oeger, Cresteil d'Allize, 
Woldamuth ; et parmi ces hommes, la silhouette sibylline de 
Julia. 

Trois heures. 

Un remous profond, venu des portes, soulève la foule. Un 
flot neuf d'arrivants s*insinue dans les moindres interstices du 

Eublic massé ; des étudiants à bérets» des avocats en robe, esca- 
idant les hautes cloisons de Tenceinte réservée, se juchent en 
grappes, sur la crête des portants, sur l'entablement des fenêtres. 
Luce, patiemment,^ s'enfonce à son tour dans la cohue, qui 
murmure avec hostiUté ton nom, et parvient k gagner k place 
que Barois lui a réservée près de lui* 



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218 JEANBAROIS 

Jf LUCE (bas, à Barois). — Je viens de là-bas..^ ça va être rude. La majo- 
rité du jury penche pour lacquittement. A TÉtat-Major, ils s'en rendent 
compte, ils sont très alarmés... Ils vont essayer de frapper un grand coup, 
aujourd'hui ou demain... 

Un brusque silence, qui ne se prolonge pas: l'entrée de la Cour. 

L'hémicycle se peuple: les magistrats, en robe rouge; les jurés, 
deux par deux, d'une gravité endimanchée de cortège municipal. 

Emile Zola s'assied au banc des accusés, près du gérant de 
V Aurore; derrière eux, les avocats : M®^ Labori, Albert et Georges 
Clemenceau, entourés de leurs secrétaires. 

Un sourd grondement ébranle la salle. 

Zola et Labori se penchent vers la droite, où vient de retentir 
un coup de sifflet. Zola a les deux mains jointes sur le pommeau 
de sa canne, et les jambes croisées ; sa (ace de hérisson, plissée de 
rides, est soucieuse ; à chaque mouvement de sa physionomie, 
le lorgnon brille, aiguisant la vivacité des prunelles. Il par-* 
court lentement des yeux cette multitude qui le hait, et son 
regard s'attarde, se repose un instant sur le groupe du Semeur. 

Dans l'allée centrale, un uniforme s'avance. Des voix mur- 
murent : — « Pellieux... Pellieax... » 

A pas décidés, le général se dirige vers la barre des témoins 
et s'arrête militairement. 

BAROIS (à Luce), — Voilà... C'est Pellieux qu'ils lancent à l'assaut! 

L'émotion de la salle est si bruyante, que le général se retourne, 
d'un geste impatient, et la toise, imposant tout à coup, par son 
visace martial, par sa prestance de grand seigneur, par l'indis- 
cutable autorité de toute sa personne, un silence, qui, d'ailleurs, 
est de courte durée. 

Le Président, gros homme à figure ronde, dont les lèvres 
rasées, entre les favoris, sont minces et closes, fait un mouvement 
de colère ; mais il est impuissant à rétablir le calme. 

Dans le brouhaha, qui peu à çeu s'éteint, on distingue la voix 
nette du général articulant certains mots : 

« — ... Les termes stricts de la légalité... l'affaire Dreyfus... Je demande 
à parler... (i) ». 

(i) La suite des débats reproduit scnipuleusemeut le compte-rendu sténographique 
de la io« audience. (Le Procàs Zola. Compte^endu sténog. in-extenso, Paris, Stock. 
1898. Tome II, pages 118 â 125.) 



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LA TOURMENTE 219 

DES VOIX. — Chut ! chut ! 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — ... « Je répéterai le mot si typique du 
colonel Henry : « On veut de la lumière ? Aflons-y ! » 

Son timbre métallique, provoquant, sonne dans la vaste en- 
ceinte, devenue enfin silencieuse et immobile. 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. ~ « Au moment de Tinterpellation Cas- 
telin, il s'est produit un fait que je tiens à signaler. On a eu, au ministère 
de la Guerre, — et remarquez que je ne parle pas de l'affaire Dreyfus, — 
la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus, absolue 1 et cette preuve, 
je l'ai vue ! » 

Il s'est tourné vers les jurés, puis vers la défense, puis vers le 
public. Un sourire de défi anime son masque dur d*escrimeur. 



M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Au moment de cette interpellation, 
il est arrivé au Ministère de la Guerre un papier dont Torigine ne peut 
être contestée, et qui dit ^ je vous dirai ce qu il y a dedans : — « Il va se 
produire une interpellation sur l'affaii^^ Dreyfus. Ne dites jamais les 
relations que nous avons eues avec ce juif. » 

« Et, Messieurs, la note est signée ! Elle n'est pas signée d'un nom 
connu, mais elle est appuyée d'une carte de visite, et, au dos de cette 
carte de visite, il y a un rendez-vous insignifiant, signé d*un nom de con-* 
vention, qui est le même que celui qui est porté sur la pièce, et la carte de 
visite porte le nom de la personne... » 



Une légère pause. 

L'auditoire a eu un bref frémissement, et il demeure haletant, 
considérant tour k tour le tribunal, le témoin, Zola qui n'a pu 
réprimer un mouvement d'indignation, et les jurés, sur la figure 
banale desquels il y a comme un bien-être, une impression de 
soulagement. 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (d'une voix triomphante qui claironne). 
— « Eh bien ! Messieurs, on a cherché la revision du procès par une voie 
détournée ; je viens vous donner ce fait. Je l'affirme sur mon honneur ! 
Et j'en appelle à M. le général de Boisdeffre pour appuyer ma déposition. 

« Voilà ce que je voulais dire 1 » 



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220 JEAN 6AR0IÔ 

Un trépignement général, prolongé, hU-dtâ^ti^ ciuqiièl cfét^ite 
un tonnerre d'applaudissements. 

Luce reste les feras croisés, très pSle, son large front peiiéhé en 
avant, les yèux tristement léVés vers le prét6iïfe. Ses àitli^ éehàh- 
gent des regards violents, chargés de révolte ; mais ils demeurent 
abattus, immobilisés pat eë cbup de massue qtke rien ne faisait 
prévoir. 

BREIL-ZOËGÈR (à mi-voix). *— C'est un faux ! 

BAROîS (avec un haut-le-corps)^ — PaAleu l (Il ihôhtre dli dBijge un 
groupe d'officiers, sanglés dans leurs dôlmans^ lèVâht léixté tMtns Sâiicto 
de blanc pour applaumr frénétiquement.) Mais essaye donc dt lèUr fairti 
admettre ça I 

Làbori s'est dressé^ de toute Sa stature d'athlète, offrant aux 
coups son poitrail de lutteur. On n'entend pas ce au 'il dit. II 
semole donner de son front bas contre un mur. Sa couche est 
ouverte, toute ronde. Avec des gestes véhéments il 6*àdrè<se au 
Président qui parait vouloir lui «iouçer la pànde* 

Enfin, dans une accalmie, on distingue une înterfuption dii 
Président, lanôée d'une Voix tranchante t 

M. LE PRÉSIDENT. — « Mais, mfaîtrs Labori.iw» 

M« LABORI (exaspéré). — « Oh, Monsieur le Présidenti«.» 

M. LE PRÉSIDENT (avec hauteur). — Le témoin Vient de pArler. Avez- 
vous une question à poser ? » 

M® LABORI. — « Permettez, Monsieur le Président, ici...» 

Le timbire cuivré du général de Pellieux domine le colloque, 
— cinglant comme Un cdUp de cravache. 

M. LE GÉNÉRAL DE PELUEUX. — « Je demande que l'on appelle M. le 
général de Boisdeffre I » 

M® LABORI (d'une voix tonnante, qui impose enfin le silence). — « Je 
emande, Monsi"^ '- ti-i-'j— -. --. ...-•^..*.J*L..i f:^^:j^-L ^ ^-^.^-k^ 

avec une gravité 1 



demande. Monsieur le Président, et aujourd*hu{ l'incident sô présente 
ivité telle que la défense ne peut pas ne pal insister, ^— tjjUe là 




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LA TOURMENTE 221 

quence n^ceasaîre qui se dégage des paroles de M. le général de Pellleux. 
« Je vous demande la permission, Monsieur le Président, de dire deux 
mots. » 

M. LE PR&IDENT (acerbe). — « Deux mots seulement-. 

M® LABORi. — « Deux mots seulement, » 

M. LE PRÉSIDENT. — «A moins que vous n'ayez une question à poser?» 

M* LABORI (éclatant). — « Comment aufals-Je des questions à poser, 
en réponse à un fait absolument nouveau qui est jeté dans le débat î J'en 
ai une cependant, et c*est à cette question que je vais arriver. » 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Vous avez jeté dans le débat un fait 
nouveau, en Usant un acte d'accusation de M. le commandant d'Ormes- 
chevllle, qui était du huis-clos. » 

M® LABORI (triomphant). — « Nous avançons, nous avançons ! » 

M. LE GÉNÉRAL GONSE. — « Je demande la parole. » 

M. LE PRÉSIDENT. — « Tout i Theure, général. » 

M® LABORI. — « Je dis simplement ceci : Il vient de se produire à la 
barre un fait d'une gravité exceptionnelle ; G*est un point sur lequel nous 
sommes tous d'accord* M. le général de Pellieux n'apas parlé de l'affaire 
Dreyfus, II a parlé d'un fait postérieur à l'affaire Dreyfus ; il n'est pas 
possible que ce fait ne soit pas discuté ici, ou ailleurs, dans une autre 
enceinte. Après une pareille chose. Il ne s'agît plus de restreindre ni de 
rétrécir un débat d'assises. Que M. le général de Pellieux me permette, 
très respectueusement, de lui faire observer, qu'il n'est pas une pièce, 
quelle qu'elle soit, qui ait une valeur quelconque, et qui, scientifiquement, 
constitue une preuve, avant qu'elle ait été contradictoirement discutée. 
Qu'il me permette d'ajouter que noua sommes maintenant dans cette 
affaire. — qui, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, prend des propor- 
tions d'une afreiire d*Etat, -;- en présence de deux pièces ou de deux dos- 
siers également graves l'un et l'autre, parce qu'ils sont secrets : un dossier 
secret,' qui a été l'instrument de la condamnation de Dreyfus en 1894, 
sans cohtfadiction, sans discussion, sans défense : un second dossier 
secret, qui sert depuis des semaines à empScher qu on apporte ici autre 
chôsfc qtl«^dés affirmations. » 
Vne pausç. 



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222 JEAN BAROIS 

« Quelque respect que j'aie pour la parole de soldat de M. le général 
de Pellîeux, je ne puis accorder la moindre importance à cette pièce» » 

Un tollé furieux éclate dans la salle ; des ricanements souf- 
flètent l'avocat. 

M® LABORI (faisant face à la tourmente, et, d'une voix violente, impla- 
cable, articulant tous les mots). — « Tant que nous ne la connaîtrons pas, 
tant que nous ne l'aurons pas discutée, tant qu'elle n'aura pas été puDli- 
quement connue, elle ne comptera pas ! Et c'est au nom du droit éternel, 
au nom des principes que tout le monde a vénérés depuis les temps les 
plus reculés et depuis que la civilisation existe, que je prononce ces pa- 
roles ! » 

Une légère oscillation du public. L'opinion hésite. Plusieurs 
« Très bien ! » se font entendre. 

M® LABORI (plus calme). — « Par conséquent, j'arrive à un point qui, 
maintenant, est d'une précision telle, que ma tranquillité à tous les points 
de vue augmente. Je n'ai, en ce qui me concerne, qu'une préoccupation 
dans cette affaire : c'est celle de 1 obscurité constante, c'est celle de l'an- 
goisse publique augmentant tous les jours, grâce à des ténèbres qui s'épais- 
sissent quotidiennement, je ne dis pas par des mensonges, mais je dis par 
des équivoques. 

« Que Dreyfus soit coupable ou innocent, qu'Esterhazy soit coupable 
ou innocent, ce sont là sans doute des questions de la plus haute gravité. 
Nous pouvons, les uns et les autres, M. le général de Pellieux, M. le Mi- 
nistre de la Guerre, M. le général Gonse, moi-même, avoir là-dessus des 
convictions, et nous pourrons y persévérer éternellement, si l'éclaircisse- 
ment complet, si la lumière absolue n'est pas faite. 

« Mais ce qu'il est indispensable d'éviter, c'est que l'émotion du pays 
augmente et se perpétue. 

« Eh bien I maintenant, sans que le huis-clos puisse être invoqué, 
sans que les arrêts de la Cour puissent être mis en avant, nous avons un 
moyen d'arriver à la lumière, à la lumière partielle.:. 

(Avec un grand éclat.) « Car, quoiqu'il advienne, la revision du procès 
Dreyfus s'imposera ! » 

Violentes manifestations. Des cris éclatent : << Non ! non ! 
^^ La patrie avant tout ! » 

Labori se redresse, d'un bond, face au public. Son regard est 
méprisant et brutal. Son poing de reître s'abat sur les dossiers 
ouverts devant lui. 



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LA TOURMENTE 223 

M* LÂBORI. — « Les protestations de la foule marquent bien qu'elle 
ne comprend pas la gravité de ce débat, au point de vue éternel- de la civi- 
lisation et de l'humanité ! » 

Tumulte. 

Quelques applaudissements, restreints et nourris. 
Labori se détourne et attend, les bras croisés, que le calme soit 
rétabli. 

M® LABORI (continuant). ~ « Si Dreyfus est cou^ble, et si la parole 
de ces généraux, que je crois de bonne foi — et c est ce qui m'émeut. 
— si la parole de ces généraux est fondée, si elle se justifie en fait et en 
droit, ils en feront la preuve dans un jugement contradictoire. S'ils se 
trompent, au contraire, eh bien ! ce sont les autres qui feront leur preuve. 
Et, voyez-vous, quand la lumière sera absolue, quand toutes les ténèbres 
seront dissipées, il y aura peut-être dans la France un ou deux hommes 
qui sont les coupables, qui seront responsables de tout le mal. Qu'ils 
soient d'un côté ou de l'autre, on les connaîtra, on les flétrira ! Et puis, 
nous nous remettrons tranquillement à nos travaux de paix ou de guerre. 
Monsieur le général ; car la guerre, n'est-il pas vrai, ce n'est pas quand on 
a des généraux à la barre, des généraux qui sont dignes de parler au nom ; 
de l'armée qu'ils commandent, ce n'est point à ce moment-là que per- 
sonne la redoute ; et ce n'est pas par la menace d'une guerre, qui n'est pas 
prochaine, quoi qu'on en dise, qu'on intimidera Messieurs les jurés ! 

« Je termine par une question. Vous voyez. Monsieur le Président, que 
*e tendais à Quelque chose de précis, et ici je vous remercie de m'avoir 
laissé la parole ; je rends hommage à votre bienveillance, à votre cour- 
toisie, à votre sentiment de la gravité de la situation. 

« La question. Monsieur le Président, la voici : que M. le général de 
Pellieux s'explique sans réserve ; et, la pièce, qu'on l'apporte ici ! » 

Un silence anxieux. 

Mouvements d'émotion au banc des jurés, dont les yeux se 
dirigent vers le général de Pellieux. 

Court silence. 

M. LE PRÉSIDENT. — « M. le général Gonse, qu'est-ce que vous avez à 
dire ?» 

Le général Gonse se lève et s'approche du général de Pellieux, 
qui lui cède sa place à la barre. 

Une physionomie soucieuse ; un regard terne, mais agressif ; 



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224 JEAN BAROIS 

une voix qui paraît étrangement molle après celle du général de 
Pellieux et celle de Labori. 

M. LE GÉNÉRAL GONSE. ~ « Monsieur le Président, Je confirme complè* 
tement la déposition que vient de faire le général de Pellieux. 

« Le général de Pellieux a pris Tinitiative, il a bien fait ; je Taurais 
prise à sa place pour éviter toute équivoque. L'armée ne craint pas du 
tout la lumière, elle ne craint pas du tout, pour sauver son honneur, de 
dire où est la vérité. » 

Labori fait un geste d'assentiment et de confiance. 
Des applaudissements. 

M. LE GÉNÉRAL GONSE (avec lourdeur). — « Mais il faut de la prudence, 
et je ne crois pas qu'on puisse apporter publiquement ici des preuves de 
cette nature, qui existent, qui sont réelles, et qui sont absolues. » 

Ces restrictions inattendues provoquent une houleuse inquié- 
tude. (Quelques murmures désapprobateurs. La majorité hésite, 
cherchant le vent. 

M® Clemenceau se lève posément. 

M* CLEMENCEAU. — « Monsieur le Président, je vous demande la parole.» 

Mais le général de Pellieux bondit à la barre, qu'il saisit fébri- 
lement à deux mains, et son ton cassant domine tout. 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Messieurs, je demande à ajouter un 
mot !» 

Le Président, d'un geste, donne la parole au général. 

M® Clemenceau se rassied. 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « M® Labori a parlé tout à l'heure de la 
revision, toujours à propos de la communication de cette pièce secrète 
au conseil de Guerre. On n'a pas apporté la preuve de cette communi- 
cation... » 

Cette fois l'assertion est si mal défendable, — après l'émou- 
vante comparution de M® Salle, à qui le Président a du défendre de 
dire ce qu'il savait, et après la déposition formelle de M* Démange , 



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LA TOURMENTE 225 

— que la s^IIe n*o$e, phis manifester, i^avomant pif un ^lence 
irrésolu les tonitruantes protestations dçs amis de Dreyfus. 
Le général de Pellieux, surpris de cet accueil, hésite. 

M. LE GÉNÉRAL DE PËlLiEUX. — « Je lié sais pas... » 

Des ricanènniehts rirrterr'omperit. 

Il fait utï brusque demi-totir, offrant au public l'honnêteté 
de son visage rude, et, au fohd des yeux caves, la franchise d*un 
regard hautain, habitué à d'autres horizons. 

D'une voix sans réplique, d'une voix d'officier qui sait arrêter 
net une mutirlerie de troupes, il cingle toutes les faces Souriantes 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Je demande à ne pas être interrompu 
par des ridmements ! » 

Il reste quelques secondes impassible, immobilisant la foule 
sous son regard. 

Puis, froidement, il se retourne vers le tribunal. 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Je ne sais, pas si l'on a écouté avecj suf- 
fisamment d'attention la déposition qu'a faite l'autre jour le colonel 
Henry. Le colonel Henry a fait remarquer que le colonel Sandherr lui 
avait remis lin dossier secret ; que ce dossier secret avait été scellé avant 
la séance dû conseil de gtiérrë, et qu'il n'avait jamais été ouvert. J'appelle 
l'atterîtidii de MM. les }urés là-dessus. w > - . 

« Maihtériarit, quant à la revision du procès Dreyfus sur cette pièce, 
qu'est-ce qu'il faut ? la preuve... » 

M. LE PRÉSIDENT. — « Nous n'avons pas à nous occuper de la revision. 
Cela ne peut pas se faire ici. » 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « On ne parle que de cela... » 

M. LE PRÉSIDENT. — « Je sais bien, mais elle riè petit pas se faire à l'au- 
dieiice d'une atut d'assises^ tous le savez. » 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Je m'indihe. Je m'incline et j'ai dit. 

M. LE PRÉSIDENT (s 'adressant à M. le généré] GoHsé). — « Vous n'avez 
plus rien à dire, général ? » 

m 

M. LE GÉNÉRAL GONSE. — « Noil, Monsieur le Président. » 



15 

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226 JEAN BAROIS 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Je demande qu'on appelle le général 
de Boisdefîre pour confirmer mes paroles. » 

M. LE PRÉSIDENT. — « Voulez-vous lui faire dire de venir demain ? » 

Sans répondre, le général tourne à demi la tête vers la salle, 
et, par dessus l'épaule, à la cantonnade, en chef qui a le droit 
de se faire servir à tout instant, il interpelle son officier d'ordon- 
nance. 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — « Commandant Ducassé I Voulez-vous 
aller chercher le général de Boisdefîre, en voiture, — tout de suite! » 

Il est l'Armée elle-même. 

Son attitude implacable en impose à tous, à ses adversaires, 
à ses juges ; la foule, subjuguée, hurle de joie, comme un chien 
qui vient d'être battu. 

M® CLEMENCEAU (se levant). — « Monsieur le Président, j'aurais à ré- 
pondre quelques mots aux observations de M. le général de Pellieux. » 

Il s'arrête, interrompu une fois encore par le général. 

Et, debout, d'aplomb sur les jambes, il suit, de cet œil vif et 
à peine ironique qui anime son visage plat de levantin, une courte 
joute entre Labori et le général de Pellieux, relative à la publi- 
cation de l'acte d'accusation de 1894. 

Labori, drapé dans les plis de sa robe, les bras dressés laissant 
voir la chemise jusqu'au coude, semble jeter l'anathème. 

M® LABORI. — « M. le général de Pellieux fait appeler ici M. le général 
de Boisdefîre : il a raison ! 

« Mais ce qu'il faut bien qu'on sache, et vous verrez qu'avant quarante- 
huit heures mes paroles se révéleront prophétiques, c'est qu'il ne sera pas 
possible d'arrêter le débat avec les paroles de M. le général de Pellieux, 
ni avec celles de M. le général de Boisdefîre. Ce ne sont pas des paroles 
d'hommes, quels qu'ils soient, qui donneront de la valeu» à ces pièces 
secrètes. Ces pièces, il faudra, ou que l'on n'en parle pas, ou qu'on les 
montre ; c'est pourquoi je dis à M. le général de Pellieux : « Apportez les 
pièces, ou n'en parlez plus ! ^> 

M* Clemenceau lève tranquilUment la main vers le Pr^ident' 

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LA TOURMENTE 227 

M® CLEMENCEAU. — « M. le Président, j ai l'honneur de demander la 
parole...» 

Sa sobre assurance impose, par contraste avec la superbe im-^ 
pétuosité de son confrère. 

M® CLEMENCEAU. — « ...Le général de Pellieux nous a dit qu*au moment 
de l'interpellation Castelin on avait eu dès preuves absolues,,. Est-ce donc 
que, jusqu'alors^ on n'avait eu que des preuves rdatives ? » 

G)urte pause. 

Il reste impassible, mais une ombre malicieuse plisse ses pau' 
pières bridées. 

Zola, toujours appuyé sur sa canne, tourne légèrement la 
tête, et lui lance un bref sourire d'approbation. 

LUCE (à Barois, bas). — Il sait sûrement que la pièce est fausse... 

M® CLEMENCEAU (de sa voix paisible). — « Je demande à M. de Pellieux : 
G)mment se fait-il, — car c'est une question qu'on commence à se poser 
partout — comment se fait-il que ce soit dans un procès d'assises qu'une 
parole aussi sérieuse soit prononcée ? Comment se fait-il que M. le gé- 
néral Billot, au cours de l'interpellation Castelin, n'ait pas parlé de ces 
pièces secrètes à la Chambre, et n'ait pas menacé la Champre de la guerre, 
et que ce soit à une audience de la Cour d'Assises qu'on vienne prononcer 
les graves paroles que vous avez entendues hier, et que l'on vienne révéler 
les documents secrets ? » 

M. LE GÉNÉRAL DE PELUEUX (agacé). — « Je n'ai pas menacé le pays de 
la guerre ; tout cela, c'est jouer sur les mots. Que M. le général Billot n'ait 
pas parlé, lors de l'interpellation Castelin, de cette pièce ou d'autres, — 
car il y en a d'autres, le général de Boisdeffre vous le dira, — cela ne me 
regarde pas ; le général Billot fait ce qu'il veut. 

(S'adressant aux jurés.) « Ce qui est sûr, c'est que M. le i^én^ral B Ilot, 
à plusieurs reprises, l'a dit à la Chambre : « Dreyfus a été justement er 
légalement condamné ! » 

M® LABORI (se dressant, prêt à bondir). — ^J Ici, j'interviens pour dire 
qu'il y a au moins une de ces deux paroles qui est fausse, c'est : « légale- 
ment » ! 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (provoquant). — « Prouvez-le I » 

M* LABORI (brutal). — * « C'est prouvé. * 



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22Ô J E A M B A R I S 

M® CLEMENCEAU (plus cdnèîllaht). — « Mois avons votfk t6uj(À#8 phTôu- 
ver ; on nous en a empêchés ; et si M. le général de Pellieux veut que je 
m'explique sur ce point, je suis prêt à le faire. » 

M. LE PRÉSIDENT (se hâtant, d'un geste èfec). — i C'est inutile?. » 

^ M^ iÂÉàkX (incàdabl^ dé se coûtehîf). — « C'est prouvé par M® Salle, 
c'èét prouvé par M® Démarti^è T Ckk ptàùvé fisr les piiblicatioteè des 
journaux qu'on n'a p'âè déntehties ! C'est prouV^ ^ài" M; lé gértétàl Rîércieî, 
qui n'a pas osé dire en face de moi, le contraire ! Je lui avais envoyé par 
les journaux, la veille, une provocation à laquelle U i répfcndu par le 
sJlêtice, à laquelle îl â réjlotïdu i^ar une dlètifi/ètidrt; tjiii, k elle toute seule, 
est une preuve décisive. Car, lorsque j'ai dit : « Le général Mëfcier a livré 
ilne piètè au Conseil de Giiétrè; ei mib'Kctiiéfhefft le géiéfâ'l Mercier s'en 
est vanté partout », M. le gériérd Merfcier, jëtarit tritorè diaii le débat 
(je ne dis pas volontairement, mais peut-être inconsciemment) une équi- 
voque, a répondu : « Ce n'est pas vrai ». Et je lui ai dît : « (Jû'e^-cè i|ui 
n'est pas vrai ? Est-ce que c'est : que vous ne F avez pas dit partout, ou 
est-ce que c'est au contraire : que vous lïav^z pas Itvté Je pièces ? »' Et îl a 
répondu : « C-est seulement que je ne m* en surs t)aà vanté partout, * 

« Je dis que pour tout esprit de bonne foi, la preuve est faite. La f>reuve, 
c'est que personne, malgré toute l'émotion que l'affaire a jetée dans fe 
pays, personne ne s*e$t levé pour dîre ce que M. de PelHeux ici ri'osè pas 
dire : je l'en défie î » 

Une pause, 

(Souriant.) « Eh bien ! moi, je dis que la preuve est faite. » 

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (hautain). — « Comment voulez-vous que 
je vous dise ce qui s'est passé au procès Dreyfus : je n'y étais pas 1 » 

Labori regarde les jurés, puis le tribunal, enfin l'auditoire, 
comme pour prendre tout le monde à témoin de cette réponse 
évasive. 

Puis il s'incline courtoisement devant le général, avec un 
sourire triomphant. 

M^ LABOftr. — « C'est bien, je Vous remercie, mon général. » 

M* CLEMENCEAU (intervenant). — « M. le Président, nous avons amené 
ici un témoFn quf tenah de la' bcniche d'uVi des membres dfa Conseil de 
Guerre qu'il y avait eu une pièce secrète communiquée aux juges On 
ne nous à pas permis de l'interrôffSèYi if 



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LA TOURMENTE 22$ 

M® MBORi. --7 9 J'ai dans mon âoBtier deux lettFies qui disent la m/kne 
chose* Et j*ai une lettre, qui est d ui| ami du Président de la EiépuUique ; 
ce témoin a déclaré qu'il ne viendrait pi|s déposer, parce quon Ta prér 
venu, que, s'il racontait le fait, on viendrait dire qu'il est ini^xact, » 

M^ CLEMENCEAU. — ^ Et pourquoi le général Billot ne Ta-t-il pas dit à 
M. Scheurer^Kestner, quand il est allé le lui demander ? Tout cela serait 
terminé aujourd'hui ! » 

M. LE fRÉSlDEf}T (nerveux). — «Vous direz tout cela dans votre plaidoirie.» 

M. LE GÉNÉRAL GONSE (s 'avançant à nouveau). — « J'ai un mot à dire 
au sujet de la déposition qui a été faite tout à l'heure, quanpl on a parlé 
des notes. 

.« J'ai dit que les notes de l 'Etat-Major ptajef)t ^ecji'ètes : elles sont tou- 
jours secrètes ; nous ne correspondons dans les bureaux de l^tat-iyfajor 
que par des notes, qui ont toujours le caractère secret. Et, quand on dit : 
note sur ce/cj, note syr cela, cela veut ^ire : note secrète. 

« Maintenant, quand on vient dire que Dreyfus ne connaissait pas ce 
qui se passait daj^s les bqreaux de l'^tat-Major en septembre 1893, c'est 
ehcote une erreur. Dreyfus a passé d'abord six mois... » 

M. LE PRÉSiDEIfT 0'^n^errpmpan|, ^ans courtoisie). — r « Nous n'avons 
pas à parler de Vaffaire E)reyfus... 

(Aux gçnéraux de l^ellieux et Gonse.) Vous pouypz vçus fisseoir, tous 
I es deux. » 



Il y a un momenf de stupe 
Le Président en profite. 



prot] 

M- LE PÇÉSÏI^EJ^ (à l'I^uis^ier-audiencier, sur un tqn §ans réplicjye). — 
]Fflites venir h téri|pin suivant f » 

L'huissier hésite. 

Labqri s'est pressé le^ sa penche, les l^ras en croix, comme s'il 
YPuIiM^ de sa personne, faire obstacle à la suite d^s débats. 

M^ LABORI. — « M. le Président» il fsst absolument impassible» après 
un événement... » 

M. LE PRÉSIDENT (sèchement) — <• Continuons... 

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230 JEAN BAROIS 

M* LABORI (indigné). — « Oh, Monsieur le Président, ce n'est pas pos- 
sible ! Vous sentez très bien qu'un pareil incident termine le débat, s*il 
n'est pas vidé. Nous sommes par conséquent obligés d'entendre M. le 
général de Boisdeffre. » 

M LE PRÉSIDENT. — « Nous l'entendrons tout à l'heure. 
^A l'huissier-audiencier.) « Faites venir le témoin suivant. » 

M® LABORI (tenace). — « Permettez, Monsieur le Président... » 

M. LE PRÉSIDENT (furieux, à rhuissier-audiencier). — « Appelez le témoin 
suivant ! » 

L'huissier sort. 

M® LABORI. i5^ « M. le Président, je vous demande pardon, je pose des 
conclusions tendant au sursis I » 

Le commandant Esterfaazy paraît, introduit par l'huissier. 

M. LE PRÉSIDENT (à Labori). — ^ « Il y sera statué quand les témoins auront 
été entendus ! » 

Esterhazy s'avance vers la barre. La salle éclate en applaudis^ 
sements. 

Il est voûté, d'une maigreur de tuberculeux, le teint jaunâtre, 
les pommettes fiévreuses, le regard mobile et brûlant. 

Déjà le Président se tourne vers lui, lorsque Libori intervient 
une dernière fois, avec une énergie exaspérée. 

M® LABORI. ■— « Mais je demande à ce qu'il soit sursis à l'audition d'au- 
tres témoins, jusqu'à ce que M. le général de Boisdeffre ait été entendu 1 
La G>ur ne peut remettre à statuer jusqu'après qu'elle aura entendu 
d'autres témoins I » 

Le Président, indécis, roule des yeux courroucés. 
Esterhazy, les bras croisés par contenance, attend, inquiet, 
ne comprenant pas ce qui se passe. 

Labori s'est assis, et griffonne ses conclusions. 

M. LE PRÉSIDENT (d'un ton dur et insolent). — « Y en a-t-il pour long-' 
temps, à rédiger vos conclusions ? » 



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LA TOURMENTE 231 

M® LABORI (sans lever la tête, rogue). — ^ Dix minutes. » 

L'audience est suspendue. 

Le Président fait signe à Thuissier de reconduire Esterhazy 
dans la salle des témoins. 

L'auditoire énervé, tumultueux, l'acclame jusqu'à ce qu'il ait 
disparu. 

Sans paraître s'apercevoir du tapage, les magistrats se lèvent 
et quittent gravement le prétoire, suivis des jurés, des accusés, 
et de la défense. 



L'exaspération qui fermentait, à demi retenue par la présence 
de la Cour, se donne libre carrière. 

Dans l'air surchauffé, devenu toxique, se croisent des appels, 
des commentaires passionnés, des vociférations : un vacarme 
assourdissant. 

Les rédacteurs du Semear se groupent autour de Luce. 

Portai, en robe, vient les rejoindre ; un pli désabusé attriste 
son visage honnête, plus blond, plus poupard que jamais sous 
la toque. 

PORTAL (s 'asseyant avec lassitude). — Encore une note secrète ! 

BAROIS. — Qu'est-ce que c'est que cette pièce ? 

ZOEGER (de sa voix grêle, aux finales blessantes). — Personne, que je 
sache, n'en a encore entendu i>arler. 

LUCE. — Si, je connaissais son existence. Mais je ne pensais pas qu'on 
osât jamais s'en servir. 

ZOEGER. — De qui est-elle ? 

LUCE. — Ellle est soi-disant écrite par l'attaché militaire italien, et elle 
a 8oi*<lisant été saisie dans le courrier de l'attaché allemand.,. 



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-jn ^migt^^j^^^. 



232 JEAN B A R I S 

BAROIS (vivement). — Elle pue le faux ! 

LUCE. — Oh, ça, elle est fausse, ce n'est paç douteux, Ellp est arrivée 
au Ministère, je ne sais pas comment, mais avec un îi-ptopof tien étrange... 
Juste la veille du jour où le ministre devait répondre à là Chambre à la 
première interpellation relative à l'affaire, et au moment où ï'Etat-Major 
commençait à se préoccuper de l'incident ! 

ZOEGER. — Et puis, sa teneur... 

JULIA. — Nous ne savons pas ce qu'il y a dedans. Le général a cité de 
mémoire. 

LUCE. — Mais il a affirmé que le nom de Dreyfus était mentionné en 
toutes lettres. Or, c'est absolument invraisemblable : cela seul suffirait à 
éveiller les doutes ! A l'heure où la presse s'occupait déjà activement de 
l'affaire, il est inadmissible de supposer que ces deux attachés aient libre- 
ment parlé de Dreyfus dans leur correspondance privée. En admettant 
qu'ils aient eu réellement des relations avec Dreyfus, jamais ils n'auraient 
commis cette imprudence inutile ! surtout après les dément Js officiels 
donnés à plusieurs reprises, par leurs deux gouvernements î 

BAROIS. — Ça saute aux yeux ! 

PORTAL. — Mais qui donc peut fabriquer de pareille^ pièpes ? 

ZOEGER (avec un ricanement impitoyable). — L'Etat-Majpr. parbleu ? 

HAR^ARQUX. — C'est une pfficine nfition^je de fejlsi^atipns 1 

LUCE (posément). — Non, ipef a|;njs, nqn... lA* i^ n^ Y^^ sui^ pl^z ! 

Sop expression simple et résqlue pï\ impose. Seul Zo^er 
secoue les épaules. 

zqiiGER. — Poi:|rt4nt, permettez, les faits... 

LUCE (très ferme, s'adressant à tous). — Non, mes amis, non... Mettons- 
nous en garde... L'Etat-Major n'est pas plus une bande dé « faussaires », 
que nous ne sommes, nous, une bande de « vendus ^... Jamais vous ne me 
ferez admettre que des hommes cooime les généraux de Boisdeffre, Gonse, 
Billot, et les autres, puissent s entendre pour fabriquer des pièces fausses I 



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LA T O U R MIE N T E 233 

Gresteil d*ÂUize, l'onl «rduit, le sourire amer, le visage tour- 
menté, suit la querelle en lissant impatiemment sa longue mous- 
tache. 

CRESTEIL. — A la bonne heure ! Moi, j'ai connu le général de Pellieux, 
autrefois : c'est l'intégrité même. 

LUCE. — D'ailleurs, il suffit de l'avoir vu et entendu, pour être certain 
que ce qu'il affirma, i| le croit : son éloquence est indubitablement celle 
de la sincérité, pt, jusqu'à preuve du contraire, j'estime que les autres 
générai^x sont tous dans le même cas. 

CRESTEIL. — On les trompe. Ils sont les premières dupes de ce qu'ils 
avancent. 

ZOE6ER (sourire glacial). — Vous leur supposez un aveuglement qui 
n'est pas vraisemblable. 

CRESTEIL (vivement). — Très vraisemblable au contraire ! Ah, mon 
cher, si vous aviez fréquenté de près les officiers... 

Tenez, le groupe, là, derrière nou§... Regardez-les sans parti-pris. 

Une expression d'assurance bornée, soit ; ça, c'est l'habitude d'avoir^ 
toujours, de droit, raison devant les hpmmes... Mais ces visages-là sont 
honnêtes, foncièrement ! 

LUCE. — Qui, regardez un pei^ la salle, ^oeger ; c'est très instructif; 

Que voulez-vous, ces gens-là ne sojit pas acco^itumés à des rajspniie- 
ments subtils... Et, tout à coim, on leur présente un dilemme terrible : il 
y a pn coupable, où est-il ? Est-ce le Gouvernement, l'Armée, tous ces 
chefs <jui viennent affirmer, solennellement^ en donnant leur parole de 
soldats, que la condamnation de Dreyfus est juste ? Ou bien est-ce ce 
petit juif inconnu, condamné par sept officiers, et dont oi^ a dit tant de 
mal depuis trpis ans cju'il en re^e naalgré tout quelque chose dans toutes 
ïes mémoires ? 

ZOEGER (hautain). — 11 n est pas difficile dç rem^fqifer que l'Etat-Major 
a reculé, chaque fois qu'il a été mis en demeure d avancer des preuves 
précises. 

TpUt le ipoq4^, piême un officier, e§t c^p^l^l^ dç féflppjiir jusque-là. 

JULIA. -— • Et puis, qu'est-ce que i^^uxeiit pe^ parqlés d'honneuft lappees 
à tout propos, contre ime argumentation serrée comme celle des mémoires 
d^ I-azafe, ou des brochures de EKiclaux, ou de votre lettre à vous. Mon- 
sieur Luce ! 



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234 JEAN BAROIS 

ZOEGER. — Ou même, malgré son lyrisme, la lettre de Zola ! 

BAROIS. — Patience I Nous approchons du but. 

(A Luce.) Aujourd'hui, nous avons fait un grand pas en avant ! 

Luce ne répond pas. 

PORTAL. — Vous n*êtes pas exigeant, Barois... 

BAROIS. — C'est pourtant très clair. Suivez-moi : le général de Bois- 
deffre va venir, puisqu'on est allé expressément le chercher. Dès les pre- 
miers mots, Labori va l'acculer à une impasse. 11 ne pourra pas refuser de 
verser la pièce aux débats. 

Ceci fait, on la discutera, et elle ne résistera pas longtemps à un examen 
approfondi. Alors TEtat-Major, convaincu d'avoir apporté un faux à la 
barre, c'est le revirement immédiat de l'opinion ! C est la revision avant 
trois mois I 

Il parle avec des gestes rapides, d'un ton incisif. Son œil 
rayonne d'insolence orgueilleuse. Tout son être palpite d'espoir. 

LUCE (gagné par cet entrain). — Peut-être. 

BAROIS (avec un grand rire clair). — Non, non, ne dites pas : peut-être. 
Cette fois, je suis certain que nous la tenons I 

ZOEGER (cynique, à Barois). — Et si le général de Boisdeffre trouve un 
biais? Ce ne serait pas la première fois... 

BAROIS. — Après ce qui s'est passé ? Ce n'est plus possible... Vous 
avez bien vu que le général Gonse a couvert le général de Pellieux. ! 

WOLDSMUTH (qui s'était échappé à la suspension d'audience, et qui se 
glisse de nouveau à sa place). — Voilà des nouvelles... L'audience va 
reprendre. Le général de Boisdeffre vient d'arriver en voiture ! 

BAROIS. — Vous l'avez vu ? 

WOLDSMUTH. — Comme je vous vois. Il est en civil. Un huissier l'atten- 
dait sur les marches. 11 est entré directement dans la salle des témoins. 

JULIA (battant des mains, à Barois). — Vous voyez! 

BAROIS (triomphant). — Cette fois, mes amis, pas de reculade possible î 
C'est la lutte ouverte, et, pour nous, la victoire! 

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LA TOURMENTE 235 



Retour tumultueux des auditeurs et des avocats qui avaient 
quitté la salle. 

La G>ur, au milieu du brouhaha» fait sa rentrée ; les magis- 
trats, les jurés, s'installent. 

Les accusés sont introduits. 

Labori gagne allègrement son banc, et reste un instant debout, 
un poing sur la hanche, penché vers Zola qui lui parle en 
souriant. 

Le silence se fait de lui-même. 

Les nerfs sont tendus jusqu'à l'exasi^ération. On sent que 
cette fois c'est vraiment la bataille décisive. 

Le Président se lève. 

M. LE PRÉSIDENT. — « L'audience est reprise. » 

Ç^uis, rapidement, sans se rasseoir.)- « En l'absence de M. le général de 
BoisdejQ^é, la G)ur remet la suite de l'affaire à demain. » 
(Un temps.) « L'audience est levée. » 

D'abord une incompréhension totale : un instant de stupeur 
dont la G)ur profite pour s*éclipser dignement. 

Les jurés n ont pas bougé. Zola s'est retourné, surpris, vers 
Labori qui reste adossé à son siège, figé dans une attitude vaine- 
ment menaçante. 

Enfin, tout le monde comprend : la bataille est ajournée, la 
bataille n'aura pas lieu... 

Un hurlement de déception, signal d'un indescriptible désor- 
dre. Le public, debout, tape des pieds, hue, siffle, vocifère. 

Puis, lorsque le prétoire est vide, il se rue frénétiquement 
vers les portes. 

En quelques minutes la sortie est bouchée ; des femmes, pres- 
sées dan? la cohue, s'évanouissent ; les visages sont en sueur ; 
les yeux hagards : une véritable scène de panique. 

Le Semeur est resté à sa place, consterné. 

lUUA. — Les lâche*- i -^ 

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/ 



m JEAN BAROIS 

ZOEGER. — Parbleu ! Ils veulent attendre les ordres ! 

LUCE (tristement, à Barois). — Vous voyez? Ils sont les plus forts... 

BÂROIS (au comble de la rage). — Oh, mais cette fois,- ça ne se passera 
pa§ saps scandale I Je tjens mon article de demain. Çp'^\ tfpp de cynisme, 
a la nn ! (^i berne-t-on ? Quand la Cnambre s'éri^jeut, q^iand elle force 
le? M|n}strps resppns^ble^ \ p'ew)iquef ouyerterpenf, pour de bon, on 
lui repona : « Pas ici. Allez au Palais d^ Ju * ^' 



. Justice, vouç saurez tppt. » — Et 

puis, au Palais, toutes les fois qu*pn veut remuer le fppd^ de ces débats 
obspurç, toute? les fois qpe \^. vérité monte pénjU.epiept jusqu'à la sur- 
face pj: seipWe Yfiujoir sortir ^^fin^ pn la repouss/e du pj^efl^ pn )^ renfonce 
dans son marécage : « La question ne sera pas posée ! » 

Ah, non ! il faut que ça finisse ! il faut que le pays comprenne à quel 
point on se fout de lui I 

Sourde r^rReuf vpnue du ve^tjhujÇ; 
WOLDSMUTH. — Il va y avoir du grabuge? CçH^-^niry ' 
CRESTEIL. — Par où R^S§Çf ? 
BÂROIS. — Par ]à ! (A JiiljaO Suiyez-moj.,, 
ZOEGER (enjambant les gradins). — Non, par là... 
BAROIS (criant). — Re|:^4p^'yp^^ autour (Je Zpl^, comipe hier i 

Ils ç'éfhapppnt fom^n^ i'? R^^ve^t djî U Ç^lje de^ assises. 



Un tumulte révolutionnaire ébraple les voûtes du Palais et se 
prolonge d^ns les galeries sonores, mal écl^ûcées, gfouillantes de 
monde. 

Des gardes municipaux» tn file, Toeil «ffaré, s'efforcent en vain 
de maintenir leur ligne de barrage. Des bandes se poussent, re 
heurtent, s'entremêlent dans la pénombre. 



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LA TOURMENTE 237 

MHle cris sk croisent : 

-^ Misérables I Brigands ! Traîtres ! 

— Vive Pellieux ! 

— Vive TArmée ! 

— A bas les Juifs ! 



Au moment bu BaroÎTs et Luce fèjoîgnèhf le groupe de Zola 
et de Ses défenseuf ^, tin f-emoùs, veftù de lôiri, rontpaitii le cordon 
de police, les écrase contre le mur. 

Bifi'ois essayé de jirotéger Jùliii. 

Portai, qui connaît les aîtres, ouvre précipitamment là pbrté 
d'un vestiaire. Zola et ses fidèles s'y engouffrent. 

ZôIa est adossé à un pilastre, nu-tête, très ^âlè, sans lorgnon, 
les paupières à demi plissées sur ses yeux fureteurs de myope, 
Jès lèvres serrées. Ses regards vont et viennent. Il aperçoit Luce, 
puis BaYôis, et léiir tend la maÂi, brusquement, sans un mot. 

Enfin les agents ont fait une trouée. 

Le Préfet de pofice apparaît, dirigeant en personne le service 
d'ordre. 

La petite phalange repart. Zoeger, Harbaroux, Woldsmuth, 
Cresteil, viennent se joindre i eux. 

Par un détour, sotis la conduite du Préfet, ils atteignent le 
grand escalier du boulevard du Palais. 

Une foule compacte a envahi la Cour et les tues : tout le 
quartier, jusqu'aux murs .de l'Hôtel-Dieu, appartient àwx. mani- 
festants : mouvante masse grise dans cette fin de journée 
d'hiver, que les réverbères pointillent déjà de halos jaunes. 

Des cris, èes hu'éés, dés Injures inintelligibles, coupées de 
sifflets stridents. Une i^àmëdt infinlerrompue, que martèle comme 
un refrain : « A mort !... A mort !... » 

Au seuil des marchei, Zèla; îés traits crispés, se penche vers 
les siens. 

ZOLA, — Les cannibales*. 

Puis, le cœur défaillant, mais d'an pied ferme» il descend les 
degrér, appuyé ma ù brat d'un énà. 



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238 JEAN BAROIS 

Un espace libre a pu être ménagé au bas du perron : sa voi- 
ture attend, encadrée de gardes à cheval. 

Il veut se retourner, serrer quelques mains. Mais les hurle- 
ments redoublent... 

— A Teau î... A mort le traître !... A la Seine !... 
-— Mort à Zola ! 

Le Préfet de police, très nerveux, hâte le départ. 
L*attelage démarre, au petit trot. 

Des projectiles s*abattent, pulvérisant les vitres des portières. 

Des cris âpres, sanguinaires, poursuivent, comme une meute 

qu'on lance à la curée, le landeau qui disparait dans le crépuscule. 

LUCE (la gorge serrée, à Barois). — Un peu de sang frais, et ce serait 
le massacre... 

Le commandant Esterhazy paraît, suivi d'un général ; on les 
acclame jusqu'à leur voiture. 

Bientôt le cordon des agents est rompu. Barois essaye d'en- 
traîner Julia et Luce ; mais la foule est dense. 

Les amis de Zola sont reconnus et conspués. 

— Reinach !... Luce !.. Bruneau !... Mort aux traîtres !... 
Vive l'Armée !... 

Des bandes sillonnent comme des courants, le flot des curieux • 
monômes d'étudiants, files de malandrins, conduits par des 
jeunes gens du Faubourg. 

Sur tous les chapeaux, en exergue, comme un numéro de 
conscrit, s'étale une feuille qu*on distribue par milliers dans les 
rues ; 

RÉPONSE DE TOUS LES FRANÇAIS 
A EMILE ZOLA 

MERDE !.. 



Des officiers, en uniformes, se frayent un chemin au milieu 
des applaudissenients. 

Des isolés, qui ont le nez juif» sont pris< entourés et mal'* 



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LA TOURMENTE 239 

menés par des gamins frénétiques, qui dansent autour d*eux 
des rondes de sauvages, en brandissant des torches en flammes, 
faites avec des Aurores roulées ; l'effet est lugubre dans la nuit 
commençante. 

Au coin du quai, Julia, Barois et Luce s'arrêtent pour attendre 
les autres. 

Tout à coup, une jeune femme, élégamment mise, se préci- 
pite vers eux. Ils s'effacent, la croyant poursuivie, prêts à la pro- 
téger. Mais, en un clin d'œil, elle a foncé sur Luce, s'est accro- 
chée à son vêtement, et lui a arraché sa rosette. 

LA FEMME (s 'enfuyant). — Vieille fripouille ! 

Luce la suit des yeux,, avec un sourire navré. 



Une heure plus tard 

Luce, Barois, Julia, Breil-Zoeger et Cresteil, longent à petits 
pas, la grille du jardin de l'Infante. 

La nuit est tout à fait venue. Un brouillard pluvieux mouille 
les épaules. 

Barois passe familièrement son bras sous celui de Luce, qui 
marche, silencieux. 

BAROIS. — Qu'est-ce qu'il y a, voyons ? Du courage... Rien n'est perdu. 

Il rit. 

Luce le dévisage, à la lueur d'un bec de gaz : les traits de 
Barois reflètent une joie de vivre, une confiance, une activité 
sans bornes : c'est un accumulateur vivant. 

LUCE (à Zoeger et à Julia). — Regardez-le : il dégage des étincelles... 

(Avec lassitude.) Ah, je vou^ envie, Baroi^ MpL je ne peux plus, j'en 
ai assez. La France est comme' une femme sTOutè j elle ne voit plus clair, 
elle ne sait plus ce qui est vrai, elle ne sait plus où est la justice. Non, elle 
est tombée trop bas» c'est décourageant./. 



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< 



240 JEAN BAROIS 

BÀROIS (d'ùnfe voix timbrée, qui fouette les énergies). — Maïs non ! 
Avez-vous entehdu ces cris, dvez-vous vu cette foule en délire ? Une 
nation gui est encore capable d'une telle effei'vescence pour des idée?, 
n*a pas déchu. 

t:REST£iL. — Il a raison, le bougre I 

ZOEGER. — Mais oui, parbleu I II y a du tirage, c'est entendu : mais 
qui s'en étonnerait ? C'est peut-être la première fois que la morale inter- 
vient dans la politique. Ça ne peut pas aller tout seul I 

BÂROIS. — C'est une espèce de coup d'État... 

LUCE (grave). — Oui, j'en ai l'impression depuis le premier jour : nous 
assistons à une révolution. 

ZOEGER (rectifiant). — Nous la faisons ! 

BAROIS (glorieusement). — Et comme toutes les révolutions, c'est une 
minorité qui en prend l'initiative, et qui l'accomplit toute seule, à coup de 
passion, à coup de volonté, à coup de persévérance I 

Ah, c'est une belle vie, sacredié, qu'une lutte pareille ! 

Luce secoue la tête, évasivement. 

Julia, spontanément, se rapproche de Barois et se pend à son 
bras ; il ne semble pas s'en apercevoir. 

BAROIS (avec un grand éclat de rire, jeune et crâne). — Oui, je l'accorde, 
la r éalité, en ce moment surtout, est laide, féroce, injuste, mcohércntc: 
jTiais qîibr ! c'est d'elle pourtant que la beauté finale jaillira un jour ! 

CA Xûce.) Vous me l'avez répété cent fois : le mensonge» tôt ou fard, 
trouve son châtiment dans la vie elle-même. Eh bien, je crois à la force 
inéluctable de la vérité ! Et si, ce soir, la partie est perdue encore une fois, 
courage ! _^ 

I Nous la gagnerons peut-être au prochain tour Ij 



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in 

. 31 Août 1898. 
Paris 9 léthargique et dépeuplé. 

Lt oftiA du boulevard Saint^Miche). Neuf heures du sohp. 

Le groupe du Semeur est réuni à l'entresol . 

Devant les fenêtres, qui béent sur la nuit chaude, le store de 
la terrasse, fait, au premier plan une surfaoe inclinée, transpa* 
rente de lumière. Au delà, U quartier latin, nocturne et désert. 

Des tramways, illuminés et vides, {^ravissent la pente du bou* 
lavard en grinçant sur leurs rails* 

Barois a déballé devant lui sa serviette bourrée de paperasses» 
Les autres» en cercle autour de lui, piquent au tas, feuilletant 
brochures et journaux. 

tK>itTAL (a Createil). ^^ Vous avez des nouvelles de Lucc ? 

Portai revient de aa Lorraine, où il a fait son séjour annuel. 

^ CRESTEIU -^ Oui, je Tai vq dimanche, il m'a fait pitié : i] a beaucoup 
vieilli depuis trois mois. 

BAROIS. — Vous savez qu'on l'a prié -«^ ph, très courtoisement rr- de 
renoncer à^ son cour du Collège de France, pour la rentrée ? Il y a eu, à 
la fin de {uin, trop de tapage autour de ses leçonsi. D'ailleurs tout le monde 
lui tQurne le dos i aux demiirea séances du Sénat, ils n'étaient guère 
qu'une dizaine à lui serrer la main, 

PORTAL. — Quelle incroyable incoippx'éhensiQn géiiéraU ' 

ii^pAROyx (grimaçant la hainp), -^ C'esd la presse «taiîpnaliete qui eat 
cause de tout. Ces gensJà ne laissent pas un il^ltwit l'opinion resprendff 
haleine^ se ressaisir I 



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242 J E A N B A R O I S 

BAROIS. — Au contraire : ils refoulent systématiquement toute la géné- 
rosité inhérente à notre race, tout ce qui avait jusqu'à présent placé la 
France, à ses risques et gloire, en tête de la civilisation, sous prétexte de 
condamner l'anarchie et l'antimilitarisme, qu'ils ont la mauvaise foi de 
confondre avec les instincts les plus élémentaires de justice et de bonté ! 

Et tout le monde s'y est laissé prendre I 

WOLDSMUTH (secouant sa tête de caniche, aux yeux tendres). — On 
i obtient toujours ce qu'on veut d'un peuple, quand on sait l'exciter contre 
les juifs... 

CRESTEIL. — Ce qui m'étonne, dans cette approbation commune, c'est 
que leur thèse est stupîde ; il suffit d'un minimum de bon sens pour l'ané- 
antir : « L'Affaire Dreyfus est une immense machination montée par les 
Juifs... « 

BAROIS. — G>mme si une aussi prodigieuse aventure pouvait avoir 
été prévue, organisée de pied en cap... 

CRESTEIL. — On leur objecte : « Mais, si Esterhazy était l'auteur du 
bordereau ? » Ils ne se troublent pas pour si peu : « Eh bien, c'est que les 
Juifs l'auraient acheté d'avance et lui auraient fait adopter, à s'y méprendre, 
l'écriture de Dreyfus... » 

C'est d'une insoutenable puérilité... 

ZOEGER. — Le mal vient aussi de ce qu'on a compliqué l'Affaire à l'in- 
fini. Cette folie d'enquêtes et de contr'enquêtes, a complètement déna- 
turé sa véritable origine et son sens réel. On s'est lancé passionnément sur 
cent pistes adjacentes, contradictoires... Ce qu'il faudrait, maintenant, 
c'est un coup de théâtre, qui chavire net l'opinion, et la ramène à une vue 
d'ensemble. 

CRESTEIL. — Oui : un coup de théâtre. . 

BAROIS. — Nous en approchons peut-être avec cette histoire de Haute- 
Cour... (Tirant un papier de sa poche.) Tenez, j'ai encore reçu ça, ce 
matin... (Souriant.) Un anonyme plein d'attention... 

HARBAROUX (qui a pris la feuille, lisant). 

— « Je tiens de source sûre que le Ministre de la Guerre a proposé 
ce matin aux membres du Gouvernement de traduire les chefs du parti 
révisionniste devant la Haute-Cour. 

« Votre nom est sur la liste, à côté de celui de M. Luce.,. » 



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LA TOURMENTE 243 

BAROIS. — C'est très flatteur. 

HÂRBÂROUX Gisant). 

— « L'arrestation générale est fixée au 2 septembre, à la première 
heure. 
« Vous avez le temps d'être loin. » 
Signé : « Un ami. » 

BAROIS (riant à pleines dents). — Hein ? Ça fouette le sang, au réveil, 
des petits billets de ce calibre ! 

ZOEGER. — C'est ton article de samedi qui te vaut ça. 

PORTAL. -y Je ne l'ai pas lu... 

(A Cresteil.) De quoi s 'agissait-il ? 

CRESTEIL. — De la fameuse séance de la Chambre, où, naïvement, le 
Ministre de la Guerre a cru sortir de son portefeuille cinq documents 
révélateurs, et n'a produit, en réalité, que cinq pièces fausse I Barois a 
magistralement établi pourquoi ces documents ne peuvent pas être authen^ 
tiques... 



Le gérant entr 'ouvre la porte. 

LE GÉRANT. — Monsieur Barois, il y a là un monsieur qui voudrait vous 
parler. 

Barois le suit. 

Au bas de l'escalier il aperçoit Luce. 

BAROIS. — Vous, à cette heure ? Qu'est-ce qu'il y a ? 

LUGE. — Du nouveau. 

BAROIS. — La Haute-Cour ? 

lUCE. — Non... Qui avez-vous là-haut ? 

BAROIS. — Rien que le Semeur. 

LUGE. — Alors, montons 

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m JEAN RAROIS 

En voyant entrer Luce, ils se dreçsept tou?, di*un seul mou* 
vement anxi^x. 

Luce, silencieusement, serre les mains tendues et s^assied «yec 
une involgutairç Ifssitudf ; 1q visage mai^, tiré, tait saiHîri 
plus volumineuse encore, la masse du front. 

LUCE. — Je viens de recevoir des nouvelles... qui sont ffrfives. 

Ih ?e grgupent aytour de lui. 

LUCE. — Hier ou avant-hier, il s'est passé, un drame Imprévu au Minis- 
tère de la Guerre : je ^ie^ten^^nt-colonel Henry a été soupçonné par ses 
propres chefs, d'avoir falsifié les pièces du procès I 

Une stupeur profonde. 

Lyce. — U y ^ e\i nus^itôt vn interrogatoire d'Henry par le Ministre. 
Arf-il ^Youé ? Je n'en sais pen. — Pn toys cas, u est depuis hier soir,,. 
écrQué |iM Mont VUérîçn, 

BAROIS. — Écroué ? Henry ? 

Une sourde explosion de joie ; quelques secondes d'exal- 
tation enivrante. 

ZOEGER (d'une voix étouffée). — Nouvelle enquête ! Nouveaux débats ! 

BAROIS. — (Test ta révision ! 

HÂRBÂROUX (précis). — Mais... quelles pièces aurait-il falsifiées ? 

LUCE. — La lettre de Tattaché militaire italien, qui contenait, en toutes 
lettres, le nom de Dreyfusi^ 

BAROIS. — Quoi ? La fameuse preuve du général de Pellie\ix ? 

ZOEGER. — Celle que le Ministre a lu^, \\ y à $ix ^erp^iines, ej(\ pleine 
tribune I 

LUCE. — Fabriquée entièrement, — sauf Ten-tête et la signature, qui 
auraient été prises à une lettre insignifiant^.^ 

BAROIS (exultant). — Ah, ce serait trop beau ( 

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LA TOURMENTÉ 245 

tkr^t>SMOtH (en écho)« -^ Oui.^ trop beau l.^i Je n^i pàt confiance. 

LUCE. — Ce n est pas tout. Si Taltaîre s*engage sur cette voie, il y aura 
bien d'autres points à éclaircir I w * , . 

Qui a inventé 1 iilstoire aeë aveux de Dreyfus ? Pourquoi n'en a-t-il 
jamais été question ayant %» c'est-à-dire deux ans après la dégradation P 

Qui a gratté et récrit l'adresse d'Esterhazy sur le petit bleu dénonciateur, 
pour pouvoir affirmer c|ue Pioquart cherchait à innocenter Dreyiua et 
accusait Esterhazy, à Taide d'une pièce retouchée par lui ? 

W<>Lt>sMUtH (les yeux pleins de larmes). — • Ce serait trop beau..i Je 
n*ai pas confiance... 

LUCE. — En tous cas, l'arrestation a déjà des suites très importantes : 
Boisdefire, Pellieux« Zurlinden démissionnent* Et il paraît que le Ministre 
lui-même va retiare son portefeuille. 

Je le comprends, d'ailleurs : après avoir lu le faux, à la tribune, en toute 
bonne foi... 

BAROIS (riant). — Mais c'est eux qu'il faut faire comparaître en Haute- 
Cour» à notre place I 

LUCE. — D'autre part, Brisson est complètement retourné. 

PORTAL. ■— Ah ! enfin I 

BAROIS. ~ Je Tai toujours dît : le jour oii un républicain de vieille race, 
comme Brisson, aura les yeux ouverts, il fera la revision» à lui seul I 

WÔLDSMUTH. — Ce qui doit le ronger, c*est d*avoir fait tirer à un mil- 
lion d'exemplaires le faux Henry, pour l'afficher sur tous les murs de 
France... 

HARBAROUX (ricanant). — Ah, ah, ah !..• C'est vrai I Elle est sur toutes 
nos, mairies I Elle est dans toutes les mémoires I Elle est citée avec atten-^ 
drisSèment, cha^tié joUf, par toute la presse nàiionàliste I Ah, ah, ah I... 

Et tout s'écroule d'uil côUp : Ià pièCè est fàilssè ! 

PORTAL. — Sauve qui peut 1 

WOLDSMUTH (soudain taciturne). — Prenez gai^de. Je n'ai pas confiance... 

BAROIS (riant)* — Ah non, cette fois, Woldsmuth vous allez trop loin 

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246 JEAN BAROIS 

dans le pessimisme I Le Gouvernement n*a évidemment pas décidé Taf" 
restation d'Henry à la légère. Pour qu'on n'ait pas pu étouffer l'affaire, 
il faut que vraiment la vérité éclate avec une force irrésistible. 

WOLDSMUTH (doucement). — Mais Henry n'est même pas en prison. 4 

BAROIS. — Comment ? 

LUCE. — Je vous dis qu'il est au Mont-Valérien ! 

CRESTEIL Qes traits bouleversés, tout à coup). — Mais sacredié, Wolds- 
muth a raison ! Il n'est qu'aux arrêts : sans quoi c'est au Cherche-Midi 
qu'il serait ! 

Ils se regardent, atterrés. 

Les nerfs sont tellement tendus qu'un brusque abattement 
succède à leur triomphe. 

LUCE (navré). — Ils ont peut-être voulu se réserver le temps de chercher 
un biais... 

CRESTEIL* — ...de façon à pouvoir traiter la falsification comme un 
simple manquement à la discipline... 

PORTAL. — Ils vont nous échapper encore une fois, vous verrez !..8 

WOLDSMUTH (secouant la tête). — (Xii, oui... je n'ai pas confiance... 

BAROIS (nerveux). — Taisez-vous donc, Woldsmuth ! 
(Energique.) C'est à nous, maintenant, à faire assez de bruit autour de 
Tincident, pour qu'on ne puisse pas l'escamoter... 

LUCK — Ah, si seulement Henry avait avoué, devant des témoins ! 



Une rumeur confuse rampe le long du boulevard Sont-ce 
des crieurs qui glapissent la dernière heure ? 

Malgré le silence désert, leurs abois se mêlent, lointains et 
inintelligibles. 

PORTAL. — Chut ! On dirait :... « Le colonel Henry... » 

LUCK — Est-ce que la nouvelle s'ébruiterait déjà ? 

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LA TOURMENTE 247 

Ils £C sont portés, dun mouvement unanime, vers les fenêtres 
ouvertes, et, le corps penché, l'oreille tendue, ils écoutent, avec 
une soudaine angoisse. 

ZOEGER (à la porte). — Garçon ! Les journaux... vite ! 

Mais déjà Woldsmuth *s'est élancé dehors. 

Les cris s'éloignent, par une rue transversale. 

Quelques minutes s'écoulent. 

; Enfin Woldsmuth, hors d'haleine, écheyelé, l'œil brillant, 
surgit au haut de l'escalier, brandissant une feuille d'où jaillit, 
en manchette énorme : 

SUICIDE , 
DU COLONEL HENRY 

AU MONT-VALÉRIEN 

BABOIS (rugissant). — Le voilà, l'aveu ! 

Il se tourne vers Luce, et tous deux, le cœur bondissant, 
s'étreignent, sans un mot. 

PORTAL, ZOEGER, CRESTEIL (allongeant le bras vers Woldsmuth). — 
Donnez ! 

Mais tous se taisent. . ^ 

Woldsmuth a tendu le journal à Luce, qui, très pâle, assujet- 
tissant son lorgnon d'un geste saccadé, s'avance sous le lustre. 
L'émotion alourdit sa voix. 

LUCE Gisant). — « Hier soir, dans le cabinet du Ministre de la Guerre... 
le lieutenant-colonel Henry a été reconnu l'auteur de la lettre, datée 
d'octobre 1896... où le nom de Dreyfus est cité en toutes lettres. 

« Le Ministre... a ordonné immédiatement l'arrestation du lieutenant- 
colonel Henry... qui, dès hier soir» a été conduit... à la forteresse du i 
Mont-Valérien... 



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_j,méiimïi,*!^, 



24è j k À!N fe A ft Ô I â 

« Àûjôûfà'faiil^ liô ()Iiifttôtt tlttfgè de fàinè lé dëiifite dû lieutenant- 
côlônd.. hyÀht pénétyi dàVis ^ èdiulè... k Ai Kmires du smr...rà trouvé... 
étendu sur son Ut... dans une mare de sâlig... Son ravoir à h. main... 
et la gorge ouverte... en deux endroits... La m<Mrt^.. remontait à plusieurs 
heures... 

« Le faussaire s*était £ait justice... » 

Le ioumal lui tombe des doigts. 

Ils se rafrathëm ; il pas^ dé màXi m tnàù : to!ùs veulent 
avoir 1/a. 

rOn cri sauvage de tfi6ïA{>hé, lift îîJhg htlTrtèmfettt, un véri- 
table délire^!] 

^ LtlÇI: (là fe6î^ terrttt). •-* HêttVy môtt, t*ett fini t â y a dts choses de 
Taflaire que personne ne saura jamais... 

Ses paroles se perdent dans l'ivresse générale. 
Seul» Zoeger, qui a ehtéhduî approuve d'un triste signe de 
tête. 

Woldsmuth» à l'écart» incliné sur l'ai^pui de la fenêtre, pleure 
silencieusement de joié, dans là huit tiède. 



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IV 



Un an plus tard : le 6 août. 1899, veille de rouverture des 
débats de Rènnés. 

Dimanche après midi. 
Pool bureéU5t du Sénimtt 

Barois» seul, en manches de chemise, les mains aux [lodttl, 
aMémè soti tabinirè, IM'épAII&ht uh éttklfc. 

m ^§t soitt-^l^lf^stëh : ilbii Visage ttàU% siébré dé titfe, M« lre|fftrdA 
môbiléi, ia iok de ^H demimdtirifë, tôUlb ftâ perUHlnt tti&tK 
fàydtiâe dé «éèiimé friém^ittè. 

Les maul^ jouts s&ttt pabââ» 

BMDte.'^Ëntrft I 

W^%m«fth ^'àtbtibe, t6ui tA(ehu dl&hs sôA <Utôhii-»tk>ilisièf«, 
k ^acbehè «fk binldëillièf^^ utie ^himilieilgè «lèrvicttê souB k 

BAROIS. — Qu'est-'ce que vous êtes donc deVenu depuis l'autre jour ? 

WOLD6MUTH (s'asseyant sur lie premier siège rencontré). — J'arrive 
d'Allemagne. 

BAROIS (sans surprise). — Vraiment > 
(Un tempsj Je comptais bien d'aiUe 
remêtllrë ta aifectibn, comme c est convenu 

WOLDSMUTH. — Vous prenez tous le rapide de nuit ? 



(Un temps>) Je comptais bien d'aiUeure vous voir ce soir^ pour vous 



BAROIS. — Non, moi^ seul. Les autres sont déjà à Rennes depuis ce 
lûàlin... Lucê avait à faire, ilé ) ont àecômpàghé. GoOqIc 

igi ize y. ^ 



250 JEAN BAROIS 

WOLDSMUTH. — Quand dépose-t-il ? 

BAROIS. — Pas avant la 5® ou 6® audience... 

Je suis resté pour vous passer la main et puis pour faire un dernieT 
article» qui paraîtra demain. 

WOLDSMUTH (vivement). — Ah, il y aura encore un numéro demain ? 

Barois, prenant cet intérêt pour de la curiosité, ramasse sur 
le bureau quelques feuilles volantes. 

BAROIS. — Oh, presque rien, quelques lignes pour saluer l'ouverture 
des débats... Tenez, voilà ce que )*étais en train d'écrire : 

« Nous touchons au but. Le cauchemar s'achève. Le dénouement, le 
verdict, n'intéresse plus ; il est prévu, fatal comme le triomphe de 
l'équité. 

« Il ne nous reste plus, aujourd'hui, que le souvenir d'avoir vécu un 
drame historique, à nul autre comparable ; un drame à milliers de per-^ 
sonnages, joué sur la scène du monde, et d'un intérêt si pathétique et si 
universel, que toute la nation, puis autour d'elle toute la civilisation, est 
venue y prend e part. Pour la dernière fois sans doute, l'humanité, divisée 
en deux masses inégales, s'est heurtée de front : — d'un côté, l'autorité, 
qui n'accepte le contrôle d'aucun raisonnement ; — de l'autre, l'esprit 
d'examen, superbement dédaigneux de toutes précautions sociales. 

« D'un côté, le passé, — de l'autre, l'avenir ! 

« Les générations futures diront « l'Afiaire », de même que nous 
disions : « la Révolution » ; et elles salueront, comme une comcidence 
merveilleuse ce hasard qui donne à l'Ere nouvelle un millésime nouveau. 

« Quel siècle, celui qu'inauguie une pareille victoire ! » 

Un simple coup de clairon, vous voyez... 

Woldsmuth le considère avec stupeur. 

Quelques secondes passent. Il approche timidement sa chaise. 

WOLDSMUTH. — Dites-moi, Barois... Vous êtes donc pleinement ras- 
suré ? 

BAROIS (souriant). — Oh, pleinement I 

WOLDSMUTH (affermissant sa voix). — Moi pas ! Je n'ai pas confiance. 

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LA TOURMENTE 251 

Barois, qui va et vient d'un air avantageux, s'arrête, surpris. 

BÂROIS (haussant les épaules). — Vous nous avez toujours répété ça. 

WOLDSMUTH (vivement). — Jusqu'ici, je crois que... 

BARols. — Mais tout est changé ! Nous voici avec un gouvernement 
neuf, bien convaincu de l'innocence, et qui s'est donné pour mission de 
faire la lumière. Les débats, cette fois, seront publics, sans escamotage 
possible. Voyons !... Douter du verdict, dans de telles conditions, ce 
serait supposer la culpabilité de Dreyfus ! 

Il rit : un rire énergique et sans arrière-pensée ; le rire du bon 
sens et de la certitude. 

Woldsmuth le regarde silencieusement. Dans son masque 
poilu, poussiéreux, les yeux brillent, patients, tenaces. 

WOLDSMUTH (affectueusement). — Asseyez-vous donc, Barois... Je 
vous parle sérieusement. Je vois beaucoup de monde, moi, vous savez... 
(Les yeux mi-clos, sur un ton voilé, traînant, indéfinissable)... je me 
renseigne... 

BAROIS (brusque). — Moi aussi. 

WOLDSMUTH (conciliant). — Eh bien, alors, vous avez remarqué... 
Hein ? Leur presse ! Tous les faux ont été démasqués, toutes les illégalités 
étalées au grand jour... N'importe, elle ne désarme pas ! Il faut bien 
qu'elle renonce à ses affirmations, mais elle se venge : elle salit indistinc- 
tement tous ses adversaires... Le rapport de Ballot-Beaupré, qui résume 
si loyalement toute l'Affaire, croyez- vous seulement que leurs journaux 
l'aient publié ? C'est l'enquête d'un « vendu », qui a touché les millions 
juifs, comme Duclaux, comme Anatole France, comme Zola... 

BAROIS. — Et puis après ? Quels sont les lecteurs qui s'y laissent pren- 
dre ? 

Pour toute réponse, Woldsmuth sort de sa poche un paquet de 
journaux nationalistes, et les jette sur la table. 

BAROIS (agacé). — Ça ne prouve rien. Je vous répliquerai que, depuis 
deux mois, 1« Semeur a encaissé près de 3.000 abonnements nouveaux ; 
vous le savez comme moi. 

Un grand soufHe de justice et de bonté passe, enfin, sur la France. 



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i52 JEAN BAfeOIâ 

tt^UÂiitUttJ (remuant tristemetit là tète). -* Ce sôuffle-là n*a pas 
effleuré les conseils de guerre... 

BAROIS (après réflexion). — Soit. J'admets que les juges^ parce qu'ils 
sont de braves militaires, aietit d*av&ntë uhe forte présOitlptiôh COfttte les 
révisionnistes. Mais réfléchissez à ceci : l'Europe entière a les yeux fixés 
SUT Retttteà. Tbiite k civilisation juge avec euîc. (Se levant.) Eh bien, il y a 
dei sitUatibnè qui dbligent ; ces messieurs èeroht bien forcés de tecon- 
naftre qué toutes les anciennes charges qui pesaient contre ChTèvfus sj'éva- 
nbUissértt à Texameh. (Riartt.) — et qu'il nV en a pas de nouvelles ! 

WOLDSMUTH. — Ça dépend, 

Barois enfonce les mains dans ses bôthes et repfend ses allées 
et Venues en haussant les épaules. Mais le ton féSôlu de Wolds 
muth Tintrigue : il vient se camper devant lui. 



BARôïS. -^ Ça dët)end de quoi ? 

Woldsmuth sourit péniblement. 



WOLDSMUTH, — Asseyez-vous, Barois ; vous avez l'air d'un* fauve en 
cage... 

Barois> leA sourdls fréneés, régagne son bureau. 

WOLDSMUTH. — Vous Vous rappelez l'histoire dès pièces ultra^secrètes > 
(Geste de Barois.) Laissez-'moi m'expliquer... 

L'hypothèse est la suivante : On aurait volé à Berlin des lettres du Kaiser 
à Dreyfus et des lettres de Dreyfus au Kaiser... <$ouriant.) Je n'insiste 
pas sur l'énormité de eette supposition... 

D'après cette légende, le véritable bordereau aurdt été une ée ees 
lettres, écrite par Dreyfos sur papier ordinaire, et que l'Empereur aurait 
annoté ée sa main dans les marges. Guillaume II s'aperèevant du vdU 
aurait exigé la restitution immédiate des pièces saisies, en posant raltèr'* 
native d'une déclaration de guerre. Alors, «yant de rendre le dossier, pour 
garder Une preuve matérielle de la culpabilité manifeste de Dreyfus, on 
se serait hâté, au Ministère, de cal<:]uer le bordereau sur une teuille de 
papier pelure,^ sans reproduire, bien entendu, les annotations impériales... 
Et toute !*a&if e serait, de ce tait, échafaudée ^t Uflé oiècë talqueé, fausèe 
Si l'on veut, mais reproduisant le document aUlhënttqûè de la trahison. 

BARôrâ. — L'Ky{>ôthèse est tellement fragile que jarnavâ, k ma 6dfnnais- 

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LA TOURMENTE 25? 

«ançç, cllç n*« été fprmuléç w tprmci? çxpliçitçs, ni pfficîçllcmei^t» fiî 
omcieusement. 

WOLDSMUTH. -* Je ««î?. Mw? Ç9 çircwb. colporté 4»ni5 l<^ salons par 
des officiers, des magistrats, des avocats, des gens du monde... Aucun d'eux 
nWnc^ rieg àp. préois. pwi? % wi ami ix^^w çaurw^t leur a taî^fé ^n- 
tfn4re„, » Çept un çolpss^ ?wet d« PolicHittçDÇf quj çheminq, ftyeç 4^» 
silence? r^n^e^gnés, d^ §qw^-çntendu?, dç pews rir^i* énîgmatiques,.. 
Tout ça prépare U t^ïtwn, peu k peu, Et depwn, a^x 4ébAU 4^ Rennes, 
quand la défense voudra pousser ces m^^ieur^ 4^ rEt^-MaJor à j'ç»r 
pliquer enfin à fond, ils esquiveront le coup... Il suffit 4e quelques hési- 
tfttÎQî^s invplpntajres, 4^ quelques spurire^ dquloup^U^t ^t tout le monde 
traduira : « Supposez ce que vous voudrez. Plutôt passer ppur UU faussaire, 
que de déchaîner la guerre européenne... » 

^ BAROIS. — La guerre ! Mais aujourd'hui, il n'est plus question de sécu- 
rité nationale I... Après tout eo qui a été dit et écrit, depuis trois ans, sur 
les attachés militaires étrangers, sur l'espionnage et le contr 'espionnage 
allemand, qui donc serait assez naïf pour croire qu'il reste encore une 
seule pièce diplomatique vraiment dùigerouse à divulguer P Personne I 
Donc, si une pièce accusatrice décisive existai^ réellement, il est évident 
que l'Etat-major l'aurait mise en avant, depuis longtemps, pour en finir ! 

WOLDSMUTH (sombre). -^ Groyez-moi, vous voyez trop simple. De 
tous temps cette question diplomatique m'a préoccupé ; c'est le fil secret 
de l'Affaire : un fil qui n'est à aucun endroit visible, mais auquel tous les 
événements viennent se rattacher. Il y a là un danger terrible \ 

Barols, ébranlé, hésite ; puis se tait. 

WQl-nsMUTH. — Eh bien, mon chef, il est encore temps de prévenir le 
coup. J*ai peu à peu constitué un dossier : rien que 4es faits exacts, J'en 
réponds : ceux sur lesquels j'avais une hésitation, je viens d'aller les con- 
trôler là-bas, en Allemagne... 

BAROIS. — Ah, c'est pour ça, que.., 

WOLDSMUTH. -^ Qm, (OuvTwt w wrviettÇ;) J'ai 4qpç li, de quQÎ^wé^n- 
tir d'avance le coup du « secret d'Etat ». Mais fl est grand temps d'agir. 
Je vous apport^ mon dossier. Publiez-le d^m^in l 

BAROIS (sérieux, après un instant de recueillement). -^ Je vous remercie, 

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254 JEAN BAROIS 

Woldsmuth... Mais je croîs qu'aujourd'hui une pareille publicatîoB serait 
une faute capitale. 

Woldsmuth fait un geste de découragement. 

BAROIS. — : Elle attirerait l'attention sur un point qui est, quoi que vous 
en pensiez, relégué dans Tombre... Par esprit de riposte, on croirait peut- 
être devoir y revenir ; tout ça remuerait Vopinion : ce serait maladroit... 

L'acquittement est inévitable. Eh bien, triomphons en beauté, sans 
ressusciter de mesquines polémiques... 

Woldsmuth, les épaules basses, repli? silencieusement sa 
serviette. 

BAROIS. — Non, laissez-moi vos notes. 

WOLDSMUTH. — A quoI bon ? C'est préventivement qu'il faudrait s'en 
servir. 

BAROIS. — Je les emporterai à Rennes pour les communiquer à Luce. 
Et, s'il est de votre avis, je vous promets... 

WOLDSMUTH (une lueur d'espoir). — Oui, montrez-les à Luce, et ré- 
pétez-lui bien exactement tout ce que je vous ai dit... 

(Réfléchissant.) Mais il est impossible que vous les emportiez ce soir, 
telles quelles... Je n'ai pas eu le temps de les mettre au net... C'est un vrai 
fouillis... Je pensais faire le travail avec vous, pour le numéro de demain... 

BAROIS. — Votre nièce est là, voulez-vous les lui dicter 7 Ce sera fait 
tout de suite... 

WOLDSMUTH (dont le visage s'est éclairé subitement). — Ah ? JuHa est 
ici ? 

Barois se lève et ouvre la porte. 

BAROIS. — Julia ? 

JULIA (de la pièce voisine, sans se déranger). — (JuoI ? 

J ^ fam iliarité du ton est si explicite, que Barois r ougit et se 
tourne vivemèntvers Woldsmuth, qui, penché sur ses notes, n a 
pas bronché. 



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LA TOURMENTE 255 

BAROIS (maître de lui). — Voulez-vous venir un instant, je vous prie, 
pour sténographier... 

Julia paraît. Elle aperçoit Woldsmuth. Un simple battement 
des paupières. Son visage insurgé signifie : « Je suis libre, n'est-ce 
pas ? » 

JULIA (durement). — Bonjour, oncle Ulric. Vous avez fait bon voyage ? 

Woldsmuth redresse la tête, mais sans la regarder. Elle sur- 
^ prend alors ce sourire affairé, oblique, dans un visage où tous les 
l traits sont disjoints par la souffrance. JEt elle comprend ce que 
* janiais elle n*avait soupçonné... 

c'est elle qui baisse les yeux, au moment où Woldsmuth lève 
les siens, pour répondre enfin. 

WOLDSMUTH. — Hé, bonjour Julia... Tu vas bien ? La maman va bien ?... 

JULIA (péniblement). — Très bien. 

WOLDSMUTH. — Alors, veux-tu... Ce sont des fiches... Pour Barois... 

BAROIS (qui n*a rien vu). — Allez donc dans son bureau, Woldsmuth, 
vous serez mieux qu'ici... Moi, je vais finir cet article... 



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A Monsieur Ulnc WoMsmuth» Rédacteur au Smnmf 
Rue de l'Univeraité. Paris. 

« Rennes, le 13 août 1899 

« Mon cher Woldsmuth, 

«Vous avez lu la sténo d*hier et d]avant-hier ? Vous aviez doilc raison, 
cher ami, mille fois r^ûson ! Mais qui pouvait se deuter ? 

« Tous ces jours-ci nos adversaires ont attendu, passionnément, cet 
argument décisif contre Dreyfus, qui leur est promis depuis si longtemps 
Les généraux ont parlé : déception sur toute la ligne I Alors, comme l'epî" 
nion publique se refuse obstinément à admettre que cet argument n'existe 
pas, elle interprète certaines réticences de TEtat-Major dans le sens que 
vous aviez prévu ; et le tour est joué. Aujourd'hui on a été jusqu'à faire 
courir le bruit que l'Allemagne, au dernier moment, aurait imposé ce 
mutisme héroïque à nos officiers ! 

« Je vous expédie, en hâte, les feuillets que vous avez dictés à Julia 
avant mon départ. Ils sont, hélas, d'une urgente actualité. Breil-Zoeger 
qui rentre à Paris pour prendre votre place, vous les remettra ce soir, avec 
ce mot. 

« Concertez-vous aussitôt avec Roll pour qu'ils paraissent, si possible, 
demain, et assurez-leur une large diffusion avant de quitter Paris. 

« Apportez-en deux mille numéros à Rennes, ce sera suffisant. 

« Bien tristement à vous, 

Barots. » 



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Le lendemain, en première page du Semeur : 



GUILLAUME II ET L AFFAIRE DREYFUS. 



Nous avons eu la surprise, ces dernières semaines, de voir sournoisement reparaître 
une hypothèse ingénieuse, qui expliquerait, pour certains cerveaux simplistes, toutes 
les obscurités de l'Affaire : c'est celle du bordereau sur papier fort, annoté par Guil- 
laume II, saisi par un agent français sur le bureau impérial, qu'il a fallu rendre préci- 
pitamment devant la menace d'une guerre, et dont le bordereau sur papier pelure 
serait un calque, fait au Ministère de la Guerre, en vue du procès de 1894. 

Nous ne prendrons pas la peine de relever les puériles invraisemblances de cette 
romanesque aventure. 

Nous nous bornerons à poser trois questions : 

1° Si le bordereau est im calque de l'écriture authentique de Dreyfus, pourquoi 
ressemble-t-il mal à l'écriture de Dreyfus, tandis qu'il reproduit identiquement l'écri- 
ture d'Estherhazy ? 

2« S'il est vrai que les faux d'Henry s'expliquent par la nécessité de substituer des 
pièces inoffensives aux autographes impériaux dont l'usage était impossible, comment 
se fait-il que, questionné' par le Ministre de la Guerre avant son arrestation, Henry 
n'ait pas dévoilé la légitimité de ses faux, afin de s'innocenter ? Des généraux assis- 
taient à l'interrogatoire ; le général Roget en a pris la sténographie : Henry n'a donné 
aucun motif de ce genre à ses falsifications de pièces. 

3® Si l'histoire du bordereau annoté est exacte, quand Brisson, bouleversé par le 
suicide d'Henry, a manifesté l'intention de reconnaître publiquement son erreur et 
de prendre en main la cause de la revision, pourquoi le Ministre de la Guerre, qui a fait 
à ce moment auprès de Brisson les plus inquiètes démarches pour empêcher ce geste, 
ne l'a-t-il pas simplement averti de l'intervention impériale, afin d'arrêter net ce revi- 
rement d'opinion si dangereux pour les anti-revisionnistes ? 

Ceci posé, nous nous contenterons d'aligner succinctement quelques faits chrono- 
logiques, dont la signification nous semble assez évidente pour se passer de commen- 
taires : 

I. — Le i«^ novembre 1894, le nom de Dreyfus, espion de l'Italie ou bien de l'Alle- 
magne, paraît pour la première fois dans les journaux. Les attachés militaires allemands 
et italiens s'étonnent : c'est un nom qu'ils ne connaissent même pas. Et en voici la 
preuve : l'ambassadeur d'Italie a remis, le 5 juin 1899, au Ministère des Affaires Etran- 
gères, pour être transmise à la Cour de Cassation, la dépêche chiffrée, datée de 1894, 
de l'attaché italien qui travaillait en complète entente avec l'attaché allemand, et 
qui affirme secrètement à son Grouvemement qvL*aucim d*eux n'a eu de relations avec 
ce nommé Dreyfus. 

A la même époque, les Etats-Majors d'Allemagne, d'Italie et d'Autriche, ont fait 



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25Ô J E A M Ë A R Ô I S 

une enquête dans tous les centres d'espionnage» sans pouvoir se procurer aucun rensei- 
gnement sur ce Dreyfus. 

II. — Le 9 novembre 1894, l'attaché allemand est mis en cause et nommé dans un 
journal français. L'ambassade d'Allemagne, après une nouvelle information, donne 
un premier démenti par une note à la presse. Remarquons que ce démenti n'a pu être 
donné à la légère : car l'Allemagne ne se serait pas exposée à avancer une dénégation, 
qui, ensuite et publiquement, eût pu être reconnue mensongère au cours des débats 
du Conseil de Guerre. 

En outre, aux mêmes dates, le Chancelier de l'Empire a chargé son ambassadeur à 
Paris, de faire ime déclaration t officielle et spontanée » au Ministre des Affaires Etran- 
gères. 

III. — Le 28 novembre paraît ao Pigaro l'interview du général Mercier. Le Minis- 
tre, cinq jours avant la un de l'instruction qui devait conclure à la traduction de 
Dreyfus devant un conseil de guerre, y affirme la culpabilité de l'accusé : il a t des 
preuves certaines » ; Dreyfus n'aurait ofiert ses ■ documents, ni à l'Italie, ni à l'Au- 
triche »... 

L'Allemagne, nettement visée cette fois, proteste à nouveau et txès énergiquement 
par voie diplomatique. 

La presse française n'en ayant pas tenu compte, l'Empereur, l'Etat-Major allemand» 
la presse allemande, s'irritent de voir contestée la parole qu'ils ont solennellement 
donnée. Le 4 décembre, il y a, sur l'ordre de l'Empereur, une nouvelle entrevue entre 
l'ambassadeur et notre Ministre des Affaires Etrangères : une note officielle t proteste 
formellement contre les allégations qui mêlent l'ambassade d'Allemagne à l'affaire 
Dreyfus ». 

IV. — hà procès a lieu. 

Lorsqu'un dossier secret a été communiqué aux juges à l'insu de l'accusé et de la 
défense, nous affirmons qu'il n'y avait rien dans ce dossier qui pût accréditer l'his- 
toire du bordereau annoté par l'Empereur. 

Il est facile de s'en assurer en interrogeant sur ce point précis les membres dtt Con- 
seil de Guerre de 1894, actuellement à Rennes. 

V. — A la fin de décembre 1894, après le verdict, toute la presse accuse ouvertement 
l'Allemagne d'avoir exigé le huis-clos, parce que la culpabilité de Dreyfus l'intéresse 
directement : c'est un nouveau démenti à la parole de l'ambassadeur. Celui-ci, le 25 dé- 
cembre, au lendemain de la condamnation, fait une nouvelle déclaration officielle à la 
presse. 

Mais les journaux continuent leur campagne, parlant de pièce rendue pour éviter 
la guerre, etc.. 

VI. — Le 5 janvier 1895, jour de la dégradation, l'ambassadeur d'Allemagne reçoit 
une dépêche particulièrement solennelle du chancelier de l'Empire. En l'absence de 
notre Ministre des Affaires Etrangères, il la porte directement à notre Président du 
Conseil. 

En voici le texte, inédit jusqu'à ce jour : 

• S. M. l'Empereur, ayant toute confiance dans la loyauté du Président 
« et du gouvernement de la République, prie votre Excellence de dire â 
« M. Casimir Périer que, s'il est prouvé que l'Ambassade d'Allemagne n'a 
c jamais été impliquée dans l'affaire Dreyfus, Sa Majesté espère que le Gou- 
• vemement de la République n'hésitera pas à la déclarer. 

« Sans une déclaration formelle, les légendes que la pfesse continue à 
« s^ner sur le compte de l'Ambassade d'AUemagoe, snbsistdraieat et oom- 
« promettraient la situation du repcésentant de l'Empereuf. 

D» Hoheakilie. » 



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LÀ TOURMENTE m 

Aiasi doûo, rBmpei«urr à boni de patience» eo appelait au Président de la R^u- 
blique, lui-même. 

L'Ambassadeur a Mé ireçu à l'Elysée le lendemain» 6 janvier. Nous savons et «erti- 
ûons que M. Casimir-Perier voulut considérer l'ûicident comme étant personnel et 
non diplomatique, puisque son intervention directe était demandée par l'Empereur. 
Il a dit lui*mèma dâpnis» qu' « il était fait appel à sa loyauté d'bamms pxivé... > (Cas- 
satioa. I. s^g») 

Rappelons, à ce sujet» la déposition de M. Casimir- Periet devant la Cour de Cassa- 
tion. Il a d'aboid affirmé, foimèUement» qu'il n'avait lion à dissimuler de secret : 

« J'ai pu constater ^ne mon âilence (au pxocéa 2ola) a accrédité cette 
« pensée, que j'ai» seul peut-être» connaissance A'incidmis, de fmUs ou de 

■ doDim$mSy qui pourraient déterftklner la Justice. 

< Dans l'état de division et de trouble où je vois mon pays» j'estime que 
« mon devoir est de me mettre sans réserves à la disposition de la juridiction 
« suprême... » 

Ceci ne laisse pas subsister le soupçon que M. CasUnir-Perier, comme on l*a pré» 
tendu, fût lié par une parole donnée ; et cette déclaration, dans sa bouche d'honnête 
homme, est d*uûé singulière netteté. Il raconte ensuite la conversation diplomatique 
qui eut lieu, et qui motiva une note officielle de l'Agence Havas, mettant une fois pour 
toutes hors de cause les ambassades étrangères à Paris. £t, le surlendemain, le Kaiser 
se déclara satisfait. 

Rappelons aussi la déposition, à la Cour de Cassatioti, de M. Hanotaux, qui était 
Ministre des Affaires Etrangères pendant le procès de x8$4. Interrogé comme suit : 
« Avea-vous connaissance de certaines lettres d'un souverain étranger, écrites à l'époque 
du procès Dreyfus, et desquelles ressortirait la culpabilité de cet accusé ?» — il répon- 
dit lonnellement : 

c Je n'en ai eu aucune connaissance. Je n'ai jamais rien vu de pareiL On 

■ ne m'a jamais rien offert de tel. Je n'ai jamais été consulté sur l'existence . 
« ou la valeur de tels documents. En un mot» toute cette histoire est une fable ; 
« elle a d'ailleurs été démentie à diverses reprises par des notes communi- 
« quées aux journaux. > 

Rappelons enfin pour terminer, la déposition à la Cour de Cassation de M. Paléo- 
logue, qui a été l'intermédiaire quotidien, pendant le procès Dreyfus, entre les Affaires 
Etraaaèies et la Gnene : 

< Ni avant, ni après le procès Drayfus» je n'ai été inlonné de l'exislenee 

< d'une lettre de l'Empereur d'Allemagne, ni de lettres de Dzeyfos ackessées 
« à ce souverain. Les allégations auxquelles M. le Président fait allusion me 

< paraissent complètement erronées. La nature de mes fonctions me permet 
c d'afi&rmer que, s'il avait existé des documents de ce genre» je ne l'eusse 
« pas ignoré, sans doute. » 

VII. — Le 17 novembre 1897» l'ambassadeur d'Allemagne déclare à notre Ministre 
des Affaires Etrangères que ■ l'attaché militaire allemand, colonel de Schwartzkoppen, 
aUesiait sur rhanneiér n*aooir jamais eu^ m direcUmMt, ni indirectement, aucune relation 
avec Dreyfus. » 

VIIL — En 1898, avant le procès Zola, l'Empereur, impatienté, voulut faire une 
manilestation dédaive, perso n n elle . 

Son entourage l'en empêcha, connaissant l'état des esprits en France, et craignant 
qu'une insulte grave ne fût faite à la personne même du souverain, et n'entratnàt à 



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se^BHi 



260 JEANBAROIS 

des oomplicatioiis inquiétantes. Il exigea néanmoins qu'une parole officielle fut donnée 
publiquement, en plein Reichstag. 

Voici la déclaration du Secrétaire d*Etat aux AJSaires Etrangères de TEmpixe, à 
la séance du 24 janvier 1898 : 

■ Vous comprendrez que je n'aborde ce sujet qu'avec de grandes piécau- 
« tions. Agir autrement pourrait être interprêté oonmie une immixtion de 

« notre part dans les affaires de la France Je crois d'autant plus devoir 

f observer une réserve complète à ce sujet qu'on peut s'attendre à ce que les 
« procès ouverts en France jettent la lumière sur toute l'afiaire. 

« Je me bornerai donc à déclarer de la façon la plus formelle et la plus coté- 
t gorique, qu'entre l'ex-capitaine Dreyfus, actuellement détenu à l'Ile du 
< Diable, et n'importe quds agents allemands, il n'a jamais existé de rela- 
■ tions, ni de liaisons, de quelque nature qu*eUes soient, » 

IX. — Cinq jours plus tard, l'Empereur vint lui-même chez notre ambassadeur 
à Berlin, pour lui apporter sa déclaration personnelle, et le prier de la communiquer otH- 
deUement à notre Gouvernement, 

X. — Enfin, à l'heure actuelle, l'état d'esprit autour du Souverain est le même. 
L'Empereur éprouve le plus impatient désir de faire im geste personnel ; mais on 

l'en empêche, et on l'en empêchera jusqu'au bout, pour ne pas risquer que la France, 
par une seconde condamnation, ne donne au Kaiser un nouveau démenti qu'il ne 
pourrait pas supporter sans une rupture diplomatique. Cependant on est prêt à renou- 
veler, par notes officielles, toutes les déclarations déjà faites. 

Si l'on consent à supposer un instant que l'Empereur ait été réellement compromis 
dans xme aSaire d'espionnage, on peut admettre, à la rigueur, qu'il ait été, pour cer- 
taines nécessités politiques, contraint de nier la vérité par un démenti of&cicd. 

Mais, ce mensonge diplomatique une fois commis et enregistré, aurait-il réitéré ses 
protestations, à chaque occasion nouveUe, et avec une si solennelle et pressante insis- 
tance ? 

Même en faisant abstraction de la personnalité de Guillaume II et de sa conception 
particulièrement chatouilleuse de l'honneur, est-ce que jamais un souverain oserait 
faire de si véhémentes et de si nettes déclarations, s'il risquait d'être, un beau jour. 
confondu devant le monde entier, par la découverte ultérieure d'une preuve décisive ? 

Qui ne voit dans l'attitude du Kaiser un très simple et très douloureux cas de con- 
science ? 

L'Empereur sait, — mieux que personne — l'innocence de Dreyfus ; et, sans tou- 
tefois vouloir faire courir à son pays le dKiger d'une complication diplomatique» il 
cherche à le crier aussi souvent et aussi haut qu'il le peut. 

Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. 

LE SEMEUR. 



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/ 



A 



« A M. Marc Elle Luce, Auteuil. 

« Rennes, le 5 septembre 1899. 
« Mon cher amî, 

« Notre découragement est sans bornes. Pratiquement, la cause est perdue. 
Les deux semaines qui viennent de s'écouler ont décidé de l'Affaire. 
L'opinion des juges est établie : et ils sentent bien que la majorité est 
avec eux. 

« Woldsmuth me reproche d'avoir trop tardé à publier son article. Je 
me le reproche aussi, quoique je reste sceptique sur l'efficacité qu'il aurait 
pu avoir. G>mment s'attaquer à une fable qui n'a jamais été clairement 
formulée par personne ? Et, le serait-elle, qu'elle resterait pareillement 
insaisissable, puisqu'il est admis qu'aucune trace matérielle ne peut sub- 
sister des fameux autographes impériaux. C'est le domaine des affirma- 
tions gratuites. Devant ces fumées, nous sommes sans armes ; pas de 
lutte possible. 

« Si ropinion avait pu être retouniée, elle l'eût été l'autre jour, le len- 
demain ae votre départ, par l'attitude de Casimir-Périer, l'homme de 
France qui sait le mieux si oui ou non le Kaiser s'est trouvé mêlé à l'Af- 
faire, et qu», fort de son passé intègre, est venu répéter de sa voix loyale, 
les yeux dans les yeux du colonel-président : 

« Vous me demandez de dire la vérité, toute la vérité ; je l'ai juré, je 
« la dirai, sans réticences et sans réserves. Quoi que j'aie déjà dit dans le 
« passé, on persiste à croire ou à dire, — ce qui, malheureusement, n'est 
« pas toujours la même chose — (|ue je connais seul des incidents ou des 
« faits qui poui raient faire la lumière, et que je n'ai pas jusqu'ici dit tout 
« ce que la justice a intérêt k connaître. C'est faux... Je ne veux sortir de 
« cette encdniet quen y laissant Tinéhraxdahle conviction que je ne saà rien 
« qui doive Sire tu, et qutfai dit tout ce que je sais I » 

< Je ne mets pas en doute la bonne foi des juges du Conseil de Guerre. 
Je les crois aussi impartiaux qu'ils peuvent être. 
« Miûs cç sopt des ^oldatSt 

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-k 



JEAN BAROIS 



< Comme toute Tarmée, ils sont tenus par leurs journaux dans une igno* 

rance^ absolue de ce qu'est réellement TAffaire. On a posé devant eux la 

cjuestion, avec un raccourci criminel : la culpabilité de Dreyfus ou bien 

/. 1 infamie de TEtat-Major : voilà dans qUel dilemme imbécile on a enfermé 

ces officiers. 

^ « Si encore ils étaient soustraits à toute influence, seuls avec leur cons- 
cience et les faits ! Mais non : ils continuent, chaque soir, après les débats, 
à vivre dans le milieu où la trahison de Taccusé est u n axiome invulnéra ble. 
« Je ne dis pas qu'ils soient d'avance inclinés à trouver Dreyfus coupa- 
ble ; mais je puis affirmer dès aujourd'hui, qu'ils voteront la culpabilité. 
Et il n'en peut être autrement pour ces hommes dont la personnalité hu- 
maine ne se dégage plus du revêtement professionnel ; dont les vingt- 
cinq ans d'uniforme sont collés à la peau; qui, depuis un quart de siècle, 
sont façonnés par la discipline, imprégnés du sentiment hiérarchique, 
fanatiques de cette armée clont l'emblème vivant est là, dans la personne 
de ses chefs qui comparaissent devant eux^Com|xifiiit~4}QUtïaîa3t;:il§se 

'EtaMVrajor ? Le voudraient^ls7 



_£rûnpncef en faveur du juif, contre l'Etat^Major 
par instants, au fond de leurs consciences troublées, que, physiquement, 
ils ne le pourraient pas. Et peut-on leur en faire reproche ? 

« D'ailleurs je dois convenir que l'attitude de l'accusé n'a rien qui puisse 
contrebalancer le prestige des uniformes. Il a déçu la plupart même de ses 
amis. A tort, selon moi. Depuis quatre ans, nous nous oattons pour des 
idées : mais en somme, c'est lui qui les représente : et nous nous étions 
tous Tait, en nous-mêmes, une image arbitraire, mais précise, de cet 
inconnu. Il débarque: et, ainsi que nous aurions dû nous y attendre, la 
réalité ne coïncide pas avec notre imagination. 

« Beaucoup d'entre nous ne le lui ont pas pardonné. 

« C'est un homme simple, dont l'énergie naturelle est tout intérieure. Il 
arrive, a^aibli par la séquestration, par les émotions inouïes qu'il a sup- 
portées ; il est malade, il grelotte de fièvre, il digère à peine un peu de lait. 
Comment scrait-^l au diapason de cet auditoire forcené, dont les trois 
'-q uar t o le lmÏ3&«ftt éonlmè un malfdileui npûMfe;~ ^ dont l'autre quart 
l'adore comme un symbole ? Ce rôle écrasant n'e$t-il pas au-'dessus des 
forces humaines ? Il n'a plus la vigueur de hurler furieusement^^wiiimo- 
cence,.jCûiiim9 il fSieît dahslàcour de L'Ecole Militaire. Le peuTSierpe 
qui lui reste, il l'emploie, non pas contre les autres, mais contre lui-même : 
àfne pas se laisser abattre, à paraître un homme ; il ne veut pas qu'on l'ait 

vu pleurer, ^^^.^^^—^^ ^ 

~ « "C'est une conception dont la grandeur héroïque, înçrate, échappe à 
l'esthétique populaire. Il aurait peut-être conquis la fouie par une atti- 
lydeiplus théâtrale : niais cet empire qu'il garde au prix d'un dur eifçrt^ 

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LA TOURMENTE -263 

est taxé d'indifférence, et ceux qui se démènent pour lui depuis quatre 
ans, lui en font un grief. 

« Moi-même, qui ne le connaissais pas, je dois avouer que lorsque je l*ai 
ajperçu à la première audience, malgré l'enthousiasme de nos amis, malgré 
1 espoir insensé que j'avais triomphalement clamé, le matin même, dans 
le SemeuT^ j'ai reçu à ce moment-là, l'avertissement intime de la défaite, 
un je ne sais quoi, le petit ressort qui casse net... Je l'ai caché, même k 
vous. Mais je puis dire que ce jour-là, j'ai senti tout à coup, avec une «er- 
titude indiscutable, que l'Affaire était perdue, mal perdue, et qu'elle ne 
laisserait, au fond de toutes ces âmes enflammées par elle, qu'un peu de 
cendre nauséabonde. 

« Cette amère inquiétude ne me quitte plus. 

« Vous avez bien fait de partir. Votre place n'était pas ici, dans le tumulte. 

« Nous sommes à la limite de notre résistance. Songez que pour beau- 
coup d'entre nous c'est le second été torride, sans trêve, dans la sombre 
hantise de ce drame ! Songez à ces journées d'attention exaspérée, dans 
l'atmosphère irrespirable de la salle du &)nseil, où tant de témoignages 
suent le parti-pris et la haine ! Et les soirées, pires que les Jours, dans 
les rues, dans les cafés, pour éviter l'étoufîement de la chambre d'hôtel 
où l'on ne peut plus dormir, des soirées — presque des nuits — à discu- 
tailler sans fin, à pointer pour la centième fois les chances de victoire ou 
de défaite ! Si nous avons pu résister jusqu'à présent, c'est que la certi- 
tude de notre bon droit nous servait d'armature... Mais voici encore une 
étape douloureuse, et le repos n'est pas au bout ! G>mbien nous en reste- 
J:-il à franchir ? ^^ 

« C'est bien dur de voir notre pays, si beau, dans une pareille déchéance \ 
intellectuelle et morale ! Penser qu'il y a, en ce moment, une révolte de la ' 
conscience universelle, et que la conscience française, pour la première 
fois depuis des siècles, n'en est pas ! 

« Au revoir, mon grand ami. 

« Voulez-vous dire à Breil-Zoeger, que s'il a envie de revenir ici, Har- 
baroux propose de le remplacer à la direction du Semeur ? "^ 

Barois. » 

« J'apprends ce soir que Labori compte faire une démarche personnelle 
auprès du ^Kaiser, pour obtenir avant la fin de? débats une dernière décla- 
ration impériale de l'innocence de Dreyfus. 

« A quoi bon ? Il est déjà trop tard... » 



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« Baroîs. — 103 Lycée. Rennes. 

« Paris, 8 septembre. — 1 1 h. 30. 

c Suis averti télégraphîquement nouveDe protestation Gouvernement 
allemand, parue ce matin en note officielle dans Moniteur Empirt^ pour 
répondre appel Labori. 

« Voici texte : 

« Sommes autorisés renouveler déclarations que Gouvernement Impé" 
rial, afin sauvegarder dignité propre, a faites pour remplir son devoir 

< d'humanité. 

« L'ambassadeur a remis, sur ordre Empereur, en janvier 1894 et 
«janvier 1 893, à Hanotaux, Ministre Affaires Etrangères, à Dupuv, Prési- 

< dent Conseil, et au Président République Casimir-Périer, déclarations 
« réitérées que l'ambassade allemande en France n*avait jamais entretenu 
« relations, ni directes ni indirectes» avec capitaine Dreyfus. 

<» Le secrétaire d'Etat de Bûlow s'est exprimé en ces termes le 24 jan- 
« vier 1898 devant commission Reichstag:^* Je déclare de la façon la plus 
« formelle qu'entre ex-capitaine Dreyfus et n'importe quel organe allemand, 
« jamais existé relations ni liaisons quelque nature qu'elles soient. ^^ 

« Ministre Affaires Etrangères, prévenu, s'est engagé à communiquer 
officiellement cette protestation aux juges avant vote. Espérons encore. 
Faites répandre nouvelle par tous journaux locaux. 

LUCE. 9 



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« Luce. Auteuil. 

« Rennes, 9 septembre, 6 heures soir. 

<( Condamnation avec circonstances atténuantes. Dix ans détention. 
Contradictoire et incompréhensible. 
« Vive justice quand même I 
« L'affaire continue ! » 



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Le 9 septembre 1 899 : le soîr du verdict. 

En gare de Rennes, trois trains» successivement, ont été pris 
d'assaut. Un quatrième, formé de tous les wagons de rebut qui 
restaient dans les garages, a démarré, péniblement, à son tour, 
dans la cohue d'émeute qui grouille sur les quais. 

Barois, Cresteil et Woldsmuth, les épaves du Semeur, sont 
parqués dans un wagon de troisième, ancien modèle : des cloi- 
sons, à mi-hauteur, divisent la voiture en compartiments étroits ; 
deux quinquets pour tout le wagon. 

Les vitres sont ouvertes sur la campagne endormie. Aucun 
souffle. Le train roule lentement, charriant k travers l'épaisse 
nuit d'été un brouhaha de séance électorale. 

Des vociférations se croisent dans l'air empesté des compar- 
timents : 

— Tout ça, c'est les Jésuites I 

— Taisez-vous donc ! Et l'honneur de l'armée ? 

— Oui : c'est la faillite du Syndicat... 

— Ils ont bien fait ! La réhabilitation d'un officier qui a été condamné 
par sept camarades, et déclaré coupable par le Haut-Commandement de 

\ l'Armée, compromet le salut d'un pays bien plus qu'une erreur judiciaire... 

— Parbleu ! Et je vais plus loin 1 Moi qui vous parle, admettons que 
j'aie été du Conseil, et que j'aie su que Dreyfus était innocent... Eh bien. 
Monsieur, sans hésiter, pour le bien de la patrie, pour l'ordre public, je 
l'aurais fait fusiller comme un chien I 

CRESTEIL d'allize (se dressant, malgré lui, dans la pénombre, et domi- 
nant le tumulte de sa voix éraillée). — Il y a un savant français, nommé 
Duclaux, qui a déjà répondu à cet argument de la sécurité nationale : il 
a dit, — ou à peu près — qu'il n'y avait pas de raison d'Etat qui puisse 
empêcher une Cour de Justice d'être juste I 



Ven4u I Lâche ! Fripouille I Sale juif | 



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LATODRMENTE 267 

CRESTTEIL Çnsolent). — Messieurs, Je suis à vos ordres. 

Les injures redoublent. Cresteil reste debout. 
BAROIS. — LaissezJes donc, Cresteîl... 



Peu à peu, une torpeur lourde, — causée par la chaleur suffo- 
cante, l'oppression de l'obscurité, la dureté des banquettes, le 
cahotement du vieux matériel, — envahit le wagon. 

Le tapage se localise, diminue. 

Serrés dans leur coin, Barois, Cresteil et Woldsmuth causent 
à voix basse. 

WOLDSMUTH. — Le plus triste, c'est que cette pensée estimable de 
rendre service au pays, a été, j'en suis sûr, le principal mobile de beaucoup 
de nos adversaires... 

CRESTEIL. — Mais non ! Vous avez toujours tendance, Woldsmuth, à 
croire que les autres sont mus par des sentiments élevés, des idées... Ils 
sont mus, le plus souvent, par leur intérêt, conscient ou inconscient, et à 
défaut de calcul, par de simples habitudes sociales... 

BAROIS. — Tenez, à propos d'habitudes, je me souviens d'une scène qui 
m'a beaucoup frappé à la troisième ou quatrième audience. 

J'étais en retard. J'arrivais par le couloir de la presse, juste au moment 
où les juges s'engageaient dans l'entrée. Presque en même temps qu'eux, 
un peu en arrière, débouchent quatre témoins, quatre généraux en grande 
tenue. Eh bien, les sept officiers- juges, sans avoir eu le temps de se concerter, 
d'un même mouvement devenu chez eux machinal et qui révèle un asser- 
vissement de trente ans, se sont arrêtés net, le dos au mur, au garde-à- 
vous... Et les généraux, simples témoins, ont passé devant eux, comme à 
la revue, pendant que les officiers-juges faisaient automatiquement leur 
salut militaire... 

CRESTEIL (spontanément). — Ça a sa beauté ! 

BAROIS. — Non, mon petit, non... C'est l'ancien Saint-Cyrien qui 
vient dejparler, ce n'est pas le Cresteil d'aujourd'hui. 

CRESTElL^tristement). — Vous avez raison... Mais ça s'explique, voyez- 
yoiis^.. Pour des êtres fiers et énergiques, la discipline demande un, tel s^çri" 

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y 



268 JEANBAROIS 

fice de toutes les heures, qu'on ne peut pas perdre l'habitude de l'estime 
au prix qu'elle coûte... 



/^ BÂROIS (suivant son idée). — D'ailleurs, le verdict de tout à l'heure, 
c'est la répétition de cette scène du couloir... Cette condamnation d'un 
traître avec circonstances atténuantes, cela parait boiteux, inepte... Mais, 
réfléchissez : la condamnation, c'est le salut militaire qu'ils ont fait sans 
s'en rendre compte, par discipline professionnelle ; et les circonstances 
atténuantes, ça, c est, malgré tout, l'hésitation de leurs consciences d'hom- 



>v mes... 



L'arrivée à Paris, au petit jour. 

Un silence morne emplit les wagons, qui vident sur le quai 
leur bétail frissonnant et blême. 

Luce est là, pâle, son regard doux cherchant les amis. 

Etreinte silencieuse : une immense affection, une immense 
tristesse. Les yeux sont pleins de larmes. 

Woldsmuth embrasse la main de Luce, en pleurant. 

BAROIS (après une hésitation). — Julia n'est pas avec vous ? 

Breîl-Zoeger redresse la tête. 
ZOEGER. — Non. 

Quelques pas silencieux, en groupe serré. 

BAROIS (timidement, à Luce). — Quoi de nouveau ? (Inquiet de son 
mutisme.) La cassation ? 

LUCE. — Non, il paraît que c'est impossible, juridiquement... 

BAROIS. — Alors ? 

Luce ne répond pas tout de suite. 

LUCE. — La grâce... 

CRESTEIL ET BAROIS (ensemble). — Il la refusera 

LUCE (fermement). — Non. 



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LA TOURMENTE 269 

C'est un dernier coup, au visage. 

Ils restent immobiles, debout sur le trottoir, les lèvres entr*- 
ouvertes, la gorge serrée, sans rien voir. Leurs épaules plient... 

WOLDSMUTH. — Ayez pitié de lui... Retourner là^bas ? Recommencer le 
supplice ? Et pourquoi faire ? 

CRESTEIL (pathétique). — Pour rester le symbole ! 

WOLDSMUTH (patient). — Il en mourrait. Et alors ? 

LUCE (avec une indulgence infinie). — Woldsmuth a raison... Au 
moins nous réhabiliterons un vivant... 



Le même soir. 

Barois a quitté de bonne heure son journal, et il s'est mis à 
marcher, devant lui, froissait au fond de sa poche le billet de 
Julia, qu'il a trouvé, le matin, sur son bureau : 

« Tu vas revenir de Rennes, tu vas être étonné de ne pas me trouver au 

« Je ne veux pas te tromper. 

« Je mt suis donnée librement, je me reprends de même. 
« Tant que je t'ai aimé, je t'ai appartenu, sans restriction. Mais depuis 
que j'en aime un autre, je te le dis avec franchise, tu ne peux plus exister 



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270 JEAN B A R i S 

pour mol. Je te préviens loyalement.; c'est ma façon de te prouver jus-* 
qu'au bout mon estime. 

<( Quand tu liras ce mot, j'aurai repris la libre disposition de moi-même. 
Tu es assez énergique et trop intelligent pour ne pas comprendre, et pour 
te diminuer par une souffrance inutile. 
< Moi je resterai toujours ton amie, 

JuLIA. » 



Il rentre rue Jacob et se laisse choir tout habillé sur son lit. 
^ Une douleur aiguë, personnelle, malsaine, s'est greffée sur 
l'autre, sur ce vaste découragement qui Ta épuisé. Ses tempes 
sont lourdes et brûlantes. 

Soudain, dans cette chambre, mille souvenirs sensuels... Un 
désir éperdu de revivre, à quelque prix que ce soit, certains 
instants précis.,. Il se soulève, hagard> mordant ses lèvres, tor- 
dant ses bras ; puis il retombe en sanglotant sur son lit. 

Il se débat, quelques secondes encore, comme un suicidé 
qu'un remous emporte... 

Puis tout sombre en un noir sommeil. 



Un coup de sonnette le réveille, le rejette, d'un saut égaré, 
en plein désespoir. 

Il fait grand jour : dix heures... 

Il va ouvrir la porte : sur le paUer, Woldsmuth. 

WOLDSMUTH (troublé par le visage bouffi et ravagé de Barois). — Je 
vous dérange... 

BAROIS (agacé). — Entrez donc ! 

Il referme la porte. 

WOLDSMUTH (évitant de le regarder). — Je vous avais cherché au Semeur,,, 

Îpur ces renseignements que vous m'avez demandés... (Il relève les yeux») 
'ai pu voir Reinach... (Balbutiant.) Je suis... j'ai... 

Ils se regardent. Woldsmuth n'a pas le courage àû poursuivre 
Et Barois comprend que Woldsmuth sait tout ; il en éprouve 
un soulagement immense ; il lui tend les deux mains. 



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LA TOURMENTE 271 

WOLDSMUTH (avec simplicité). — Ah..- Et Zoeger, un ami ! 

Barois pâlit, jusqu'à en perdre le souffle. 

BAROIs][(des lèvres). — Zoeger ? 

WOLDSMUTH (effaré). — Je ne sais pas... je dis ça... 

Barois reste assis, les bras raidis, les poings crispés, la tête en 
avant, le cerveau vide. 

WOLDSMUTH (que ce silence épouvante). — Mon pauvre ami... Je me 
mêle de ce qui ne me regarde pas... J'ai tort... Mais j'arrive justement.,. 
Je voudrais vous aider à moins souffrir... 

Sans répondre, sans le regarder, Barois enfonce sa main dans 
sa poche et lui tend la lettre de Julia. 

Woldsmuth la lit avidement» et sa respiration devient sifflante ; 
à travers la barbe, ses lèvres ont un tremblement flasque. 

Puis il replie le feuillet, et vient s'asseoir à côté de Barois ; 
maladroitement il lui entoure la taille de son bras trop petit. 

WOLDSMUTH. — Ah, cette Julia... Je sais... On souffre, on souffre... 
On voudrait tuer I 
(Avec un sourire poignant.) Et puis ça passe... 

Tout à coup, sans faire un mouvement, il commence à pleurer, 
doucement, intarissablement, — comme on ne peut pleurer que 
sur soi-même. 

Barois l'examine. C^s paroles, cet accent, ces larmes... Il 
soupçonne, et presqu'en même temps, il découvre la vérité. 

Et aussitôt, avant toute pitié, c'est une sorte de satisfaction 
sombre, une diversion à sa douleur, à lui. Il est moins seul. Une 
crise de bonté sentimentale lui mouille les yeux. 

Ah, la vie est trop cruelle... 

BAROIS (humblement, comme si les mots pouvaient effacer). — Mon 
bon Woldsmuth, comme j'ai dû vous faire du mal... 



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-^ 



VI 



A TExposition. 
Le 30 mai 1900. 

Sur le bord de la Seine, dans un de ces restaurants de carton, 
pavoises et fleuris, en terrasse sur Teau. 

Une trentaine de jeunes hommes, autour d'une table servie. 

Les garçons viennent d'allumer les candélabres, et, dans la 
nuit hésitante, la lueur mate des petits abat-jour jaunes, enve- 
loppant les cristaux et les fleurs qui penchent, crée autour du 
banquet qui s'achève une atmosphère languissante et recueillie. 

Un léger silence. 

Marc-EHe'Luce, qui préside, se lève. 

Ses yeux clairs, enfoncés sous le front qui fait ombre, promè- 
nent sur les convives un regard pénétrant et grave. 

Puis il sourit, comme s'il voulait se faire pardonner les feuillets 
qu'il tient dans sa main. 

Son accent franc-comtois souligne le relief des phrases et 
donne à son discours une bonhomie provinciale, simple et impo- 
sante. 



LUCE. — Mes chers amis, 

/ Il y a aujourd'hui un an, c'était pour nous une grande allégresse. M. 

f Ballot-Beaupré venait de lire publiquement son rapport. Nous venions de 

/ voir toute 1 Affaire revivre sous nos yeux, résumée avec une vigueur de 

/ raccourci et une exactitude de détails, qui font de ce travail un impéris- 

I sable modèle^ Ua.J5ilfinfie- sympathique nous MranJtissaiL la conversion^ 

^^çe public, qiu, l'année précédente, avait hué^ola. Nous éprouvions une 

immense confiance à voir enfin soulevé par des mains officielles, ce poids 

qui nous écrasait depuis trois ans- Et nous avions tous sur les lèvres cette 

parole d'espoir, que M. Momard, se tournant vers la Cour, prononçait 



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LA TOURMENTE 273 

d'une voix anxieuse : « J'attends votre arrêt comme l'aurore du jour qui 
fera luire sur la patrie la grande lumière de la concorde et de la vérité. » 

C'est pour commémorer ces heures sacrées, ; — qui sont, n'est-il pas 
vrai, parmi les dernières heures pures de l'Affaire ? — que nous sommes 
réunis ce soir. 

Je ne reviendrai pas sur le drame douloureux de cet été. Déjà les détails 
s'estompent. Le souci généreux qu'a eu le Gouvernement de rendre inef- 
ficace en fait l'hésitante condamnation du G)nseil de Guerre, nous permet 
d'attendre, avec une patience qui est nouvelle pour nous, l'instant où, 
par la nécessité même des choses, la vérité anéantira jusqu'aux moindres 
traces de l'injustice ; car la forc e de la vérité est opiniâtre, et finit par plier 
les événements s qus § a loiT ' — "' " 

En réalité, la crise est traversée. L'un de nous n'écrivit-il pas, derniè- 
rement : « La violence des hommes est comme les grands vents dans la 
nature : elle s'enfle et grossit comme eux, puis s'apaise et disparaît, laissant 
les yeri;ne s à leur activité... » (i). 

C'est un pénible moment de désarroi pour tous ceux qui, depuis plu- 
sieurs années, vivent en pleine intensité d'action. Ils s'arrêtent, essoufflés, 
comme des chiens de meute au soir de la chasse ; la journée a été rude ; 
leur rôle est terminé. Et voici qu'une angoisse nouvelle les étreint, une 
angoisse devant ces ruines et ces morts qui encombrent le champ de ba- 
taille... lecroî s exprimer ce que nous ressentons tous, n'est-ce pas ? Une 
angoisse devant cette France endolorie où régnent ie§' ràndiriés ët"tes 
dissensions. ^ . .. - .. — ^ 

\ Au fort 'de la lutte nous ne pensions guère aux conséquences. C'était 
■ l'argument de nos ennemis. Nous leur répondions, — et à bon escient — 
que l'honneur national devait passer avant l'ordre public, et qu'une illé- 
\ galité, manifestement commise, fût-ce au nom de la sécurité de l'Etat, 
si elle est officiellement acceptée par tous, engendre des maux mille fois 
j plus graves que le trouble passager d'un peuple : elle compromet la seule 
acquisition dont les hommes puissent avoir quelque fierté, ces libertés 
sacrées dont le sang français a jadis enrichi les nations ; exactement, elle 
compromet le Droit et la Justice de tout le monde civilisé. 
(Applaudissements.) 

\ Mais enfin, maintenant que nous avons eu satisfaction, il faut bien 
reconnaître en quelle posture l'entêtement de l'opinion publique a mis le 

' pays : nous sommes au lendemain d'une révolution. 

/ Dans la période confuse qui a précédé l'issue, au cours des derniers 

* assauts, une foule de partisans, que nous ne soupçonnions pas, est venue 
se mêler au groupe de penseurs actifs que nous formions jusque-là (2), 

(i) E. Carrière. 

(a) D. Halêvy. Apologte pour notre passé. (Cah. de la quinzaine. XI. lo). 



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"ts^- 



274 JEAN BAROIS 

Notre humble et tenace drapeau, ils nous lont arraché des mains, pour 
le brandir ostensiblement à notre place. Jls ont envahi les espaces h j^es 
^que n otre j^ra»raj^jl^cainjgg^m^pf sf>r.i al avait déblay és Lt ampurd'imiT 
au lendemain ^e la Victoire, ce sont eux qui occupent, en maîtres, le ter^ 
rain. Voulez-vous me permettre une distinction qui m*est chère : nous 
étions une poignée de dreyfusisUs ; et maintenant, ils sont une armée de 
dreyfusards,,. 

Que valent-ils ? Je n'en sais rien. Ils font des confusions que nous 
nous étions sévèrement interdites, entre le militarisme et Tarmée, entre le 
nationalisme et la France. Que feront-ils ? Que sont-ils capables d'édi- 
fier sur les ruines que nous ayons voulu faire ? Je n'en sais rien. L'ère 
resplendissante dont nous avions rêvé l'avènement, se lève-t-elle avec 
eux ? 

Hélas I Ils ressemblent, par bien des côtés, à ceux que nous avons ren-* 
versés : mais je ne pense pas qu'ils puissent être pires. 

Pour nous, notre tâche est accomplie ; la réalisation de ce que nous avons 
passionnément espéré, n'est pas pour nous. Ce branle-bas dont nous avons 
sciemment donné le signal, nous le payons presque tous de notre repos, 
de notre bonheur individuel. 

Mes chers amis, c'est dur, c'est très dur. Je le sais comme vous : j'ai 
perdu mes auditeurs au Collège de France ; et si j'ai été réélu au Sénat, 
je ne dois pas m'illusionner : aucune commission n'a fait appel à mon 
travail, toute la besogne se fait loin de moi. Ceux qui, actuellement, tirent 
de notre effort le plus manifeste profit, sont généralement aussi ceux qui 
se détournent de nous avec la plus inquiète méfiance... Ils ont tort : ils 
nous feraient supposer, qu'après avoir constaté de près le danger que nous 
sommes pour qui n'a pas les mains pures, notre voisinage leur fait peur. . 

(Sourires.) 

Les moins à plaindre, ce sont les plus jeunes, ceux qui ont le temps de 
refaire leur vie. Oh, pour ceux-là, le beau baptême du feu, au seuil d'une 
existence consciencieuse J La flamme a dévoré tout le factice, tout le 
décor, tout le carton-peint de leurs caractères ; il ne reste plus que la masse 
essentielle : le roc ! Et quelle bienfaisante nécessité ce fut pour eux, 
d'avoir à choisir, une fois pour toutes, leur direction et leurs amitiés î 

J'en connais beaucoup, en somme, qui s'en tireront... 

(Il sourit, quitte un instant ses feuillets des yeux, et se 
penche vers Barois que l'on a placé auprès de luii) 

...Notre ami Barois, ten€2, dont la confiance aventureuse et la génère-' 
site ne se sont jamais démenties ; qui a été, depuis le début, pour chacun 
de nous, un perpétuel réconfort aux jours de défaillance ! 



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-^ 



LA TOURMENTE 275 

(Reprenant la lecture.) Barois demeure au centre de nous tous. C*est 
lui qui a la garde de notre feu sàcrpr^çe^Semeur^qme^ son œuvre, dont il 
constitue Je foyer central. ,çt .ftUtpur duquel japus ^â^onsjrestêr^roupêiT 
Voyez-le à Toeuvre, et que son exemple soit notre sauvegarde. T5èpuis dès 
années, il s'est consacré à son journal, ne spéculant pas, semant sans arrière- 
pensée toutes ses idées, tous ses projets, sans avoir la crainte mesquine 
qu'on s*en empare et qu'on les réalise avant lui ; ne ménageant rien, — 
q^e sa conscience ! Près de lui, il y aura toujours duJtavail pour les hommes 
de bonne volonté. Le Semeur, après les tiragek^ouïs qu'il a eus et qui 
seront historiques, est revenu à une expansion mieux proportionnée à son 
objet : il s'adresse à une minorité, et cette minorité intellectuelle lui reste 
scrupuleusement attachée. Apportons-lui tous notre concours. Messieurs ; 
apportons-lui cette part d'expérience, dont, parmi nous, les plus jeunes 
mêmes sont aujourd'hui pourvus, --^.xaiLiXS^ânnfiÊSjrouMœs.^alent une 
-vie entière. Que Barois continue à centraliser nos efforts, et à leur donner 
cette diffusion qui les aiguillonne et les justifie ! 

Et surtout, mes amis, ne nous laissons pas atteindre par le stérile décou- 
ragement, qui déjà rôde et nous guette. Je sais autant que vous, combien 
la tentation peut être forte. (D'une voix angoissée.) Devant les difficultés 
que notre pays s'est préparées, lequel de nous n'a pas éprouvé un senti- 
ment d'effroi, et senti planer sur lui l'ombre lourde d'une responsabilité ? 
Comment en serait-il autrement ? Comment ne garderions-nous pas de 
cette épreuve, un indélébile pessimisme ? Il nous a fallu joncher le chemin 
de tant d'illusions ! 

(Redressant la tête.) Mais un pareil malaise, si légitime soit-il, ne doit 
pas obscurcir notre discernement. Nous nous sommes sacrifiés pour une 
belle cause, et cela seul importe ! Ce que nous avons fait, mes amis, nous 
devions le faire, et s'il fallait recommencer, nous n'hésiterions pas ! Ré- 
pétons-nous-le, aux heures de doute et de scrupule ! 

La France est divisée : c'est grave, mais ce n'est pas irréparable ; le 
pire qui puisse en résulter c'est, pour notre pays, un dommage matériel et 
momentané ; tandis que nous lui avons sauvé l'intégrité de ses principes, 
sans lesquels il n'y a pas de vie pour une nation. ^ \ 

Songeons que, dans quelques cinquante ans, l'affaire Dreyfus ne sera y/ 
^ »- qu'un petit épisode des luttes de la raison humaine contre les passions qui / \ 
l'aveuglent ; un moment, et pas davantage, de ce lent €t merveilleux che- 
minement de l'humanité vers plus de bien. 

Notre façon de concevoir la justice et la vérité est infailliblement con- 
damnée à être dépassée dans les âges à venir ; nous le savons ; et loin 
./ d'abattre notre courage, cet espoir est le plus efficace stimulant de notre 
" élan actuel. Le devoir strict de chaque génération est donc d'aller dans le 
"Hi sens de la vérité, aussi loin qu'elle peut, à la limite extrême de ce qu'il 
lui est permis d'entrevoir, — et de s'y tenir désespérément, comme si elle 



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276 JEAN BAROlè 

l prétendait atteindre la Vérité absolue. La progression de Thomme est à ce 

? prix. 
/ La vie d une génération, ce n'est qu'un effort qui en suit et en précède 
-^ d'autres. Eh bien, mes amis, notre génération a fait le sien. 



Il s'assied. 

Une grande émotion silencieuse. 



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LE CALME 



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Rue de rUnîversîté, plusieurs années après.' 

L'immeuble entier est occupé par le Semeur, L'entrée est 
encombrée de rames et de ballots. Le rez-de-chaussée et Tentre" 
sol servent de locaux aux machines. Les autres étajges sont réser* 
vés aux bureaux de la revue et de la maison d'édition. 



Au 3^ étage : RÉDACTION. 
UN EMPLOYE (entrant). — Monsieur Henry vous demande à l'appareil. 
LE SECRÉTAIRE. — Connais pas. 
l'employé. — C'est pour le New-York Herald. 
LE secrétaire. — Ah, Harris ? Donnez... 

Il prend le récepteur. 

LE SECRÉTAIRE. — Allô ! Parfaitement... J'en ai parlé à M. Barois, il 
veut bien : mais pas de phrases, pas d'éloges, les faits, sa vie... A votre 
disposition ; questionnez... 

Depuis l'affaire Dreyfus ? (Riant.) Pourquoi pas depuis 70 ? 

Oui, la besogne actuelle, ça vaudra mieux... 

Si vous voulez... D'abord ses cours du soir, aux mairies de Belleville, 
de Vaugirard, du Panthéon. Beaucoup d'ouvriers ; au Panthéon, une me^-^ 
jorité d*étudiants... Oui, insistez : c'est l'idée directrice : tout ce qui peut 
servir à faire évoluer le cerveau des masses vers la liberté de la penséey 

Maintenant, il y a son cours aux Etudes sociales, deux fois par se^ 
maine... 

Cette année ? Sur la crise universelle des religions. Ça fait un livre 
par an. 

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280 JEANBAROIS 

I Enfin il y a le Semeur,., C'est le gros morceau... deux cents pages 
Itous les quinze jours... 

^-~Je ne sais pas, mais certainement une quinzaine d'articles person- 
nels dans Tannée. Et puis, dans chaque numéro, une chronique régulière, 
toutes ses idées du moment... 

Non ! Les Conversations du Semeur, c'est autre chose. Voilà : chaque 
semaine il y a une réception ici ; on apporte les articles, on combine les 
numéros suivants. Il a eu l'idée de faire sténographier la conversation, 
et de publier, sous forme de Fic/ics, les digressions d'ordre général. Les 
abonnés s'en sont mêlés. Ils ont écrit pour qu'on abordât tel ou tel sujet. 
C'est très bon, ça met en contact avec le public : on voit les points qui 
préoccupent... Bref, les Fiches sont devenues les Conversations au Semeur, 
presqu'un volume tous les trois mois... 

Allô ? Soit, mais vous auriez trouvé la liste partout... D'abord les 
livres sur l'Affaire : Pour la vérité (1'®, 2® et 3® séries), sans compter les 
brochures ; je passe. Ensuite, les conférences, qui paraissent à la fin de 
chaque année : Paroles de combat, six volumes ; le septième est sous presse. 
Et puis, quatre bouquins : son enseignement aux Etudes sociales : Les 
progrès de l instruction populaire, — La libre-pensée hors de France, — Essai 
sur le déterminisme, — La divisibilité de la matière, 

Allo ! Il serait bon de dire que la conférence de dimanche au Tro- 
cadéro est tout à fait exceptionnelle, hors des habitudes de M. Barois. 
Insistez... Que jamais il n'a voulu prendre la parole devant tant de monde... 

Hein ? je ne sais pas, trois mille places, je crois ; et il paraît que la moitié 
de la salle est déjà louée... 

Oui, le nom attire, et puis le sujet : V avenir de F incroyance. 

Merci... A votre disposition... Au revoir ! 



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Au Trocadéro. 

Le dimanche suivant ; Taprès-midi. 

Grande animation. Des files de fiacres viennent se décharger 
au bas des escaliers. Un cordon d'agents assure Tordre. 

Tout à coup, un mouvement se produit parmi les jeunes gens 
qui stationnent sur le trottoir : une voiture s*est arrêtée devant 
l'entrée particulière de la salle. 

Barois descend, accompagné de Luce. 

L^s têtes se découvrent. 

Les deux hommes s'engagent vivement dans l'intérieur du 
palais, suivis de quelques intimes. 

A trois heures la salle est comble ; des gens debout obstruent 
les dégagements. 

Les rideaux s'écartent lentement, découvrant la scène vide, 
où Barois paraît presque aussitôt. Une immense ovation roule en 
tonnerre, s'élève, retombe, se relève lourdement, ondule comme 
un essainî qui hésite avant de prendre son vol, et subitement 
s'évanouit en un silence total. 

Barois gravit lentement les marches de l'estrade. 

Il est un nain au centre du vaste hémicycle. On distingue mal 
ses traits ; mais son entrée rapide, la fermeté de son salut, le 
long et calme regard qu'il promène sur ces milliers de têtes nues 
concentrlquement alignées autour et au dessus de lui, révèlent 
l'assurance d'un homme qui a le vent en poupe. 

Il s'assied sans quitter la salle des yeux. 

PAROIS. — Mesdames, Messieurs... 

Une brève angoisse ; son cœur se crispe. 

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JEAN BAROIS 

Mais le silence de ces visages immobiles, la confiance de ces 
innombrables regards qui convergent sur lui, desserrent Tétau. 
Il cède à une inspiration subite : il renonce au préambule préparé, 
laisse retomber ses notes, et se livre, en souriant, sur un ton de 
causerie affectueuse. 



...Mes chers amis. 

Vous êtes ici deux ou trois mille... vous n*avez pas hésité à abandonrîer yo£^ 
occupations du dimanche pour entendre parler de F Avenir de F incroyance. 
A ce seul titre, vous êtes accourus. 

Symptôme caractéristiqûeT^et combien émouvant ! 

Tous les peuples civilisés subissent actuellement la même crise reli- 
gieuse : dans tous les coins du monde où la culture, où la penséi^ ont 
quelque autorité, un même mouvement soulève la conscience hunlaine, 
un même courant de réflexion et d'incrédulité rejette les fables des éaises, 
un même geste d'affranchissement repousse la tutelle dogmatique ddltous 
les dieux. La France qui, par son équilibre intellectuel, son appétit de 
liberté» son besoin de vérification positive, est, depuis deux cents ans. le 
véritable foyer de la libre-pensée dans le m.onde, semble avoir donné le 
signal de cet ébranlement. L'Italie, TEspagne, l'Amérique du Sud, tous les 
pays latins où dominait le catholicisme, ont suivi son exemple. Une trans- 
formation parallèle travaille les pays protestants, l'Angleterre, l'Amérique 
du Nord, le sud de l'Afrique, Et ce mouvement est si général qu'il atteint, 
dès aujourd'hui, les centres instruits de l'Islam et du Bouddhisme, les 
parties civilisées de l'Afrique, de l'Inde, le Japon tout entier. Partout les 
églises ont dû renoncer à ce pouvoir civil qu'elles avaient exercé pendant 
de longs siècles et qui renforçait habilement leur puissance. Elles se sont 
vu retirer un à un leurs privilèges, et exclure impitoyablement du domaine 
temporel. En fait, il n'y a pour ainsi dire plus de religions nationales ; par- 
tout, l'Etat est laïc, et il affirme sa neutralité entre les croyances dont il 
tolère les cultes. 

Cet immense assaut de la pensée contre le bloc des religions est trop 
complexe pour être étudié en détail : mais }'ai voulu vous rappeler qu'il 
est universel, afin que vous ne fussiez pas teatésde considérer l'évolution 
irreligieuse de notre pays comme un événement local et sans retentisse- 
ment ; il est étroitement lié au frémissement parallèle de tous les peuples. 

Il s'arrête. 

Il avait devant lui une agglomération d'hommes, de jeunes 
gens, de femmes ; c'est maintenant un auditoire. La synthèse 



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L E C A L M E 283 



est faite. Ses yeux, sa voîx, sa pensée, sont maintenant en con- 
tact direct avec une masse uniforme, une seule et riche sensibi- 
lité, dont la sienne n*est plus distincte, mais forme l'élément 
c^itral et moteur. 

L'Eglise catholique, qui se prétend au-dessus de toute loi humaine, 
ne s'est pas laissé assujettir au droit commun sans une vive résistance. 
Elle a dû capituler cependant, et îeporter tout ce qu'elle garde encore 
d'influence, dans le domaine spirituel : dernier retranchement, dont le 
flot qui monte, nialgré certaines apparences momentanées, ronge active- 
ment les fondations... Car l'insuffisance de la théodicée à satisfaire les 
esprits actuels s'accroît, dans des proportions colossales, a mesure que se 
succèdent les générations : chacyue découverte nouvelle ajoute in varia - 
UeioerLt une objection de plus aux affirmations dogmatiques de la religion, 
qui, paur contre, ne reçoit plus, depuis longtemps, le moindre renfort des 
études contemporaines. 

En lutte contre cet irrésistible courant, il n'y aurait pour l'Eglise qu'unf 
seule chance de salut i.,ii2Q ^r, afin de ren dre ses formules acceptables 
a ux consciences modern^ . C'est pour éïl^'giilêstiôn dé vie ou de mort . 
Si elle ne se transforme pas, elle provoquera infailliblement, en quelques 
générations, une désertion générale et définitive. 

Or je voudrais vous montrer qu'il est littéralement impossible que ses 
dogmes se modifient, si peu que ce soit. Je voudrais vous montrer que 
TEli^ae C4Ltholique est condamnée. Quoi qu'elle fasse, elle est fatalement 
vouée ft une dissolution tptale, que l'on doit, dès maintenant, tenir pour 
inévitable, et dont on pourrait presque fixer l'échéance ! 

Une doctrine philosophique peut évoluer ; elle est composée de pen-^ 
sées humaines qui sont groupées dans un ordre arbitraire, et, par nature, 
provisoire. Mais une religion révélée, — dont le point de départ n'est p3.s 
sujet à correction, mais parfait dès l'origine, immuable par définition, 
commêTabsolu, — une telle religion ne peut varier sans se détruire eller 
Imemër^Car, pour elle, s'amender, c'est reconnaître que sa forme précé- 
dente h*était pas parfaite, c'est avouer que sa source n'est pas en Dieu, 
qu*il riV a pas de révélation à son origine. Ceci est de telle évidence, que 
FEglise n'a cessé d^affirmer son immutabilité comme une preuve de sa 
provenance divine, et que, récemment encore, le concile de IftJO n'a pas 
hésité à déclarer : « La doctrine de la foi que Dieu a révdée n'a pas été 
livrée comme une invention philosophique aux perfe€tionnements humains, 
mais elle a été transmise comme un dépôt divin. » (i). 

L^ catboKscim e est^donc prisonnier de son principe essentiel. 

Mius ^ons pliis loin. Même sH lui' était loisible (Topérer sans se con- 



/ 



(i) Concile du Vatican Ch. IV 

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^ 284 JEAN BAROIS 



tredîre quelque réforme dans sa doctrine, il ne pourrait s'assurer par là 
quun sursis passager. 

Voici pourquoi : 

Le plus élémentaire aperçu historique sur le développement des re}!" 
gions nous montre qu'elles sont toutes nées de la curiosité de l'homme en 
présence de l'universj leur noyau înîtîal est tôujoùfs~'le fflelge : il êSt conS-- 
tîtué par Tes premières et naïves explications que ITiomme a pu trouver aux 
phénomènes naturels. A ce point que Ton pourrait simplifier, jusqu'à 
dire : il n'y a pas eu, à proprement parler, de religion primitive ; depuis 
l'humanité balbutiante jusqu'à nous, il n'y a qu'une seule trame de pensée : 
la trame scientifique ; rudimentaire à son origine, elle s'enrichit peu à 
peu. Et ce que nous désignons sous le terme de religion, c'est une des 
étapes de la recherche humaine, l'étape de l'affirmation déiste ; c'est 
~ une simple minute de l'effort scientifique, stupidement arrêtée et prolongée 
jusqu'à nous par la crainte du surnaturel ; en un mot, l'homme est resté 
dupe des hypothèses mystiques qu'il avait ébauchées pour s'expliquer le 
«nonde. Cette cristallisation accidentelle a ralenti pendant plusieurs siècles 
le cheminement de la science ; et, dès lors, le mouvement scientifique 
^ s'est trouvé nettement distinct du mouvement religieux. 
C ./ J'en reviens donc à ce que je voulais vous dire. La religion, c'est la 
yi science d'autrefois, desséchée, devenue dogme ; ce n'est que l'enveloppe 
{ ^ d'une explication scientifique dépassée depuis longtemps. Elle a perdu, 
en se figeant, son principe de vie ; elle est morte. Si, par impossible, elle 
tentait aujourd'hui de se transformer, de rejoindre le progrès scientifique, 
— qui représente ce qu'elle devrait être normalement, — ...eh bien, elle 
ne le pourrait pas ! Elle n'a pu durer tant de siècles qu'en berçant, avec 
ses mensonges, l'âme apeurée des hommes, en atténuant par des pro- 
messes leur effroi de mourir, et en engourdissant leur instinct d'investi- 
gation par des affirmations gratuites et invérifiables. Le jour où elle renon- 
cerait à cet appareil qui la rend semblable à une imagerie populaire, il ne 
resterait plus rien de l'armature qui lui donne encore, pour certains, une 
apparence de vie. Car le sentiment religieux, sur l'existence duquel elle a 
spéculé depuis son origine, n'a pas d'équivalent dans les cerveaux vrai- 
ment modernes : et ce serait une lourde erreur de prendre pour un résidu 
des croyances mystiques de nos ancêtres, ce besoin inné de comprendre 
et d'expliquer, qui est bien antérieur à toute sentimentalité religietise, 
et qui trouve aujourd'hui sa large et complète satisfaction dans le dévelop- 
pement scientifique de notre temps. 

Il ne me semble donc pas douteux qu'une religion dogmatique comme 
le catholicisme soit condamnée sans recours. La rigidité fondamentale de 
ses formules la rend de plus en plus suspecte à ces esprits, qui ont trop 
souvent expérimenté la relativité de leur connaissance» pour admettrc -4me 
jdpctrine qui se proclame infaillible et immuable. 

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L E C A L M E 285 

D'ailleurs le mal qui la mine ne vient pas seulement du dehors : une 
paralysie progressive l'envahit et la rend inapte à vivre parmi nous. 

Non, le courant actuel est indiscutablement orienté vers une société 
sans Dieu, vers une conception purement scientifique de l'univers ! 

Il s'aperçoit aussitôt que cette dernière phrase a déclenché 
quelque chose. La tension des yeux qui le guettent, s'accentue 
soudain. Il se sent dominé par une pression de la volonté collec- 
tive. 

Il comprend : après avoir suivi jusqu'au bout sa pensée des- 
tructive, ils ont soif de quelque mirage, ils attendent, comme des 
enfants, leur conte de fée. 

Il n'a rien préparé, mais il obéit. Son regard devient lumineux ; 
un sourire de visionnaire joue sur ses lèvres. 

[ Que sera-t-elle, cette irreligion de l'avenir ? Ah, qui de nous peut 

j l'entrevoir et la décrire ? 

' — ^Ce que l'o n peut affirmer^'est quelle ne sera, à aucun degré, une relir . 
^on scien tifiqdél^X)n rëpetG trop "souvent que les savants sont des prêtres 
d'un nouveau culte, qu'ils remplacent une foi par une autre... Il se peut 
que, dans le désarroi actuel, certains d'entre nous apportent à la science 
qu'ils servent, un reste de religiosité héritée et sans emploi. N'y atta- 
chons pas d'importance. En fait, il n'y a plus de place pour de nouvelles 
idoles, et la science ne peut en être une ; car F intelligence est négative, 
et c'est une constatation à laquelle il faudra bien que se résignent les ima- 
ginations les plus exaltées. 

Je crois que le ralliement des esprits et des cœurs, égarés encore, ne 
saurait tarder ; et qu'il se fera, d'une part, sur le terrain de la solidarité 
sociale, et de l'autre, sur le terrain de la connaissance scientifique. J'en- 
trevois la possibilité de lois morales, basées sur l'analyse de l'individu et 
de ses rapports avec ce qui l'entoure. Le cœur y trouvera son compte, 
parce qu'une telle orientation laisse à l'instinct altruiste son plein dévelop- 
pement : en face d'une nature indifférente et qui le dépasse, l'homme semble 
avoir besoin de s'associer ; et de ce besoin naissent des obligations morales. 
J'imagine aisément que ces devoirs, réglés par leur attraction les uns sur 
les autres, puissent établir, pour un temps, un bon équilibre social. 

Pronostics vagues, simples jeux de l'esprit... Je le sais bien ! (Souriant.) 
Mais les temps nouveaux n'ont plus de prophètes... 

Ce qui est indubitable c'est que le terrain de ralliement ne sera plus 
métaphysique. Il nous faut en toutes choses, maintenant, une base expé- 
rimentale. Aux religions qui affirmaient connaître le sens de l'univers, 
succédera sans doute une philosophie positive et neutre, sans cesse ali- 
mentée par les découvertes scientifiques, essentiellement mobile, transi- 




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286 JEAN BAROIS 

toire, modelée sur les mouvements de la réflexion humaine. On peut 
prévoir, en conséquence, qu elle ne cessera d*élargir son horizon, et bien 
au delà des conceptions restreintes auxquelles nous devons actuellement 
borner notre vue. Remarquez déjà combien nous semble mesquin et in- 
complet le matérialisme sentimental d*il y a cinquante ans ! Le nôtre, 
plus scientifique, tend déjà à s*élever au-dessus des visions qui satisfai- 
saient nos pères ; le suivant s'en écartera davantage encore. La pensée 
pousse en plein inconnu son investigation ; je crois que nous possédons 
déjà quelques bonnes méthodes de recherche... Mais que nous sommes 
loin de pouvoir deviner vers quels nouveaux aspects de la réalité notre 
élan nous mène 1 

Courte pause. 

Son expression change. L*œil reprend sa dureté naturelle. La 
voix redevient incisive. 

Il baisse la tête, et palpe les feuillets épars devant lui. 

Je me laisse entraîner par ces visions hypothétiques... L'heure avance, 
et je ne veux pas vous quitter sans avoir abordé le second point de cette 
kcauserie : 

/ Quelle action chacun de nous peut-il avoir sur la réalisation plus ou 

/ moins rapide de ces espérances ? .__-^ ' 

/ Cette action est immense I Pour ingrat que puisse paraître le rôle des 

/ hommes d'aujourd'hui, après ce coup d'oeil complaisant vers l'avenir, 

\ il est capital, et nous ne saurions l'envisager avec trop de fermeté. 

\ Nous sommes l'une de ces quelques générations, auxquelles incombe 

\ le soin d'opérer l'évolution scientifique : nous sommes l'une des minutes 

tragiques de la douloureuse agonie du passé. 
^.^ Ah, mes amis, si l'on comprend quels abîmes d'angoisses morales repré- 
/^- sente chaque génération de consciences, écartelées comme sont tant des 
nôtres, entre ce qui a été et ce qui sera ; si l'on songe que notre option 
plus ou moins vigoureuse, peut abréger ou prolonger la souffrance de ces 
milliers de sensibilités, — quelle lourde responsabilité pèse sur nous ! 

Eh bien, nous avons deux moyens d'agir : par notre attitude personnelle 
et par l'éducation de nos enfants... 

Faisons ensemble notre examen de conscience, voulez-vous ? 
Combien d'entre nous, dont les convictions sont nettement opposées 
aux croyances religieuses, supportent néanmoins que la religion domine 
tous les actes graves de leur vie, depuis leur mariage, jusqu'à leur mort ! 
(Sombre.) Oui, je sais, je sais aussi bien que vous... — mieux que vous, 
peut-être ! — tout ce que l'on peut dire pour excuser cette faiblesse, et 
quel morne supplice endure souvent l'homme libre qui croit devoir se 

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LE CALME 287 

soumettre à ces gestes rituels... Quels déchirements, quelles rancunes, 
quelles sourdes luttes entre une conscience qui voudrait être rigide, et 
tant de forces dissolvantes, les engagements de la tendresse, le respect 
d*autrui I... Mais il n'est pas moins vrai qu'il y a dans une semblable rési- 
gnation une immoralité que rien, rien ne saurait légitimer ! Aux heures 
troubles que traverse notre humanité, il n'est rien de plus grave qu'un 
acte de foi public, non seulement pour la dignité individuelle de celui 
qui l'accomplit, mais pour la répercussion illimitée qu'il peut avoir sur les 
irrésolutions voisines. La probité envers soùmême comme envers ceux oui 
nous regardent vivre, voilà, pour le moment, la plus certaine, la ùlus inflexible 
des règles morales. Et ceux qui transigent avec elle, qui, par l'incohérence 
de leur attitude, retardent, dans leur sphère, le cours de l'évolution 
commettent un crime social mille fois plus redoutable que tous les chagrins 
sentimentaux qu'ils auraient pu causer I 

Plus Impardonnable encore est leur faute, en ce qui concerne l'éduca- 
tion de leurs fils. 

L'esprit de l'enfant n'est pas capable de prévention : la notion du doute 
est le résultat d'une longue pratique des phénomènes ; elle suppose l'ex- 
périence de l'erreur, une défiance de soi et de ses sensations, une défiance 
d'autrui. L'enfant est crédule, comme tout primitif ; le sens du vraisem- 
blable n'existe pas en lui : le miracle ne le surprend pas. 

Le prêtre, à qui vous abandonnez cet esprit vierge, y marquera sans 
peine une empreinte ineflaçable. Il lui inspirera d'abord une crainte arbi- 
traire de son dieu ; puis il lui présentera les mystères de son culte, comme 
autant de vérités révélées, qui échappent et doivent échapper à l'entende-, 
ment humain. Le prêtre affirme plus facilement qu'il ne prouve ; Ten- 
fant croit plus facilement qu'il ne raisonne : la concorcfance est par- 
faite... Le raisonnement est l'opposé de la foi ; un cerveau que la foi a 
façonné, reste longtemps, sinon toujours inapte aux jugements critiques. 
. Et c'est l'esprit sans défense de cet enfant que vous allez confier, dès le 
plus jeune âge, à l'influence religieuse ? 

Il s'est levé, emporté par la fougue de cette indignation, où 
vibre un remords personnel. 

C'est l'homme d'action: ta polémique quotidienne lui a révélé 
sa puissance : il aime la lutte ; si violent est son élan qu'il renverse 
parfois l'obstacle avant de l'avoir aperçu : une force qui se rue... 

Quoi ! L'Eglise nous maudit, elle lance l'anathème sur ce qui cons- 
titue les réalités les plus vivantes de notre existence ; et c'est à elle que 
nous allons livrer nos enfants ? Comment expliquer pareille aberration ? 
Est-ce parce que nous gardons l'espoir secret qu'ils sauront bientôt se 
dégager de ces superstitions ? Alors, comment qualifier cette hypocrisie ? 



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288 JEAN BAROIS 

Et puis, la grossière erreur de croire qu'en mûrissant, l'esprit secouera 
sans peine ces fumées ! Ne vous rappelez- vous pas combien peut être 
tenace une foi d'enfant ?... Hélas, l'homme que la religion a marqué dès 
l'enfance ne s'en débarrasse pas d'un simple mouvement d'épaule, comme 
d'un vêtement usé, devenu trop étroit ! Les éléments religieux trouvent 
chez l'enfant un sol préparé par dix-huit siècles d'asservissement con- 
senti ; ils se mêlent inextricablement k tous les autres éléments de s aTfer^ 
.ffiation intellectuelle et morale. La dissociation, lorsqu'elle est possible? 
est longue, irrégulière, souvent incomplète, toujours douloureuse. Et 
combien sont-ils, ceux qui, dans les conditions actuelles de la vie, ont le 
loisir ou le courage de procéder à cette refonte totale de leur personna- 
lité ? 

Encore ai-je jusqu'ici restreint la question : je n'ai envisagé ces dangers 
de l'enseignement religieux qu'à l'égard de l'individu. Mais ils menacent 
directement la Société. A notre époque, où les croyances religieuses sont 
partout ébranlées, il y a un véritable péril à laisser, dans l'âme des enfants, 
se souder les lois de la morale aux dogmes de la religion. Car, s'ils s'habi- 
tuent à considérer ces règles de vie sociale comme autant d'ordres divins, 
le jour probable où la certitude de Dieu vacillera dans leur esprit, tout en 
eux s'effondrera à la fois, et ils perdront du même coup leur direction 
morale. 

Voilà donc, brièvement résumés, les risques que nous courons, lorsque 
nous agissons en pères insouciants ou trop faibles. Et sous quels principes 
retentissants masquerons-nous notre apathie ? 

Je vous entends... Nous proclamerons généreusement la neutralité ! 

Ah, notre devoir est difficile, je le sais. Mais ne soyons pas dupes des 
mots... Cette neutralité, nos adversaires ont beau nous reprocher de la 
violer souvent, — (est-il possible à un enseignement d'être strictement 
neutre ?) — c'est nous seuls qu'elle entrave ! Neutralité, cela veut dire 
aujourd'hui : effacement devant la propagande acharnée de l'Eglise. 

Eh bien, cette situation fausse n'a que trop duré. Prenons franchement 
notre parti d'une lutte qui, est inévitable, qui est la grande lutte de notre 
temps ; et au lieu de la mener sourdement, acceptons-la au grand jour, 
avec des armes égales. Laissons les prêtres^libres d'ouvrir des éc oles et d' y 
enseigner que le monde^ïTèté créé ae rien en six jours ; que 7ésus-Chrfst^ 
était le fils de DIeu-le-Père et d'une Vierge ;* èf que son cadavre..s^t 
échappé tout seul de son tombeau, trois jours après son enseveli ssement7 
pour monter dans le Ciel, où il est assis, depuis lors, à la droite de DîeiTT 
^ Mais soyons libres, nous aussi, d'ouvrir des écoles où nous aufonsTe" 
droit de prouver, avec tout l'appui de la raison et de la science, sur quelles 
inqualifiables crédulités se fonde encore la foi catholique ! Quand la vérité 
est libre et l'erreur aussi, ce n'est pas l'erreur qui triomphe ! La liberté. 



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L Ë C A L M E 289 

oui, mais pas seulement pour l'abbé du catéchisme : la liberté pour la 
raison, la liberté pour Tentant ! 

Il s'avance sur le bord de l'estrade, le visage dressé, les pru" 
nelles ardentes, les mains tendues. 

Ah, mes amis, je voudrais terminer sur ce cri : la liberté pour F enfant ! 

Je voudrais secouer toutes vos consciences, je voudrais surprendre 
dans vos regards le feu des résolutions nouvelles ! 

Souvenons-nous de ce que nous avons souffert pour extirper de nous 
le vieil homme... Souvenons-nous de cet incendie qui nous a dévasté... 
Souvenons-noud de nos terreurs nocturnes, de nos révoltes, de nos 
confessions désespérées... Souvenons-nous de nos d'angoisses et de nos 
agenouillements... 

Pitié pour nos fils ! 



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La même année. Quelques mois plus tard. 

Baroîs hèle un fiaère» place de la Madeleine. 

BAROIS. — Au Semeur, rue de T Université. 

Il claque la portière. 

La voiture ne démarre pas. Coup de fouet ; une ruade. 

BAROIS. — Allons I je suis pressé... 

Nouveau coup de fouet. Le cheval, une bête jeune et rétive, 
hésite, se cabre, lève les naseaux et part comme une flèche. 

II enfile la rue Royale, traverse d'un trait la place de la Concorde, 
et s'élance dans le boulevard Saint-Germain. 

Quatre heures de l'après-midi. Circulation intense. 

Le cocher, arcbouté sur son siège, incapable de maîtriser 
l'animal, parvient à le diriger, à grand'peine. 

Un tramway poussif barre la route. 

Pour le dépasser, l'homme lance sa voiture à gauche, sur les 
rails libres. Il n'a pas vu le tramway qui vient en sens inverse... 

Impossible de ralentir... Impossible de passer entre les deux 
véhicules... 

Barois, blême, se jette en arrière, contre les coussins. La 
vision de son impuissance au fond de cette boite, la certitude de 
l'inévitable, pénètrent en lui, comme la foudre. 

Il balbutie : « Je vous salue, Marie, pleine de grâces.*. » 

Un fracas infernal de vitres pulvérisées.. « 
Un choc mortel..* 
Du noir— 



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LE CALME 251 



Plusieurs jours après, 

Cbe2 Barois» à la tombée du jour* 

Woldsrnuth, sur une chaise^ près de là fenêtre, lit sans faire 
un mouvemçnt. 

Barois est étendu sur son matelas, les jambes noyées jusquWx 
banches dans du plâtre. 

Il n a recouvré sa pleme conscience que depuis quelques 
fleures ; et, pour la dixième fois, il reconstruit mentalement 
l'aventure : 

— « Il y avait la place, si celui de droite n avait pas accéléré..* 
« Ai-je eu le temps de sentir le frôlement de la mort ï* Je ne 

sais plus... J ai eu peur, une peur atroce.. Et puis le hurlement 
des freins bloqués.., » 

Il sourit involontairement : entre la mort et lui, tout le bouiU 
lonnement de sa vîe présente, reconquise 1 

— " Curieux, cette peur qu'on a de mourir... Comment 
peut-on craindre la suppression de toute pensée, de toute sen- 
sation, de toute souffrance ? Craindre de ne plus être } 

s< Peut-être est-ce uniquement Tinconnu qui terrifie ? CV^t 
évidemment la seule sensation qui nous soit totalement nouvelle : 
personne n'a, dans son lier édité» la moindre expérience de ça.., 

« Et pourtant» un homme de science, qui a le temps de réflé- 
chir quelques secondes, doit se résigner, sans beaucoup de peine. 
Quand on a bien compris que la vie nVst qu*une suite de trans- 
formations, pourquoi s'effrayer de celle-là ? Ce n'est pas la 
première... Ce n*est vraisemblablement pas la dernière,,, 

^E Et puis, quand on a su employer son existence, quand on a 
lutté, quand on laisse derrière soi, qu'est-ce qu'on peut re- 
gretter ? 

« Je &uis bien sûr, moi, de m en aller, très c^lme,,. » 

Soudain, son visage se contracte. Il reste épouvanté, anéanti- 
Il vient de revivre la minute tragique, et, brutalement, il sW 
rappelé le seul cri venu à ses lèvres ; 

« Je vous *alue, Marie,,, » 



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292 JEAN BAROIS 



Une heure s*écoule. 

Woldsmuth tourne ses pages, sans bouger. 

Pascal apporte une lampe ; il ferme les volets et s'approche 
de son maître ; sa figure plate de Suisse, aux cheveux ras, aux 
yeux larges et clairs, est bonne à regarder. Mais Barois ne laper- 
çoit pas ; son regard est fixe ; son cerveau fonctionne avec une 
activité déréglée ; sa pensée est extraordînairement lucide, cla- 
rifiée comme l'atmosphère des montagnes après l'orage. 

Enfin son visage, crispé par Tetfort cérébral, se détend pro- 
gressivement. 

BAROIS. — Woldsmuth... 

WOLDSMUTH (sc levant avec précipitation). — Vous souffrez ? 

BAROIS (d'une voix brève). — Non. Exoutez-moi. Asseyez-vous là. 

WOLDSMUTH (qui lui a pris le poignet). — Vous avez un peu de fièvre... 
Restez tranquille, ne parlez pas. '- 

BAROIS (dégageant son bras). — Asseyez-vous là, et écoutez-moi. (Avec 
colère.) Non, non, je veux parler ! Je ne me rappelais pas tout... J'oubliais 
le plus beau... 

Woldsmuth ! Au moment où j'ai vu que j'étais perdu, savez- vous ce 
que j'ai fait ? 

Eh bien, j'ai prié la Sainte Vierge ! 

WOLDSMUTH (conciliant). — Ne pensez plus à tout ça... Il faut vous 
reposer... 

BAROIS. — Non, je n'ai pas le délire. Je parle sérieusement, je veux que 
vous m'écoutiez. Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai fait ce que je 
dois faire... 

Woldsmuth s'assied. 

BAROIS (les yeux brillants, les pommettes rouges). — A ce moment-là, 

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LECALME 293 

moi, Jean Barois, je n*aî pensé à rien d*autre, j'ai été soulevé par un espoir 
fou, fai supplié de tout mon être la Sainte Vierge de faire un miracle !... 
(II rit violemment.) Ah, mon cher, après ça, on peut être fier de son arma*- 
ture ! 

(Il redresse le buste, resté libre.) Alors, vous comprenez, je suis hanté 
par ridée que ça pourrait recommencer... Ce soir, cette nuit, est-ce que je 
sais, maintenant ? Je yeux rédiger quelque chose, protester d*avance. 
Je ne serai pas tranquille avant. 

WOLDSMUTH. — Oui, demain» je vous promets. Vous me dicterez... 

BAROIS (avec une violence irrésistible). — Tout de suite, Woldsmuth, 
tout de suite, vous entendez ! Je veux tout écrire moi-même, ce soir ! 
Je ne pourrais pas dormir... (Se passant la main sur le front.) D'ailleurs, 
c'est là, tout prêt, je ne me fatiguerai pas... Le plus dur est fait... 

Woldsmuth cède. Il soulève Barois sur deux oreillers, et lui 
donne son stylographe, du papier. Puis il reste debout, contre 
le lit. 

Barois écrit, sans une hésitation, sans lever les yeux, d'une 
écriture droite et ferme : 



« Ceci est mon testament. 

« Ce que j'écris aujourd'hui, ayant dépassé la quarantaine, en pleine 
force et en plein équilibre intellectuel, doit, de toute évidence, prévaloir 
contre ce que je pourrai penser ou écrire à la fin de mon existence, lorsque 
je serai physiquement et moralement diminué par l'âge ou par la maladie. 
Je ne connais rien de plus poignant que l'attitude d'un vieillard, dont la 
vie toute entière a été employée au service d'une idée, et qui, dans l'affai" 
blissement final, blasphème ce qui a été sa raison de vivre, et renie lamen- 
tablement son passé. 

« En songeant que l'effort de ma vie pourrait aboutir à une semblable 
trahison ; en songeant au parti que ceux dont j'ai si ardemment combattu 
les mensonges et les empiétements, ne manqueraient pas de tirer d'une si 
lugubre victoire, tout mon être se révolte, et j e pro teste d'avance^ avec 
Ténergie farouche de l'homme que je suis^ de 1_ homme vivant que j'aurai 
^ê, contre ^ les^dénégatîbhs " sarTs fondement^, p^eut-etre. même contre la 
prière âgonisâTÎle~du décbet humain que je puis devenir. J*aî mérité de 
mourir debout, comme j'ai vécu, sans capituler, saas qii,êter de vaines espé- 
rances, sans craindre le retour aux lentes évolutions de la germination 
universelle'. 



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\ ç^..;" Uv>-'^^^^NV^ 



294 V JEAN B A ROIS 

Ê« Je ne crots pas à Yktiiê huitiàitie, substantielle et immortelle* 
<t Je ne crois pas que la matière s oppoêeàresprit.L'âmeestla somme des 
lénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes 
paniques. L'âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété 
la matière vivante. Je ne vois aucune raison pour que l'énergie univer- 
selle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas 
la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont 
solidaires ; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même 
titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n'ai jamais cons- 
taté de la pensée hors de la matière, hors d'un corps en vie ; je n'ai jamais 
rencontré qu'une substance unique, la substance vivante. 

« Que nous l'appellions matière ou vie, je la crois éternelle : la vie a tou- 
jours été et produira la vie éternellement* Mais je sais que ma personna-^ 
lité n'est qu'une agglomération de particules matérielles, dont la désagré' 
gation entraînera la mort totale^ 

w/ /^ Je crois au déterminisme universel, et que notre dépendance est absolue. 
/ « Tout évolue; tout réagit ; la pierre et l'homme; il n'y a pas de matière 
>s^ inerte. Je n'ai donc aucun motif pour attribuer plus de liberté individuelle 
à mon activité que je n'en attribue aux transformations plus lentes d'un 
cristal. 
/"'^ « Ma vie résulte d'une lutte incessante entre mon organisme et le milieu 
où je baigne : j'agis donc, à chaque instant, selon mes réactions particu- 
lières, c'est-à-dire pour des raisons qui n'appartiennent qu'à moi seul : ce 
qui donne aux autres l'illusion que je suis libre de mes actes. Mais en 
aucun cas je n'agis librement c aucune de mes déterminations ne pour- 
rait être différente de ce qu'elle est. Le libre arbitre équivaudrait au pou- 
voir d'accomplir un miracle, de dévier les rapports des causes aux effets. 
C'est une conception métaphysique, qui prouve simplement Tignortnce 
où nous avons été si longtemps, et où nous sommes ^core, des lois aux- 
quelles nous obéissons. 
A _ - ^^ Je nie donc que l'homme puisse en rien influer sur sa destinée. 
nT'" " ^^ ^^^^ ^* '^ ™^' ^^"* ^^^ distinctions arbitraires. Je concède qu'elles 
^ ont une utilité pratique, tant que la notion de responsabilité, qui nt se 
fonde sur rien de réel, sera nécessaire à l'échafaudage de notre organisa- 
tion sociale. 



~A 



f y c Je croîs que, si tojs les phénomènes de la vie ne sont pas encore ànaiy- 
7'*^*\ ses, ils le seront un jour» 

^ « Quant aux causes premières de ces phénomènes, je crois qu'elles sont 

hors de notre plan de vision, et inaccessibles à nos recherches. L'hj omme^ 

par suite de sa place .limitée dans l'univers, être relatif et fini par essence^ 

^ne peut pas àvomla notion de l*absolu et de l'infini ; ils'x"" r_— — i- — .^^^ 



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N 



LECALME 295 

pour exprimer ce qui n'est pas comme lui» mais il n*en est pas plus avancé : 
il est victime de son langage ; ces mots ne correspondent, pour Tentende-' 
ment humain, à aucune réalité précise. Elément d'un tout, il est naturel 
que l'ensemble lui échappe. 

« Se révolter contre cette nécessité, c'est s'insurger contre les conditions 
planétaires de ce monde. 

« J'estime donc qu'il est vain d iéchafauder . pour expliquer l'inconnais" 
sable, des hypothèses qui n'ont aucune base expérimentale. Il est temps 
que nous nous guérissions de notre délire métaphysique, et que nous re-* 
noncions enfin aux « pourquoi » sans réponse, que notre hérédité myS" 
tique nous incite encore à poser. 

« L'homme a, devant lui, un champ d'observation pratiquement illimité. 
Peu à peu, la science reculera si loin les bornes de ce qui n'est pas consta- 
table, que si l'homme s'employait à comprendre tout le réel qui est à sa 
portée, il n'aurait plus le temps de gémir sur ce qui échappe irrémédia- 
blement à ses facultés. 

« Je suis certain que la science, en apprenant aux hommes & savoir ignorer, 

{procurera à leurs consciences un équilibre qu'aucune foi n'a jamais sa 
eur offrir. 

Jean Barois. » 



D'une main lourde, il achève lentement sa signature. 

Puis sa volonté tendue se rompt. Sa face congestionnée de- 
vient brusquement livide. Il se renverse dans les bras de Wolds- 
muth. 

Les feuillets s'éparpillent sur les draps. 

Woldsmuth, d'une voix anxieuse, appelle Pascal. Mais déjà 
Barois soulève les paupières, et sourit aux deux hommes. 

Quelques instants plus tard, sa respiration régulière révèle un 
profond et calme sommeil. 



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TROISIEME PARTIE 



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LA FELURE 



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Cinq ans plus tard 



I 



Un matin. 

Barois achève de déjeuner. 

PASCAL. — II y a là un abbé, qui voudrait voir Monsieur 

BAROIS. — Un abbé ? 

PASCAL. — Il n a pas voulu dire son nom. 

Barois entre dans son cabinet. 

Un prêtre âgé, debout à contre- jour : labbé Joziers. 

l'abbé. — Je ne me suis pas fait nommer, je n'étais pas sûr d*êtrc 
reçu... (11 rencontre le regard joyeux de Barois, et baisse la tête.) Bonjour, 
Jean. 

%• Depuis plus de dix ans, aucune voix amie ne l'a appelé « Jean »... 

Ses yeux s'emplissent de larmes ; il tend les mains. L'abbé les 
saisit. 

Us sont un instant l'un contre l'autre sans parler. 

L'abbé Joziers : la soixantaine. 

Le corps, maigre et long, est demeuré alerte Mais le visage 
est d'un vieillard : les cheveux sont tout gris ; la peau est jaune, 
fripée ; aux coins des lèvres, deux entailles, par où les joues 
semblent s'être vidées de leur chair. 



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m JEAN B A R I s 

Baroîs, familièrement, avance un siège L'abbé s'y assied avec 
réserve. 

Barois aussi a changé : il a maigri ; il porte ses cheveux emmêlés 
sur le front ; le regard est plus pensif ; la moustache noire, striée 
de blanc, masque maintenant la révolte de la bouche. 

l'abbé. — Je ne viens pas en ami, vo as vous en doutez bien... Je viens, 
parce qu'on me l'a demandé, et qu'il n'y avait personne d'autre pour faire 
cette démarche... 

Vous devinez sans doute pourquoi ? 

Barois secoue négativement la tdte ; sa bonne foi est évidente. 

L'abbé était venu, indigné ; et, devant ce regard loyal, il se 
sent incliné à plus d'indulgence : « C'est un irresponsable... >» 
Mais il reprend son rôle ; et l'atfection ancienne redescend au 
fond de son cœur. 

l'abbé (agressiO* — Vous avez récemment fait une l^on publique, je 
ne sais à quelle occasion, sous ce titre : D^annmts paychofogiques pour 
révolution contemporaine de la foi. 

BAROIS (intrigué). — Oui. 

l'abbé. — Vous y êtes délibérément sorti du domaine des idées géné- 
rales, pour donner des détail^... dont le caractère autobiographique est 
manifeste. Les fragments que j'ai dû lire, font allusion à des circonstances 
de votre jeunesse, de votre mariage... qui y sont étalées... avec une absence 
de... respect.,. 

BAROIS (sèchement). — Vous allez un peu loin. Les détails dont vous 
parlez sont anonymes ^t présentés sous une forme scientifique, qui écarte 
toute autre interprétation. J'ai étudié un grand nombre de cas psycholo- 
giques, dont une partie m'était fournie par des correspondants, médecins 
en province, et dont quelques autres, je le reconnais, m'étaient personnek... 

L*ABBÉ (haussant le ton). — C'est là où vous vous trompez, Jean. Ces 
détails n'appartiennent l^^à vous ^/. (Amèrement.) J'ai eu la douleur 
de perdre, à votre sujet, bien des illusions déjà. Mais je ne croyais pas 
qu'il me ("^udrait un jour vous rappeler à votre plu$ Aénrniiaire dignité 
d^homme. li y a des walyçes intimes dont le secret eat inviolable. On 
n*expose pas à I^ curiosité d*ttn publie. Quel qu*U soit, pour quelque motif 
que ce «oit, les sentiments d une femme, <|ui est et qui reste la vôtre^ 
qui est la mère de votre enfant I 



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LA FÊLURE ^03 

B arcMS reç oît le coup au TÎsafe^s^msjin geste de protestation, 
^devient pourpre. 

Des souvenirs s'abattent sur lui, en rafale : au fond de sa 
conscience, un passé, qui n'était qu'enseveli, ressuscite.. 

L ABBÉ. — Un journal franc-maçon de l'Oise a relevé dans vos paroles 
ce qui pouvait blesser Mme Barois, et... 

Barois n'écoute pas. Il regarde 1 abbé avec une expression 
concentrée, lointaine. Blesser sa femme ?... Pas une seule fois, 
depuis leur séparation, l'idée ne lui est venue qu'elle pût 
encore être blessée par lui I 

Il a besoin de se ressaisir. Il gagne sa table de travail, comme 
un refuge, et s'assied lourdement, les mains crispées sur les bras 
de son fauteuil, son fauteuil quotidien. 

B\ROIS. — Oui, je comprends maintenant... Mais c'est si involontaire ! 
Le regard de l'abbé est incrédule. * 

BAROIS (vivement/. -— Vous ne le croyez pas ? Ah, rendez-'Vous compte : 
je vis ici, seul, depuis plus de dix ans ; je ne vois personne ; quelques 
amis, des collaborateurs... Je suis terriblement occupé... Je n'ai pas le 
tenips de regarder en arrière ; et puis, ce n'est pas dans ma nature... Je 
n'ai jamais aucune nouvelle de Buis : une fois par an, un clerc de notaire 
m'avertit que la pension a été versée : et c'est tout. 

L'abbé le considère avec stupéfaction. 

BAROIS. — Je vous étonne ? c'est la pure vérité, l^ passé est le passé, 
j'en suis sorti ; il est loin, il est mort pour moi ; je nV pense jamais, jamais. 

Quand j'ai préparé le cours en question, j'ai cherché avant tout des 
documents authentiques, exacts. J'en ai pris dans ma propre expérience, 
sans hésiter. Evidemment, ces souvenirs ne m'appartenaient pas entière^ 
ment... C'est vrai... C/ul .- 

(S'interrogeant.) Je me suis peut-être conduit comme un goujat... 

Il fixe le sol. 

Ses mains ont un imperceptible tremblement. 

Ah, je suis très contrarié, d'avoir été, sans le ▼ooloir, la cause... (Sponta" 
nément.) Expliquez^lui, dites-lui bien tout ce que je... 

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304 JEANBAROIS 

L*ABBfe (désarmé par tant d'inconscience). — Non, Jean, il vaut mieux 
que je ne répète pas tout ce que vous venez de me dire là... 

Un silence. 

L'abbé prend son chapeau. 

BAROIS. — Vous n'êtes pas pressé... (Il hésite.) Donnez-moi quelques 
nouvelles. Est-ce que... Cécile vit toujours chez sa mère ? 

Le visage du prêtre reste fermé ; il fait un signe affirmatif. 

BAROIS. — Et elles mènent toujours la même vie ? Les patronages, les 
ouvroirs ? 

l'abbé (désapprobateur). — Mme Barois donne aux œuvres le temps 
qu'elle ne consacre pas à sa (ille. 

BAROIS. — Ah, oui, l'enfant .. qui a maintenant... voyons... treize ans...? 
Hein ? (Naïvement.) Gjmment est-elle, cette petite ? A-t-elle une 
bonne santé ? 

Il croise le regard de l'abbé ; sa phrase s*achève dans un sou" 
rire gêné. 

BAROIS. — Je vous parais être un monstre ? Que voulez- vous... (Geste 
brutal.) J'ai rayé tout ça ! C'est passé, c'est fini 1 Ma vie, elle est toute 
ailleurs, et elle me passionne exclusivement ! Pourquoi feindrais-je ? 
Souvenez-vous : cette petite, j'étais déjà parti en Angleterre, quand elle 
est née... Elle ne m'intéresse vraiment à aucun titre, elle n'a rien de moi... 

l'âbbÉ (qui le considère soigneusement). — Si. J'en suis même frappé 
depuis ce matin : elle i;ous ressemble. 

BAROIS (la voix, changée). — Elle me ressemble ? 

l'abbé. — L'expression générale... Le regard... Le menton... 

Nouveau silence. 

L'abbé se lève. 

Il s*en va, mécontent de Barois, mécontent de lui-même, gar- 



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LA FÉLURË 305 

qu'il 
^elle. 



dant pour lui ce qu'il eût aimé dire, emportant de cette visite 
une rancœur nouvell 



BAROIS (qui raccompagne vers la porte). — Et... vous habitez toujours 
à Buis ? 

L^ABBÉ. — Monseigneur m*a confié la cure de Buis, il y aura quatre 
ans à la Fête-Dieu... 

BAROIS. — Je ne savais pas. 

Ils ont atteint le vestibule. 

l'abbé (avec une soudaine rancune). — Ah, nous sommes cruellement 
éprouvés, là-bas, par i;o/re nouvelle loi des G>ngrégations ! 

BAROIS (souriant). — Ce n'est pas parce que je m'obstine à réclamer la 
liberté de la pensée, ou parce que j ai combattu l'injustice, que je suis 
solidaire de tout ce qui se fait en France... 

L'abbé qui avait déjà entr 'ouvert la porte du palier, la referme 
doucement, et se retourne. 

BAROIS. — Si vous suiviez, même de loin, le périodique que je dirige,.. 
Q-/abbéJaisse^chapper un geste jle répugnance qui provoque unL.Dfl!Uyeau 
.^l^rirejïfilBarois .}. .7'voûs saunez qùê'jè' n*aî céssfoappTiquer à l'Eglise 
les pnncipes qui nous animaient pendant l'Affaire : exactement les mêmes. 
(Mélancolique.) Nous y avons perdu, d'ailleurs, bien des abonnés... Peu 
importe. J'ai protesté de toutes mes forces, en voyant le gouvernement 
s'appuyer sur les dreyfusards de la nouvelle couche, pour trahir le vote 
de la Chambre et faire exécuter la loi dans un tout autre esprit que 
celui où elle avait été conçue. 

l'abbÊ (froidement). — J'enregistre avec satisfaction ce que vous me 
dites là... Mais si vous apercevez combien ce qui se fait aujourd'hui en 
France est viL je déplore que vous n'en voyiez, pas la. cause et combien 
lourde es t la responsabilité qui vous en incombe, à vous, et à vos amis... 
XAvec grà^wteXAu revoir. 

BAROIS (serrant sa main). — Cette rencontre m'a fait un grand plaisir, 
je l'avoue... Quoique je regrette, profondément ce qui vous a amené : 
dites-le à... à Buis... 

(Avec un sourire forcé.) D'ailleurs, soyez rassuré pour l'avenir... Oui, 



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306 JEAN B^ROIS 

il parait que je me d^aque... (la maip sur Iç ccçur).,. par là«.. Défense de 
parler en public, ménagements... Un tas de misères... 

1,'abpÉ (affectueux). — Vrairpent ? Mais riçn de çr^ye ? 

BAROIS. — Non, si je suis r/iisonnable. 

L*ABBÉ (ardemment). — II faut l'être ! Votre vie n'est pas tçfpuînée, fj|ç 
ne peut pas finir comme ça... 

BAROIS (coupant court). — J'ai plus que jamais la certitude d*être dans 
ma voie, et de la suivre, comme je dois ! 

l'âQÇÉ (hochant la tête). -^ Au ravoir, Jean. 



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BB 



!) 



A Autrui!. 

Une après-midi de printemps. 

Luce est assis dans son jardin à Tombre des marronniers. Des 
taches de soleil tremblent sur son front et sur sa barbe blanchie. 
Reposé et triste, il regarde devant lui. Sur ses genoux, un journal 
déplié. 

En caractères gras : 

LES CENDRES DE ZOLA AU PANTHÉON 

CORTÈGE OmCIEL. 

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ET LES MINISTRES. 

LES MESURES DE POLICE. 

LA BAGARRE. 

Tout à coup son visage s'éclairera travers les arbustes, Barois. 
vient vers lui. 

Leurs mains s'étreignent. 

Pas d'explications superflues... 

Ils s'asseyent, en silence ; ils sont résolus à ne pas épancher 
leurs cœurs. Mais la même pensée se croise dans leurs regards : 
ce défilé théâtral, dont ils ont été exclus, cette parade d« foire 
pour glorifier leur grand Zola,^etjaççaparement d'u^^ ^^orn qui 
.^nifieJeyautéet justice, pour couvrir une^ politique d'intérêt ! 

LUCE (mélancolie profonde). — Le beau soleil, n'est-ce pas ? 

Barois approuve de la tête, longuement 
Peu importent les mots... 

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308 JEAN BAROIS 

Quelques secondes passent. 
Puis Luce fait un nouvel efïort. 

LUCE. — Et vous, cher ami, comment va ? 

BAROIS. — Pas mal. Depuis 'que j'ai interrompu mes cours, ie vais même 
bien. 

LUCE. — Et le Semeur ? 

Barois regarde Luce ; rire silencieux. 

BAROIS. — Vous rappelez-vous votre surprise quand vous avez appris 
les désabonnements, après ma campagne contre les exagérations de Tanti" 
militarisme ? 

LUCE. — Eh bien ? 

BAROIS. — Eh bien, tenez, j'ai voulu tenter une épreuve... (Il rit à nou- 
veau, et tout à coup s'arrête, comme s'il craignait de laisser monter un 
sanglot.) J'ai choisi vingt des nôtres, vingt combattants de la première 
heure ; depuis trois mois j'ai cessé de leur envoyer le Semeur. (Articulant.) 
Pas un seul ne s'en est aperçu : je n'ai pas reçu une lettre de réclamation ! 

(Une pause.) Tenez, voilà ma liste. 

Mais Luce repousse le papier de la main. 

BAROIS (quelques allées et venues sous l'ombrage des arbres). — Bah.,. 
Ce ne serait rien, si l'on se sentait toujours aussi combattit, aussi jeune... 

LUCE (spontanément). — Vous, Barois ? 

BAROIS (fierté involontaire ; souriant). — Je vous remercie... 

Mais c'est exact pourtant : je remarque depuis plusieurs mois des symp" 
tomes qui me préoccupent... Des heures de fatigue, des tendances à de- 
venir sceptique, trop indulgent... (Avec lassitude.) Il y a des soirs où je 
me sens terriblement seul... 

LUCE (adroitement). — Vous n'êtes pas seul quand vous êtes à votre 
table de travail ! 

BAROIS (se redressant). — Ça, c'est vrai ! J'ai tant à faire encore 1 

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\ 



LAFÊLURE 309 

II passe ses doigts à travers ses cheveux, et fait quelques pas. 
Son regard se fixe, s*étemt. 




LUCE (amusé). — Non. 

BAROIS. — Et puis, par moments, j*aî rimpression que la part des sou- 
venirs devient plus importante que celle des acquisitions nouvelles... Je 
résiste, je m'astreins à lire tout ce qui paraît. Mais, malgré tout, je me sens 
moins souple, comme engourdi par un poids mort... 

LUCE. — L'expérience ! 

BAROIS (sérieux). — Peut-être... Le sentiment qu'on serait encore apte 
à tout comprendre, et que pourtant, on est un peu entravé, physique- 
ment... Une sorte d'insoumission de l'organisme... Très pénible. 

Sourire incrédule de Luce. 

BAROIS (sans répondre à ce sourire). — Pendant longtemps on croit que 
la vie est une ligne droite, dont les deux bouts s'enfoncent à perte de vue 
aux deux extrémités de l'horizon : et puis, peu à peu, on découvre que la 
ligne est coupée, et qu'elle se courbe, et que les bouts se rapprochent, se 
rejoignent... L'anneau va se boucler... (Souriant à son tour.) On va devenir 
un vieux qui ne sait plus que tourner dans son cercle ! 

LUCE. — Oh, oh, oh... 

(Brusquement il se dresse.) Ah, les braves cœurs, les voilà tous I 



Au fond de la cour, trois hommes surgisssent de l'ombre de la 
voûte : Breil-Zoeger, Cresteil d'AIIize et Woldsmuth. 

LUCE (bas, vivement). — Dites-moi... Est-ce que Cresteil a perdu 
quelqu'un de proche ? 

BAROIS (de même). — Personne ne sait. II est en grand deuil depuis 
quinze jours. 

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310 JEAN BAROIS 

Effusions silencieuses. 

LUCE (simplement, après quelques secondes de gêne). — L'un de vous 
y a-t-il été ? 

ZOEGER. — Non. 

CRESTEIL (de sa voix rauque). — Ils ont bien senti qu'il fallait choisir : 
eux, ou nous ! 

Il est plus décharné que jamais. Le front s*e^ dégarni, exagé- 
rant le port hautain de sa tête. Sa peau, ciolîée sur les fhéplats 
du crâne et sur la courbe du ne2, a l'aspect du buis. 

WOLDSMUTH (exprimant la pensée de tous). — Quand on se rappelle 
les obsèques de Zola, les vraies !..• 

LUCE. — Nous n'étions, autour de ce mort, que des cœurs purs... 

ZOEGER (ricanant). — Nous n'avions pas besoin de police pour protéger 
des ministres ! 

Le noir de sea yeux est dur conune une pierre taillée. Sa ma^ 
ladie de foie le ronge» sans le vaincre : il la porte su flanc comme' 
un cilice. 

BARCHS'. — Et, lorsqu 'Anatole France s'est levé, vous souvenez-'Voûs* 
de ce frisson, de cette vaillance qui nous a saisis ? Quand il a dit : « Je i^e 
dirai que ce qu'il faut dire, mais je dirai tout ce qu'il faut dire... » Et 
que la France était la patrie de la Justice... 

WOLDSMUTH (rassemblant ses souvenirs). — Attendez... 

« Il n'y a qu'un pays au monde dans lequel ces grandes choses pou- 
vaient s'accomplir... Qu'elle est belle, cette âme de la France, qui, dans 
les siècles passés, enseigna le Droit à l'Europe et au rtionde !... » 

Ils écoutent, les yeux sur sa broussaille qui grisonne, et où 
luisent denx di^quesr de verre fiimé. 

Cresteil rompt le charme. 

CRESTEIL (rire amer)* --» Ah, ouî« tout était beau* c'était' dil crittld f 

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LAFÈLURÊ ^11 

Et qu*en est-il résulté ? Héîn ? Nôïis AVôhs cre^ Tabcès : ndùs exrtrip- 
tîons sur la guéridon : et maintenant» t\ït h gahgfènè \ 

Luce fait un geste de la main. 

Breil-Zoeger liausse les épaules. 

CRESTEIL. — En avons-nous assez vu ! ... La gabegie politique, lèiB 
abus d'autorité* le mercantilisme partout ! Leis spoliations anticléricale^, 
le contre-sens antimilitariste... Enhn, — îaillite générale 1 

ZOEGER (sèchement). — La politique A^aujourdliui, je Yie là défeïictâ 
pas. Mais elle n^est pas pire» en tout cas» que celle qu'on taisait àvarA 
rAffaïre I 

BÂROIS (après un instant de perplexité). — Ma foi, je ne sais pas... 

LUCE (vivement)^ — Ak^ ne regrettons rien, Barois, ne regrettons rien ! 

ZOEGER. — Si le gouvernement d'alors avait été c^gne de son posté, ce 
n'est pas nous qui eussions fait là lumière» c'est lui ! 

LUCE. — Vous ne reg^ardél cjtre lèîs ^rhosës nïàïivàïisels, hion pauvre 
Cresteil. Vous ne voyez pas les bonnes qui se prépareift. Lli République 
porte en çUe-même une vertu précieuse : elle est le seul régime perfec- 
tible ^r iMure. Laissez là déiM^<fftitie è'di||ttnÎMr là muvèau... 

CRSSTfilL. — II etl tout de même inadmnnUe t^\xe ceux dont tous lés 
actes politiques trahissent nos ihteAtions, revendiquent effrontément 
notre héritage ! Rappelez-vous l'histoire des fiches ! Ceux qui s'étaient 
permisf d'organiser officiellement la délation dans l'armée, n'ont pa hésité^ 
devant la Chambre, à s'abriter derrière nos principes l 

ZOBJiGER. — Verbiage de tribune 1 

BAROIS (tristement). — Et puis, c'est Utle toi hi«tori'<|W : les Vttiil^ueun 
preifinent immédiatement les vices des vaincus. On dirait qu'une immora- 
lité/ spéciale et contagieuse «uinte directement du pouvoir^ 

CRESTEIL (sombre). — Non. La vérité, c'est que tout ce qui a été touché 
par cette affaire, tout ce qui est né d'elle, est resté empoisonné. 

LUCE (sur un ton de reproche)* — Crèttinl... 

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312 JEAN BAROIS 

CRESTEIL — Pourquoi nier révidence ? Depuis le dossier secret de 94, 
jusqu'au dessaisissement de la Chambre Criminelle, en passant par le 
procès Esterhazy et par le procès Zola» la route est jalonnée d'irrégula- 
rités ! 

(Avec exaspération.) Et ça n'est pas le plus fort ! Quand nous avons 
abouti à la condamnation de Rennes, — et puis, à la grâce... (Il parait 
prendre plaisir à rouvrir toutes les blessures)... ceux dont l'activité n'était 
pas détruite jusque dans ses racines, gardaient, malgré tout, l'espérance 
d'un triomphe final. Mais c'éteiit encore trop pour notre destinée de laissés- 
pour-compte ! Il fallait que nous fussions irrémédiablement trahis ! 
Alors, tout le sens de l'Affaire, tout ce pour quoi nous avions sacrifié 
notre vigueur, notre repos, tout a sombré dans l'acceptation d'une illé- 
galité définitive : la cassation sans renvoi d'un tribunal qui n avait pas le 
droit de la prononcer, et qui n'a pas reculé, pour faire la justice, devant le 
viol flagrant de la Loi ! Ah, ah... 

LUCE. — Cresteil... 

ZOEGER (de sa voix atone et sarcastique). — Elstimez-vous qu'un nou- 
veau conseil de sept officiers quelconques, improvisés juges, eût été 
plus qualifié que la Cour de Cassation, la plus haute juriîction civile ? 

Barois croise le regard de Luce et détourne le sien\sans prendre 
la parole- * v 

CRESTEIL. — Ce n'est pas ainsi que la question doit être posefe, Zoeger. 
On a raconté que la Cour de Cassation était cuisinée depuis deiix ans, — 
et il est positif qu'en ces deux ans, bien des sièges ont reçu de r^ouveaux 
titulaires... Mais ce n'est pas à ces points de vue-là que je désire mô placer. 

(Avec une élégance dédaigneuse.) Je dis seulement qu'il y a\Jait une 
façon plus propre de conclure, sans obtenir, en dernier ressort, l'assenti- 
ment de juges civils, après d'interminables ergotages de juristes^ et de 
scribes autour de l'article 445. Je dis que pour annuler l'injustice de 
Rennes, il fallait le verdict éclatant d'une autre juridiction militaire. Et 
je dis que l'Affaire en est restée, pour toujours, comme une plaie quï sup- 
pure, et qui ne pourra pas se fermer ! \ 

BAROIS (sans conviction). — C'était tout recommencer. V 

CRESTEIL. — Tant pis ! 

BAROIS. — Les forces humaines ont des limites. 



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LA FÊLURE 313 

CRESTEIL. — Baroîs, vous pensez exactement comme moi, à ce sujet 
vous lavez assez souvent répété dans votre Semeur ! 

Barois baisse la tête en souriant. 

CRESTEIL. — D'autant plus que l'occasion d'un nouveau conseil de 
guerre était magnifique !... Les généraux, ceux-là mêmes dont les réti- 
cences avaient emporté la condamnation de 99, venaient de démentir 
formellement, à l'enquête de la Chambre Criminelle, l'histoire du bor- 
dereau annoté par le Kaiser 1 II eût donc suffi de leur faire répéter leurs 
dépositions devant les juges-officiers, et l'acquittement était assuré ! 

LUCE. — A quoi sert de récriminer ? Votre pessimisme est excessif, 
Cresteil, — même aujourd'hui ! 

BAROIS (se levant). — Nous avons l'air d'être venus là tout exprès, pour 
étaler les déceptions de nos cinquantaines... 

ZOEGER (montrant le journal déplié à terre ; rire breQ. — C'est notre 
jour des cendres... 

Sourires. 

Barois s'approche de Luce pour prendre congé. 

CRESTEIL (brusque, à Barois). — Vous rentrez par le Bois ? Je vous 
accompagne... 

LUCE. — Voyez- vous, le grand niai, c'est que le peuple français n'est 
pas un peuple moral : et pourquoi ? parce que, depuis des siècles, la 
politique et l'intérêt priment le droit. C'est une nouvelle éducation à 
iFaire... Notre but n'est pas atteint, c'est vrai, mais il n'est pas manqué pour 
ça, il est en voie de réalisation. (Serrant la main de Cresteil.) Vous aurez 
beau dire, Cresteil, c'est un fameux siècle, celui qui a commencé par la 
Révolution et qui finit par l'Affaire ! 

CRESTEIL (avec une sombre désinvolture). — C'est aussi celui de la 
fièvre, des utopies et des incertitudes, des échafaudages hâtifs et des çal-- 
façons. Nous ne savons pas. On l'appellera peut-être le siècle de la catrié-^ 
lote ! ,ty. ' 



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314 Xv JEAN B AROI 



Une allée du Bois» 

Rn de journée, très douce. 

Cresteîl, énefvé, presse le pas. 

CRËSTEIL (sur un ton différent, confidentiel). — Quand je me retrouvé 
aved les autres* vous avez vu, je m'emballe, j'ai dés airs convaincus... 
Mais quand je suis rendu à moi-même, ah la la ! Non, mon cher, c*est 
fini, je ne peux plus me payei* de mots.*. J'en ai trop vu» je êais trop bien 
ce qu'est la vie, la foire que c'est, la vie l... Le bien, le devoir, k vertu, 
allons donc I Des déguisements de nos instincts égoïstes» notre seule réa- 
lité. Ah, fantoches I 

BAROIS (ému). — Voyons, voyons, mais c'est pitoyable, ce que vous me 
racontez-là ! 

CRESTFIL (durement). — On est comme on est. Encore une chose que 
je n'ai bien comprise que depuis peu. Je n'ai pas demandé à vivre, ni 
surtout à vivre la vie que j'ai vécue... 

BÂROIS (en dernier recours). — Vous ne travaillez donc pas en ce mo- 
ment ? 

CRESTEIL* (éclatant de rire). — Oui, mes livres ! Je suis un beau type 
de raté, hein ?..*LjrtJ_£!êst j:OiTun^^ et^GommeJa_yéritéjjc est 



un de ce s^ mots qui. ne représentent nen# qui sont pîiis cireux qu une noix 
véreuse, et pour lesquels je me suis enivré d^abnégàtion ! L'Art \ L'hoitittie, 
cet infirme^ veut ajouter à la nature, il tient à créer ! Créer ! Lui ! C'est 
du dernier grotesque !..• 

Barois écoute, le cœur serré* comme on écoute la rafale, les 
arbres tordus, tous les gémissements de la tempête... 

CREStElL* V^roavez-'Vous, mon cher ? Si j'avais nion existence à recom-* 
mencer» j'anéantirais en moi toute ambition^ je me « payerais itià tête »> 
jusqu'à ce que j'aie bien renoncé à croire en quoi que ce soit ! Je m'appli- 
querais à n'aimer la vie que sous ses formes minimes^ — les seules qui ne 
contiennent pas {trop d'amertume à avaler en une|fois... Ramasser le 
bonheur par miettes... C'est la seule chance que l'homme ait d'en récolter 
un peui.. avant de mourir... puisqu'il faut toujours en arriver là... au trou*.* 



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LA FÊLURE 315 

Il a prononcé les derniers mots avec une angoisse poignante. 
Barois l'examine, surpris. 

Cresteil s'est tu. Il fait quelques pas, et tout à coup, comme 
s'il était à bout de souffle et de volonté, il étend le bras vers une 
allée transversale. 

CRESTEIL. — Je vous quitte, 3e vais par là.,. 

Barois le regarde fuir, dans son deuil, dégingandé, le dos rond, 
les basques au vent. 



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L'ENFANT 



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« A Monsieur TAbbé Jozien 
« Curé de Buis-la-Dame (Oise), 

« 26 décembre. 
« Mon cher ami, 

^ Maître Mougin, 9ur la demande de Madame Barois, vient de me rap- 
peler, qu'au terme de nos conventions, je suis en droit d*exiger que ma 
fille passe un an auprès de moi, puisqu'elle atteint dans quelques semaines 
sa dix-bviitième année. Je veux éviter que ma réponsç ne soit transmise 
par voie de notaire : ai-je eu tort de penser que vous ne refuseriez pas ce 
rôle d'intermédiaire ? 

« Je vous serais donc reconnaissant de remercier Madame Barois de l'ini" 
tiative qu'elle a prise^ et de lui exprimer, sous la {orme que vous jugerez 
la niel]J[<Êurje»Jjes raisons qui pie décliner cette offre, 

' « Ces raisons, je vous les donnerai avec ma sincérité coutumière. 

« Au moment de notre rupture, j'ai voulu me réserver la possibilité d'in- 
tervenir, à un moment donné, dans l'éducation de ma fille. Mais les cir- / 
constances ont bien changé. Depuis dix^huit ans, vous le savez, je n'ai ^ 
revu ni ma femme, ni l'enfant. J'abuserais vraiment de mon droit, en 
réclamant aujourd'hui la moindre parcelle d'une existence dans laquelle 
je n'ai tenu jusqu'ici et ne tiendrai jamais aucune place. D'ailleurs, pour 
vous dire toute ma pensée , les sentim ents gue ma fille doit nécessairement 
éprouyerpource Père inconnu, luî'Téhdfaieht," ' ôofmne"^ ' moPmême^ un 
pareil râp pfôcKeménY întçlér^^^ " 

« II nTy à donc pas lieu de changer quoi que ce soit à nos situations res- 
pectives, et j'ai compté sur vous pour délier mft femmç de tout engagement 
à ce sujet. 

« Je vous prie à^ croira à mft gratitude, et d'accepter l'^surance do ma 
sympathiç dévmée. 

Barow. » 



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-^m 



Quelques jours après. Neuf heures du matin. 

Barois, levé tard, achève en flânant sa toilette. 
Il n*a rien à faire : c'est le 1 *' janvier. 

Pascal apporte un paquet de cartes et de lettres. 

PASCAL. — Monsieur dînera-t-il ici ? 

Bar ois s'est approché du plateau et trie le courrier. 

BAROTS. — Non, non... disposez de votre soirée. (G>up d œil hésitant.) 
Vous devez avoir de la famille, des amis ? 

PASCAL (placide). — Ma foi, non : si Monsieur n'est pas là, je dînerai 
de bonne heure et j'irai au cinéma. 

BAROTS 0© rappelant). — Eh bien, alors, Pascal, préparez-moi donc à 
diner ici... Hein ? N'importe quoi, à l'heure que vous voudrez : je ne 
bouge pas de la journée. Les restaurants sont si bêtes, les jours comme 
aujourd'hui... 



Il ouvre quelques lettres. Puis il aperçoit le timbre de Buis, 
et, sans hâte, déchire l'enveloppe. 



« Presbytère de Buis-la-Dame. 

« 31 décembre. 
« Mon cher Jean, 

« Je serai toujours prêt, en souvenir du passé, à être votre porte-paroles. 

« Je me suis acquitté de la présente tâche avec d'autant plus de zèle, que 
toute autre solution m'eût semblé singulièrement inconsidérée. Votre 
décision épargne à Madame Barois de nouvelles épreuves, et c'est jus- 



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.V 

• ^ L • E N F A N T 321 

tîce : la pauvre fçmme mérite c[*être un peu récompensée du digne renon- 
cement de sa vie. 

« Je croirais cependant manquer envers vous d'une certaine loyauté, 
en vous cachant que c'est Marie qui a obligé sa mère à vous faire écrire 
par Maître Mougin. Vous^vnyei à que] pgintJaiafiitfirofints. fidiaux que 
vous prstKjLlflu. chjèra^ enfant^ sont différ ^pts d e ceux q u'une éducation 
'titbfôndément chrétienne a su développer en elle. "^ ""^'- ' 

« Je vous serré la main, 

M. L. JoziERS. pr. » 



Barois est debout contre la fenêtre ; il lui faut un instant pour 
se ressaisir. Il regarde l'enveloppe, puis la chambre, puis la rue. 

Il reprend la lettre, posément, cherchant de bonne foi à con-* 
centrer sa pensée : 

— « Pourquoi Joziers dit-il : Je manquerais d'une certaine 

loyauté ? C'est qu'il a bien le sentiment que ce dernier para- 

graphe change du tout au tout mon point de vue..... 

« Si c'était une exigence de ma part, un caprice, je dirais non... 
Ou bien, si i'avais eu le dessein d'avoir sur elle une influence 
secrète, je dirais non... Mais ce n'est pas ça : c'est elle qui... 

a Alors ? Pourquoi pas ? « 

Il sourit. 

— « C'est tout de même curieux que ce soit elle qui ait tenu 
à me rappeler l'échéance . Et malgré sa mère, en somme, puisque 
mon refus épargne à Cécile de nouvelles épreuves ? Cécile a 
donc très peur^ que je ne renonce pas à nos conventions ; et la 
petite a dû avoir à lutter ferme... Il faut qu'elle y tienne bien I 

« E)u diable, par exemple, si je devine pourquoi I Curiosité ? 
Invraisemblable... Elle doit avoir très peur de quitter Buis, sa 
mère, sa grand' mère, ses habitudes ; et surtout pour venir ici ! 
^Qu'est-ce qu i s'est passé dans cette tête de dix-h uit ans ? 

« En tous'cas'.lta fallu une volonté extraordmâîré pour oibtenir 
le consentement de Cécile. Çaj)rpuye jgju'ellfi. a -de J énergie , dfes 
idées à elle... C'est bien étrange... Jôziers m'a laissé entendre, 
autrefois, qu'elle me ressemblait un peu... Nous avons peut-êtreV 
aussi des traits de caractère communs, la même ténacité ? Qui/ 
sait ? Peut-être certaines tournures d'esprit qui sont les mêmes ?../ 
Elle cherche peut-être à comprendre, à reviser ce qu'on lui a 
appris >.«. Elle se débat peut-être là-bas. comme moi jadis ?... 



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m JEAN BAROIS 



„,. i YÎenl.j?wil-'êtr0 verf moi. ppur nmx^x film iiWttnriit» wwr 

s affranchir ? » 
\\ 9'an«r4^ çompkîai^inmftnti a il a^fomil «n lui ua f(^r de 

iévdopper m ^fe,,.,. Ah. i« divftgu^. iU lu tiennent bîçfi I ^> 

Un ^este d'impatience. 

— « Bon... Je souffre maintenant à Tidée que cette samine 
inconnue est de l'autre côté de la barricade ! Et il y a dix mi- 
nutât rifn ne in*éuil plus indj^ff^^nt «ue M piété ! h deviens 
«tujpi49».M; (SpMmPtJ.C'fjsl quil n'y a p#s plus de dix minutes 
qu elle existe p^ur moi* av^'ellu a manifesté jfilLgxi^n ce» quVll e 
est autre chose qu'un nom... Marie'.;... T 

Il déplie 1a l?ttrf p«nir la trojpiçfnç toi». 

Et à inf»ure qu'il la rdjitt U wn^ sa réfl^xim impuissante 
fi^n^rfi la déâ^ion irrévpqible qufi cnAqMf mut de cette lettre 
infifuite d^vantagis ^n lui. 



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II 



Un après-midi de février. 

Pf^s^I, ent^Qd^Dt la clé dws h 9«Frwre,iiVvi|iiCft vvs la porte. 
BAROIS. -— Me voilà, Pasçd j twt ^% 9rH ? 

Pascal sourit familièrement. 

Parois f^i; h twr d« gon «Abinet, Kpmm» i *il passait l'ins- 
pection. Rien ne traîne ; h byfMU Mul mit m dçsmrdre. Sur la 
cheminée, U Esclave enchùtné de Michel-Ange s'épuise toujours 

en son çffprt stérile» 

n gagne hâtivement Tftutre pi^rtie de Tiipp^itemftOt : deux 
chambres, communiquant par un cabinet de toilette ; la plus 

pande c§t tendue d^ toih claire, er mj^wblç© k pçwf • 

Reprd d'flns^piWç ftngpis?é et §«ti?i4it, 

Il redresse un ab^t-jpur, tâte le r^i^Jeur, cgnsyUç 3a montre, 

et re^oyrnc dftn§ sQn çafeiwet. 



PAjBOIS- — P^§»llt npU5 4V0n9 oybliç qvelqi^e chose I.., Vpuf all#* des- 

_J 1 _.._.-. TT_. beUç Jjpt|;ç d^ f - L1._.L _ /ivyf__ 

vous entendez ? 



ceijdfç qyfttre à qurtr^.,. Unç belle . bpt|;e^ de fleurs blawsbe»,,. (Mw 
trant la grosseur.) Et blanches. 



Cinq minutes plus tard. 

On a aminé. 

Barois, qui arrait de loni; en large, pâlit. 
— « Et cet imbécile n«t paa revonu ! » 
Il se diriffe yp^ le vc^tibuk, kéûte, «t ouvr« la perte. 
L*abbé Jozieri entrt le premier, précédant une jeune fiUi 
il utt« (tinma d« cinquanlt aiUé «mpliimenl miM* 



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324 JEAN BAROIS 

BAROIS. — Mon domestique est justement (Poussant la porte de 

son cabinet.) Entrez donc... 

L*abbé passe, puis la jeune (ille. 

Barois s apprête à les suivre ; mais la femme de chambre mar*- 
che résolument dans les pas de sa maîtresse, et frôle Barois, sans 
s*efîacer. 

L*âbb£ (gravement). — Bonjour Jean. Je vous amène votre fille... Et 
Julie, la fidèle Julie... (Geste ecclésiastique.) Deux de mes meilleures 
paroissiennes... 

Barois ébauche un mouvement vers Marie, qui se tient droite, 
le visage empourpré. Elle est petite, brune, fraîche de teint.. 
Une image s impose à lui, aiguë : C^ile à vingt ans ! 

Elle avance une main qu'il serre. 

Puis, un court silence. 

La porte s'ouvre. Pascal parait, un bouquet à la main. Il s'ar- 
rête, et, tranquillement, sourit. 

BAROIS. — Je l'avais envoyé chercher quelques fleurs... (Vers Marie.) 
C'est si sévère, un appartement d'homme... 

Ils sont debout, les uns devant les autres, inertes. Marie baisse 
à demi les paupières. Julie ne quitte pas Barois des yeux. L'abbé 
promène un regard désapprobateur» 

Barois sent qu'il faut à tout prix rompre ce mutisme 

BAROIS (à Marie). — Voulez- vous... que je vous montre votre chaihbre ? 
(11 fait un pas vers la porte, et se retourne vers l'abbé.) Venez-vous avec 
nous ? 

Son coup d'œil signifie : « Venez voir où elle habitera, pour 
pouvoir en parler là-bas... » 
L'abbé les suit. 

Dans cette chambre pleine de jour, ils sont encore plus mal à 
l'aise que dans le cabinet aux teintes neutres ; et ils restent pareil- 
lement plantés au milieu de la pièce. 

Barois prodigue des renseignements. 

BAROIS. — Ici, votre cabinet de toilette. Et ici, la chambre de... Julie 

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L'ENFANT .325 

Vous voyez, vous ne serez pas trop isolée... (A Pascal qui apporte les ba-* 
gages.) Devant la fenêtre... 

Sa joîe est tombée, il n'en peut plus : une amertume envahîs-^ 
santé... Il faut en finir. 

BAROIS (à Marie, dont le regard fuit). — Eh bien, nous allons vous 
laisser... n'est-ce pas ?... Vous devez avoir envie de déballer vos affaires... 

l'abbé. — D'ailleurs, il va falloir que je reprenne mon train. Ma chère 
petite, je vais vous dire au revoir. 

Marie le regarde, et ses yeux grands ouverts se mouillent len- 
tement. Immobile, elle parait prête à s'élancer dans les bras du 
vieil abbé, qui s'approche, et, paternellement, l'embrasse au 
front. 

l'abbé. — Au revoir, Marie. 

Le ton est affectueux et ferme. On y sent cette indifférence 

four la vie quotidienne de ceux oui ont toujours vécu pour 
autre. Il semble dire : « Je vous plains, mais vous avez appelé 

cette épreuve ; et Dieu n'est-il pas avec vous ? » 



Barois conduit l'abbé dans son cabinet. 
Ses lèvres tremblent, sa volonté est tendue, à se briser. Il 
sourit péniblement. 

BAROIS. — A quelle heure est votre 



Il ne peut achever ; il s'assied lourdement à son bureau, la 
tête dans ses mains, le corps brusquement secoué de sanglots. 

Ce souvenir obsédant de Cécile jeune Ces yeux d'enfant, 

pleins d'anxiété Et lui, qu'une tendresse sans issue étouffe 

soudain ^^, la responsabilité de, .cffeC-JiPe-. ^utre chair, 

,£ap,^ble de ^uffrlf T"' 

L'abbé assiste, impassible, les bras joints, les doigts enfouis 
sous les manches. Il pense au roc frappé par Moïse ; mais sa 
pitié est volontairement contenue. 

Barois se relève, s'essuie les yeux 



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326 JEAN B A ROIS 

BAROIS. — £xcu9e2''moi... Tout <a in*a secoué ; )e suis si nerveux main*' 
tenant... (L*abbé a repris son bréviaire et son chape«i«) A quelle heurs 
est donc votre train ? 



Deux heures plus tard. 

Barois n*a cessé d'aller et de venir de la fendre à la porte, 
prêtant Toreille à tous les bruits de la maison. 

Il nV tient plus. A pas rapides* il se dirige vers la chambre de 
Marie. 

Silence. 

Il frappe. 

Quelques mouvements effarés. 

MARIE. — Entre2» 

Debout, dans le soir, deux ombres se détachent sur la pâleur 
de la croisée. Elles viennent de se lever précipitamment ; leurs 
deux chaises sont là, deux épaves au milieu de la pièce. 

Le cœur de Barois se serre. 

BAROIS. — Vous êtes donc sans lumière ? 

, VAHc^ • . . , , , 

il tourne le commutateur, et reçoit au visage le regard de 
Julie; un chapelet pend au bout de son bras. Marie Jes paupières 
rougies et baissées, esquisse un geste gauche. 

BAROIS. — Vous ave» déjà défait vos malles ? Vous manque^t^il quelque 
chose ? (A Julie.) Demandez bien tout ce dont vous mirez besoin... 
Ptascal est un brave garçon, il vous rendra tous les services possibles... 

(A Marie.) Eh bien, voulez'vous que nous allions dans mon cabinet, 
en attendant le dîner ?... Je vous montre le chemin» 

Elle le sttity résignée. 
Il se retourne. 

BAROIS. — J*ai l'air de vous mener à la guillotine.. 

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L • £ N r A N T 327 

Elle esmyê de Sdiifîre, miàs c^ette vd)t affectueuse lui dofitié 
envié de pleurer. 

Dans le cabinet, Barois allume toutes les lumières et avance 
gaiement uft faUtêiiili nvtt le bord dtiiyuel Marie if'às!JJéd. 

Il se sent aussi gêné qu'elle, — et ridicule, à cause de son 
âge. 

Marie : 

Le front est étroit, un peu bombé. Une peau de brune, avec 
des rcveurtf trAnft^fenfe» et dés pôûrpfes sôtrdâineé, d'tin 

inattendu sous les sourcils noirs, qui ortt J e^mê ttle des^itt tcftit*- 

fenté que ceux „ de. 3(>n père. Le menton accuse une volonté 
homme. Mais la (inesse du nez, la gaieté qui erre autour de la 
bouche, corrigent ces duretés. 

Le charme d'une jeunesse saine et fièfé. 

iMdtClS. -^ Oriii ie compteiidé tfè§ bien que te soit èat, ttik dur, cette 
séparation, Paris, cet appartement inconnu... et puis nftoi././. (Elle esquisse 

un mouvement de politesse intimidée.) Si, si, je me rends bien compte 

Moi-même, tenez, je suis là, deVahit ve^*, jette iMi fArts toittfnent dîife Ce 
que je pense... (Elle sourit gentiment. 11 s*enhardit.) Et pourtant, c*est 
v<m$ €fttî a^ef éU l'idée de péms^: déuil mdié ici... Je tl Wi(î^ /aMaXÉ 6^è le 
demander... Eh bien, vous y voilà, il n'y a auctiffe ttàsoti padt tfvië hûisi 
ne fassions pas bon ménage... Aucune, n'est-ce pas ? 

Elle tente un visible effort. 

MiMt. -^ N<m, mon pèfe. 

Il pense avec humeur : « Comme au confessionnal. » 
Sa physionomie dévient sérietràe. 

BAROIS. — Je ne sais pas du tout ce que...on vous a rdcôlilé sur moi... 

Elle rougit brusquement, et l'interroiiipt ptt un géèté de 
protestation. Il heurte un regard qui résiste. Il continue, sur un 
ton camarade. 

ÉÊSioiS. — En tou* eaè, piriscjtie ittMê AVét Aàité ttié cbnnafire (Inter- 
r<iga(CtoNi ntfaé^iàén&ae.}, je âtxis iéàéé k m'é^trficiuer ffâAcltemeYft. lé 
puis paraître avoir eu des torts irréparables vis-à-vis âe Vôtre ttlèfé et dé 

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328 JEAN BAROIS 

vous. Je ne nie pas que }*aie certains reproches à me faire mais il y 
a du pour et du contre... Vous êtes bien jeune, Marie, pour être mêlée à 
ces questions : je le ferai le plus discrètement, le plus loyalement possible. 

Au mot « loyalement » elle a relevé le front. 

PASCAL (solennel). — Mademoiselle est servie. 

Elle se tourne à demi, surprise. 

BAROIS (souriant). — Vous voyez, je ne compte déjà plus... Vous êtes 
chez vous. (Se levant.) Allons à table. Ce soir si vous n*êtes pas fatiguée, 
nous causerons de tout ça. 



Après le dîner. 
La glace est rompue. 

Marie entre la première dans le cabinet et aperçoit les fleurs 
enveloppées. 

MARIE. — Oh, il fallait les mettre dans Teau... 

BAROIS (à Pascal qui porte le café). — Tenez, Pascal, donnez-'donc vos 
fleurs à Julie, elle saura les... 

MARIE (vivement). — Mais non, donnez... Avez-vous un vase assez 
grand ? 

Pascal lui apporte ce qu*elle demande ; il la regarde faire le 
bouquet, et sort sans cesser de sourire. 

BAROIS. — Marie, vous avez fait la conquête de Pascal. 

Elle rit. 

BAROIS. — Du café ? 

MARIE. — Non, jamais. 

BAROIS. — Eh bien, voulez-vous me servir le mien, puisque vous êtes 
maîtresse de maison ? Une demi "tasse... C'est tout ce qu*on me permet 
maintenant... Merci. 



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L • E N F A N T 329 

Ils sourient, comme deux enfants qui jouent aux grandes 
personnes. 

BAROIS (brusquerie affectueuse). — Voyez-vous, Marie, depuis que vous 
êtes là, je me pose la même question : pourquoi a-t-elle désiré venir ? 

Un silence. 

BÂROIS (de sa voix chaude). — Oui, pourquoi ? 

r'^'^^larie ne sourit plus. Elle subit, sans un clignement de cil, le 
\ regard de Barois ; puis elle secoue la tête. Elle semble dire : 
« Non. Plus tard peut-être... Aujourd'hui, non. » 



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III 



Six semaines après. 

Aux bureaux du Semeur, dans le cabinet du Directeur. 

A LE SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION. -— L*article de M. Breil-Zoegef sur les 
;(>* instituteurs ? 

BAROIS (regardant l'heure). — Faîtes passer autre chose. 

Il se lève. 

LE SECRÉTAIRE. — C'est qu'il va y avoir quatre mois bientôt... 

BAROIS (debout). — Je ne dis pas le contraire. Mais je ne veux pas pu- 
blier ça, sous cette forme... II faudra que je voie Breil-Zoeger. 

LE SECRÉTAIRE. — Eh bien, l'article de Bernardin ? 

BAROIS. — Si vous voulez. 

LE SECRÉTAIRE. — Je voulais VOUS demander aussi ce qu'il faut répondre 
à Merlet. 

BAROIS. — Ça ne presse pas, mon ami. Je n'ai pas le temps ce soir. 
Nous verrons demain. 

Il prend son chapeau et son pardessus. 

/ En passant devant la gare d'Orsay, il lève la tête : 

/ — « (Juatre heures moins le quart... Je rentre tous les jours 

^n peu plus tôt... Je finirai par ne plus sortir de chez moi... 

I « Je finirai,,. Non ! puisqu'elle va partir dans trois semaines...» 

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L'ENFANT 331 

Une angoisse déchirante. Il hâte le pas. ii entrevoit un coin de 
son cabinet, et» sous la lampe, un front dans Tombre, une nuque 
caressée de lumière. 

Il sourit en marchant. 

— « Elle s'est installée là comme chez elle ! Ce petit air décidé, 
cette assurance, ces timidités I Et sachant toujours ce qu'elle 
veut... Elle m'en impose. Elle a quelque chose de sain, de parfai-* 
tement équiUbré : c'est un tout, un anneau fermé. \ 

« Non, je n'ai aucunement les sentiments d'un père... J'ai 
un sentiment paternel, ce qui n'est pas la même chose. Un père 
se sent une autorité, des droits. Rien de semblable. J'ai cinquante 
ans passés» elli» en a dix-huit : voilà ce qu'il y a de paternel entre 
nous. Ce que j'éprouve pour elle, au fond, c'est tout bêtement 
une inclination sentimentale, une sympathie... amoureuseM, 
Mais oui, pourquoi avoir peur des mots ?... » 

Il gravit l'escalier, allègrement. Il répète avec complaisance ; 

•^ « Une inclination amoureuse... » 

Le visage rond de Pascal. 

BAROIS. — Mademoiselle est là ? 

I^ASCAIm --^ Non, Monsieur. Mademoitelle n'est pas rentrée. 

Une déception ; puis une poignante tristesse : dans trois 
_senudnes,^çe,sera tous les jours amsî. 



MARIE. — Bonjour, Père. 

Elle entre, en toilette sombre, les joues fraîches, les yeux vifs* 

BAROIS (souriant de plaisir). — Comme vous rentrez tard aujourd'hui... 

II regrette déjà sa phrase : il vient d'apercevoir la tranche 
dorée du paroissien qu'elle dépose sur la cheminée, pour enlever 
son chapeau 

MARIE (simplement). — C'est le premier jour de la retraite.. 

Quelques minutes plus tard, elle revient portant deux années 
reliées du Semcor. Elle fait glisser sa charge sur le bureau. 

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332 JEAN BAROIS 

MARIE. — Voilà : j'aî fini. Qu est-ce que vous me donnerez, maintenant, 
père ? 

BAROIS. — Je ne sais pas. Qu'est-ce que vous désirez ? 

Le ton signifie : « Vous savez bien que je ne comprends rien 
à vos lectures. » 

MARIE (gaiement). — La suite. 

BAROIS. — Ce volume-là va jusqu'en décembre dernier. U n'y a eu que 
huit numéros depuis. (Se tournant vers un casier.) Ils sont là. Mais si 
vous ne voulez lire que mes articles, ce n'est pas le peine, je n'ai rien 
publié depuis janvier. (Il rit.) Vous devinez pourquoi ? 

> MARIE. — Est-ce que vraiment je vous empêche de travailler ? 

BAROIS (souriant). — Non, vous ne m'empêchez pas de travailler, ce 
n'est pas ça... Mais depuis que vousjBtftS là,,ifi.travaillft moins,. vftilà tmiL* 

Je n'en ai plus le même désir... 

^-~— — .. " - ' .... » 

Il la regarde. Hle^emble éprou ver un réel jttjnords. Cepen- 
dant, quelle importance pour elTë, qu'il écrive ou non ? Au 
contraire, elle devrait* se réjouir d'interrompre la production 
maudite... 

BAROIS (repris par la pensée du départ). — Je peux bien le dire. Vous 
avez mis dans ma vie quelque chose qui n'y était pas, dont je ne soup- 
çonnais même pas le prix... Une présence, une affection... Je parle de l'af- 
fection que je ressens, moi... (Elle esquisse une rectification, et rougit.) 
Enfin, il n'y a pas à dire : l'idée que vous allez bientôt me quitter, m'est 
très dure, très dure... 

MARIE (gentiment). — Je reviendrai... 

Il la remercie d'un sourire âgé. 

Un temps. 

BAROIS. — Je me suis attaché à vous, Marie, et pourtant vous m'êtes 
une énigme, vous êtes indéchiffrable ! 

Elle fronce les sourcils : sur la défensive. 

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L • E N F A N T 333 

BAROIS (montrant du doigt le paroissien). — Je sens qu'il y a là un 
abîme entre nous : je le sens tous les matins, quand je vous vois revenir de 
la messe... Et, à d autres moments, quand vous êtes ici, le soir, près de 
moi, recherchant dans le Semeur tout ce que j'ai écrit, lisant mes livres, 
demandant des explications, et les écoutant sans broncher comme si vous | 
étiez curiease de libre-pensée, — il me semble alors que vous n'êtes pas si j 
loin !... Ah, c'est vrai, je ne vous comprends pas... 

Marie est debout, le genou sur un fauteuil, les mains nouées 
sur sa jupe, le corps abandonné. Son regard seul est actif. Elle 
jette un coup d'œil aux Semeur qu'elle a rapportés, semble brus- 
quement prendre un parti, et se laisse glisser dans le fauteuil. 

MARIE. — J'ai voulu tout lire, d'abord.. 

Elle s'arrête. Sa voix alourdie marque la contraction de cette 
petite ame, au seuil de l'entretien toujours reculé. 

Barois rencontre son regard bleu : et il a l'intuition qu'elle s'est 
interrompue pour lancer vers Dieu un appel de courage. 

Il cherche à l'aider. 



BAROIS. — Si je comprenais seulement pourquoi vous avez désiré venir ? 

Elle le fixe, l'œil chargé de pensées. 
MARIE. 



— Par epnreu 



Il ne réprime pas son amertume. Elle s'empourpre et baisse 
les yeux : son front est rond comme un boucher. 

MARIE (vite). — Je veux être religieuse, père... 

Barois sursaute. Elle relève la tête. 

MARIE. — Je savais que vous aviez perdu la foi. Alors j'ai voulu vous 
connaître, vivre de votre vie, étudier vos œuvres, subir votre influence: 
c'était l'épreuve décisive de ma vocation... (Rèrement.) Et je suis contente 
d'être venue ! 

Long silence. 

BAROIS (morne). — Vous voulez être religieuse, Marie ? 

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334 JEAN BARQIS 

Il surprçnd alprs um certaine foçpn qu çlle 21 4f faurife : 
une crispation des Jèyre$»JéEW^^^^ et, e^ nvçmç tçi^p«. 

un rpgarjl <JUÎ se figç, asgurg, Jfj^grey nent ^^9 PiqVÇ< "W§ tçrpe 
çt sans vîç, 

BARQJS (soulevant le^ bras, d ^n gesrf;e las, s^ps U rtagaïdif)» "^ ^ J« «e 
m'y attendais guère... Je me disais :/< Pourquoi e^^^^lle Ifi ? ^ J fii Wt 
vingt hypothèses. Finalement je m'étais dit : * Elle va essayer de me con- 
vertir,., » 

Son rir« éclate, puéril, nerveux, trop vif. 

BAROIS (agacé). — Eh bien, ce n*aurait pas été si mal, pour une future 
religieuse ! 

Mm^ § wpris «en sérieux. Elle v* cherçbw son paroissien, le 
feuilleta, et le tend à ^gn père, 

BAROIS (lisant). --T « Je voudrais que vous fu8^îez tous comme moi ; 
mais chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu. » 

MARIB (souriant).' — Voua me croyez bien orgueilleuse! Si Dieu vous dési- 
rait pour lui, est-ce qu'il aurait besoin de moi ? C'est donc qu'il a d'autres 
vues sur vous... (Secouant la tête.) Non» non, chacun cherche son devoir 
où il peut. Moi j'ai le bonheur de l'avoir trouvé devant moi, simple et 
facile. Vous pas. Je vous plains... (Hésitation.) Je ne p^ux que vous plain- 
dre, père... Mais essayer, moù de vous convertir, vous ! 

BAROIS. — Et vous n'avez pas craint, en soumettant votre foi à mon 
influence... 

Marie secoue la tête. " v 

MARIE. — D'abord, je savais bien que si vous aviez ces idées-là, c'était, 
comment dire,., r-^ d'une façon élevée... On ne peut pas vous en vouloir.. 

BAROIS. — Comment le saviez-vous ? 

MARIE* --- Je le savais* 

lARoii (pria d*unf puriwîrt 4tr«npf)i **- Ç wt yotr^ m4ir% m^n* * 

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[.•ENFANT 335 

JVferie rpugît bnnsqpçment et fait un imperceptible ?igne 
d'assentiment. 

Il n'insiste pas. 

n y^ vçrs sa bibliothèque, Toyvrç, çt, pçpsif, m^^^ quelques 
volumes. 

9A99l^y ~ Voyon^! Marie.., Vwuç »vez lu ; /^ rqif<m de m fm ÇWf. 
jïVut articles qm sn suivent ? 

MABIfi. — Oui. 

BAROIS. — Et ça : Le dogme devant la science ?... Et ça : Les origines 
comparées des religions ?... 

MARIE, — Oui. 

BAROIS (repouspnt le battant vitré). — Vous avez lu tout qj, en y appli-* 
quant votre esprit, — et ce que vous aviez cru vrai jusquo-Ià ne vous a 
pas semblé... 

Il voudrait dire : « Vo us ne me ferez pas croire que tout le 
lâbeuf d une vie comme larntênhgrT^^plftTfeifc combattre la 
religion par des arguments précis, puisse se briser contre votre 
joTT Stani r> 

Maïs il s'arrête : il vient de reconnaître le sourire et le regard 
butés de Marie. 

MARIE (cherchant à formuler sa pensée). — Mais, père, si ma certitude 
était à la merci des objections, ce ne serait plus une certitude,. . 

Çlk ^pu^rit. naïyçm^nt Ç^^f^ tpi§- Et Barois entreypij une 
vprjté pçcHycbplpçique» 

Il ppnsp ; 

— ^< Une certitude qui n'offre pas de prise aux objections.^. 
Qu'est-ce qu*!ellp veut dire ? Que les difpcuj|és de la rpli yon 
.^JÎÊJteuïerit, Dââ exister po^r eUeTparc^ qu iPe ^pps|è4ç, g jgnpr/j 
une ce rtitude ? Ce qui veut dire qu elle a mis d avance sa foi 
àu'-dessus de tqut rfÛ5onppn}çiit ; et q^e^ nfieme ^i sa raison se 
lissait cpîiv^inçre par les obieçtioq^^ sa foi n*eji_seyyit ^as même 
jdSsaiu:lCilpftrgftjçiu ellft W à u m duêUêt ^tiuiêutmntM \- 

*J!ju^. eA{|ntiii»é«j6t.in|ykU()u|blt I »... . 

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336 JEAN BAROIS 

BAROIS (doucement). — Maïs cette certitude, Marie, sur quoi donc 
l*asseyez-'Vous si solidement ? 

Elle se contracte ; mais elle ne veut pas se dérober. 

MARIE. — Quand on a éprouvé ce que j'ai éprouvé, père... Je ne sais 
pas comment vous dire... La présence même de Dieu... Dieu qui pénètre 
lame, qui l'inonde d*amour, de bonheur... Ah, quand on a éprouvé ça, 
ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, tous ces raisonnements que vous écha- 
faudez pour vous prouver à vous même que votre âme n'est pas immortelle, 
qu'elle n'est pas une parcelle de Dieu, tous vos raisonnements, père... ! 
(Un sourire souverain...) 

Barois ne répond pas. 
Il pense : 

— « Ce que fat éprouvé,.. Là-contre, il n'y a rien à faire, il 
n'y aura jamais rien à faire ! 
''){ «• Si seulen ^ent je pouvais ppf^eçhpr qu'elle ne prenn e }}ne. 
^ÇgsolutionJrr^paxaEle.^ » 

BAROIS. — Est-ce qu« votre mère vous encourage dans cette voie ? 

Marie baisse la tête avec une expression douloureuse et têtue. 
BAROIS (stupéfait). — Comment ? Vous ne lui avez rien dit encore ? 

Marie ne répond pas. 
BAROIS. — Mais pourquoi ? Vous pensez donc qu'elle s'y opposerait ? 

Un temps. 

BAROIS. — Voilà le meilleur des avertissements : il est en vous-même.. 
Quel que soit votre désir d'être religieuse, vous sentez, devant une pareille 
décision, tant de chagrins à franchir, que vous n'avez même pas osé... 

MARIE (prête à pleurer). — Pourquoi lui aurais-je fait cette peine dès 
maintenant ? J'ai pitié. Maman n'a jamais été heureuse... 

Elle a parlé vite, sans réfléchir. Elle rougit. 

Barois ne semble pas avoir compris. Il se penche vers elle. 

BAROIS. — Marie, écoutez- moi... Je ne veux pas discuter avec vous ; 

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^ 



\- 

L'ENFANT 337 

il ne s'agit pas de votre foi. Vous avez lu dans mes articles tous les argu- 
ments que je pourrais développer; ils ne vous ont pas convaincue, — 
n en parlons plus... 

(Longue aspiration.) Vous voyez, ce n'e* pas le libre-penseur qui 
parle... C'est simplement l'homme de cinquante ans, l'homme de bon 
sens, qui a vu des idées se modifier au cours d'une même vie ! S'engager» 
à vingt ans, se lier pour toujours... Quelle folie ! Des serments éternels \\ 
Songez à tout ce qui peut encore se passer en vous et que vous ne soup- 
çonnez pas, à tout ce que Tâge, et la réflexion, et les circonstances, pour- / 
ront modifier... / 

Geste de Marie : « Oh, je suis bien sûre de moi ! ^ 

BAROIS. — Mais rien que votre atavisme devrait vous faire frémir d'in- 
quiétude ! Tous les instincts qui m'ont affranchi, moi, quand j'avais 
votre âge, ils sont en vous, quoi que vous fassiez, plus ou moins obscurs, 
plus ou moins matés, mais ils sont, et ils peuvent remonter brusquement 
à la surface et bouleverser votre vie ! 

Voyons, Marie, comment pouvez-vous affirmer que vous ne douterez 
pas ? Pouvez-vous soutenir que vous n'ayez jamais eu un seul doute ? 
Rentrez en vous, voyons... Il n'est pas possible que jusqu'ici... (Il montre 
les tomes du Semeur.) Aucun, aucun doute ne vous a frôlée ? 

MARIE. — Aucun, je vous assure... Jamais. 



^ 



Ses yeux brillent de candeur. Il la considère en silence. 
Un temps. 



MARIE. — Non, le monde est trop vide... Rien n'est grand, rien^jie 
dure... ^ ' '""' 



BAROIS. — Croyez-vous qu'il n'y ait pas de place sur terre pour un cœur 
qui veut s'agrandir ? 

Elle l'examine longuement, avec respect, avec compassion. 

MARIE. — Oui, père, j'ai souvent pensé à vous, depuis que je suis ici... 
Vous n'avez pas eu la chance de connaître la grâce, vous n'avez pas senti ce 
que c'est qu'un regard de Dieu : et pourtant vous êtes bon, et juste. 
Mais comme vous avez dû vous donner du mal ! C'est tellement plus 
simple d'être bon pour l'amour de Dieu ! 

BAROIS. — Croyez-vous qu'il soit plus beau d'abdiquer toutes les respon- 

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^ 



338 JEAN BAROIS 

sabilités, tout le labeur de I4 vie, de j'en remettre une fob pour toujours 
à^une règle monastique, ~ plutôt que de prendre courageusement la 
tâche qui se présente, et de I accomplir, par les chemins de tout le monde > 
Ce que vous désirez, c'est un suicide de U pensée et de l'action ! 

MARIE (souriant k son rêvd). -^ Le don d« soi.*» 

g4R0{|». -^ Ah» qu'est^'ce qu'il est, ce don de soi, au seuil d'une vie qtii 
sera dur^» comme toute vie humaine, si ce n'est le sacrifice des devoirs 
les plus élémentaires ? Et ne vantez pas les mérites de la soumission ! 
c'est un anesthésiant qui endort la douleur à mesure qu'elle la cause. Vous 
êtes jeune, ardente, intelligente, et vous aspire? au néant de la vie con- 
templative î Est-ce digne de vous ? 

MARIE. — Vous parlée comme tous les autres ; vous ne pouvez pas 
deviner... (S'exaltant avec des réminiscences.) Je suis une privil^ée, 
cela crée des devoirs.. Toutes ne scmt pas appelées ; mus celles que Dieu 
choisit, doivent se donner sans restriction. Elles sont le rachat de tous 
ceux qui vivent en («sant à Dieu la plus petite part possible... et de ceux 
qui ne lui en font pas du tout... 

BAROIS (brusque). — C'est ma rançon que vous voulez payer ? 

MARIE. — Je ne vous demande pas de me comprendre, père... 

Oui» ces vœux, ils acquittent un peu la dette de la famille, ils réparent 
un peu... ce que vous avez pu laire par vos livres... (Tendrement.) Et qui 
sait si cette vocation n'a pas été voulue par Dieu, en échange d'une ame 
qui est bçUe, très belle, et qui, sans ça, serait damnée ? 



k 



^n regard est devenu une surface plate et dure où le regard 
'd'autrui, où l'interrogation et le doute d'autrui, ne pénètrent 
plus. ^ 



Barpis pense ; — n 

/ — « Quelle religion, celle qui peut amener des cerveaux 1 
/humains à un tel écart de la réafité, et les v taire tenir ! .-.J 

' — -«• Ça ne repose sur rien... Le plus humble bon sens en aurait 
raison, si les esprits ne se trouvaient pas d'avance préparés 
par des siècles de servitude sereine... 

« Ça mijote dans les âmes d'enfants, tenu à feu doux par les 
surexçitatipns du catéchisme, les communions brûlantes... Ça 



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L E N F A N T 339 

monte à un tel degré de chaleur artificielle qu'une vie toute entière 

peut en être réchauffée I... 

^^ ^A c*€^t\^ qti<> Marie trouve cet équilibre qui fait mon ad mi^ 
"^ (y^^ Lration depuis que je la vois y^v*-^ > [""^ 

'^A j «Dans combien d années, après combien de générations 

Xjé^i J hésitantes, la vérité scientifique donnera-t-elle cet apaisement 
' • ' -'^ total ? 

« Jamais peut-être... » 






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IV 



« A Monsieur MarcElie Luce, Auteuil. 



« Mon cher ami, 

« Je pensai$ vous rencontrer cet après-midi à notre réunion, et vous 
annoncer que je profite des vacances de Pâques pour faire une absence de 
quinze jours. J'ai tant de questions à régler avant de quitter Paris que je 
ne suis pas sûr de pouvoir aller vous serrer la main. 

« J aurais eu pourtant bien des choses à vous dire. J'ai passé, ces der- 
nières semaines, par des émotions bien inattendues, bien cruelles. 

« Ma fille désire entrer au couvent... 

« Vous imaginez ce que j'ai pu éprouver. Rien ne me le laissait soupçonner. 
Au contraire, l'intérêt qu'elle avait pris, depuis son arrivée, à lire tout ce 
qui porte atteinte au catholiscisme, me faisait illusion. Je vous en ai parlé 
déjà. Je me trompais étrangement. Le sentiment religieux a pris chez elle 
une forme qui le rend invulnérable à nos raisonnements. Je crois que sa 
nature résolue et intuitive a souffert de la vie de province, et qu'elle s'est 
défendue en se donnant une activité intérieure démesurée. La religion 
dogmatique de l'Eglise n'est plus pour elle qu'un cadre, précis mais large, 
dans lequel son sentiment personnel s'est exagérément développé ; et ce 
qui domine aujourd'hui sa sensibilité, ce n*est pas le dogme, c est l'élan 
spontané de sa petite âme vers l'infini, — et rillusion Qu'elle l'embrasse ! 

« Il n*est pas douteux, qu'avec le fond de santé et l'intelligence claire 
qu'elle possède, sa croyance d'enfant eût pu évoluer si elle avait attaché 
au dogme l'importance qu'elle accorde aux aspects sentimentaux de la foi. 
Mais il n'en est rien. Et l'état mystique où elle atteint aujourd'hui est 
autoritatif, au point de lui donner une certitude absolument irréfutable 
du monde spirituel. 

« Nous qui sommes habitués à plier notre sensibilité au travail de notre 
raison, nous n'avons aucune idée de ces certitudes-là. Marie a éprouvé le 
contact de Dieu, et nous sommes aussi désarmés devant une auto-sugges- 
tion de cette espèce, que nous sommes impuissants à convaincre un malade 



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L'ENFANT 341 

de l'Irréalité de ses hallucinations. Rien ne fera comprendre à Marie, que 
ce milieu surnaturel où elle a projeté le meilleur d'elle-même (et que ses 
dispositions extatiques lui permettent de percevoir nettement) n'est qu'un 
mirage, un égarement de sa sensibilité, un conte de magicien qu'elle se 
répète à elle-même depuis des années. 

^ Mon cher ami, je sais que vous ne m'approuverez pas. Mais en présence 
de cette situation sens issue, les dispositions où vous m'aviez laissé, les 
conseils que vous m'aviez donnés pour amener cette enfant à substituer 
progressivement une vérité féconde à son erreur, m'ont paru sans objet. 
J'ai vu mon impuissance à la convaincre, et en même temps, quelle force 
elle puise à se tromper. Elle m'est apparue façonnée par la religion et pour 
la religion... Devant un ensemble si fort, j*ai reculé... Une telle foi, c'est 
évidemment un mensonge, mais c'est aussi du bonheur humain : son i 
bonheur I Vous êtes père — et plus que moi ; vous me comprendrez peut- , 
être. Autrefois j'aurais dit : la vérité d'abord, fût-ce au prix de la souf-/ 
france. Aujourd'hui je ne sais pas, je ne peux plus dire de même. Je me 
tais, et je crois l'aimer plus en me taisant, malgré mon chagrin, qu'en 
m'acfaarnant à détruire ce qui est le secret de son activité. 

^ J'ai obtenu de passer encore les vacances de Pâques avec elle. Ce 
séjour, qui aura été dans ma vie quelque chose d'inattendu et de délicieux, 
je veux le finir comme un beau rêve, par un voyage dans un pays de lumi^e 
et de fleurs. 

« Nous partons après-demain pour les lacs italiens. 

« A mon retour, je sais d'avance l'amertume que je trouverai jk ma soli- 
tude. Je ne veux pas y penser. J'aurai bien besoin de vous, et je sais que 
vous ne vous refuserez pas : c'est la pensée consolante qui me permettra 
de revenir seul. 

« Au revoir, mon grand et cher ami. Je vous serre la main très affectueu- 
sement. 

Barois. » 



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A Palknza. 

Avril. Six heurts du soir. 

Ujie barque pkte sur Teau. 

Marie et Barois ^nt asûs k Tarrière, cote à côte» tournant le 
dos k la vîUe, dont raoïmatlon ne les atteint plus* 

Autour d^eux« le lac palpite k peine. Un gliaseinent mou et 
lebt, dans une lumière gris^ k là rois intense et voilée. La lune 
est si haut dans le ciel qu'il faudrait renverser la tête pour la 
voir ; son éclat, diâus dans la buée, isole la barque au centre 
d'une immensité silencieuse et blême. 

A Tavant, le torse du rameur s^indine et se relève ; la cbemiae» 
le pantalon de toile, forment deux clartés nébuleuses * son visage, 
ses mains, ses pieds nus, sont noirs comme ceux d'une icône. 

Barois ne peut détacher sa pensée de la séparation prochaine. 

Marie, le iront renversé, hors du temps et de l'espace, diluant 
son âme dans la fluidité du ciel et de l'eau, s'enivre, comme s'il 
n'y avait plus rien entre elle et Dieu. 

Soudain, une bouffée odorante, chaude comme Thaleine d'une 
bouche : les roses, les giroflées, les iris, les citronniers, les euca- 
lyptus de l'ile San Giovanni. La main de Barois cherche celle de 
Marie, qui, penchée en arrière, laisse traîner dans le sillage son 
bras nu ; la fraîcheur résistante de l'eau encercle leurs deux 
poignets. 

Sept coups sonnent k un campanile ; sur l'autre rive, un 
écho répète les sept coups, durement, comme un gong. 

Us reviennent vers Pallanza. 

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L'ENFANT 343 

Julie les attend sous le péristyle, deux dépêches à la main: 
Mme Pasquelin vient de mourir. 



Neuf heures, le même soir. 

Baroîs, ayant touclé ^ mafle, §*acçQude au balcon de sa 
chambre. 

Devant Iw, le Iaç couleur de perle. Au-<Iessous de lui, la 
place : une vie désordonnée : des chants, un çrçbestrei des trompes 
de tramways, un bruit de foire. 

Un gros vapeur illuminé verse sa fourmillière sur le ponton. 

— « Pauvre petite... Ces quinze iours qu'elle m*ft donnés... 
Ah !... Ce que je vais me sentir seul.». » 

Le vapeur» d'un cpup^ s'éteint. H était sombre et semé de 
lumières ; 3 devient bUôichâtre et percé de troqs noirs» comme 
une carcasse abandonnée. Il tremblote lourdement au clapotis de 
l'eau, et le peu de vie qui lui reste s*exbale duns le panache hési- 
tant de sa fumée. 



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344 JEAN BAROIS 



A Buis. 



Veillée mortuaire : deux cierges ; le lit ; les cornettes des 
religieuses. 

Cécile, épuisée par un long agenouillement, est prostrée dans 
un fauteuil. Ses paupières irritées se ferment à demi : sa pen- 
sée s'évade, s*élance au-devant de Marie : 

« A l'aube, elle sera là, je ne serai plus seule... » 

Mais, au fond d'elle-même, sa pensée est : « A laube, ils 
seront là... » 

Elle se remémore ce qu'elle a appris sur Jean, par sa fille, par 
Julie. Elle se passe la main sur le visage. 

— « 11 va me trouver changée... » 

Elle ne Ta pas revu depuis dix-huit ans, et soudain son image 
surgit, dans l'épanouissement de la trentaine... 

Elle se lève précipitamment ; et, pour ne plus penser qu'à la 
morte, elle retourne s'agenouiller au bord du lit. 



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L'ENFANT 343 



Depuis son arrivée à Buis, Barois n a pas quitté sa chambre 
d'hôtel. 

Une moisissure, qui tombe sur les épaules, suinte des murs 
comme un brouillard. 

Il est resté assis tout le jour devant son feu, les joues brûlantes, 
le dos transi, tournant entre ses doigts la lettre de Marie : 



« Mon cher Père, 

« Le service a lieu demain matin, mais maman vous demande de ne pas 
y assister. Elle a été sensible à votre sympathie et elle me charge de vous 
dire que si vous êtes encore à Buis demain, elle sera heureuse de vous re- 
mercier elle-même de ce que vous avez fait pour moi. Venez à six heures, 
il nV aura plus personne. 

« Je vous emorasse tristement. 

Marie. » 



La nuit tombée, Barois n'y tient plus, et se gHsse dehors. 

D'abord la ville basse, comme s'il fuyait le coin qui l'attire. 
La vie paisible des rues, le soir ; les étalages qu'on rentre, auto- 
matiquement, depuis un demi-siècle ; le même vacarme sur le 
passage de l'omnibus branlant ; les mêmes enseignes, grinçant 
aux mêmes angles... Tant de fixité I... 

Il remonte maintenant vers l'église. Il ne se souvenait pas que 
la pente fût si raide. Essoufflé, le cœur battant, il passe devant le 
presbytère, il arrive à sa rue... 

Elle est déserte. Un courant d'air glacé la balaye toujours* 
La maison de la grand*mère Barois... Une à une, les fenêtres 
des chambres, celle où il couchait, celle où son père est mort... 
Le grand portûl : A LOUER. Et, debout, le beffroi noir. 

Puis, quelaues pas : la maison des Pasquelin. 

Cécile est là, avec Marie... Marie, qui va demeurer ici main- 
tenant I 

Cette lueur derrière les volets, le corps sans doute.- 



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346 JEAN BAROIS 

Il s'immobilise, envahi par son enfance... 

L'horloge du clocher... Il sourit ; les larmes lui viennent aux 
yeux. 

Autour de lui, la. bise impitoyable ; il relève en frissonnant le 
col Ae son pardessus d'halie» 

Puis, grelottant, il regagne son hôtel. 

Le feu s'est éteint. On le rallume. U aUooge ks kmlits vers la 
e flambée. Le pané danse ilans les fluaiaes : l'abbé Joziers, 

ks fiaoçsilloBu^^ 
« Je me suis marié comme un imbécile !... » 

U tremble de froid, d'angoisse. Des souvenirs l'accablent. 
« C'est difficile, de vivre... » 




Le lendemain ; six heures du 

Barois, rongé de fièvre, toussotant, arrive devant la porte close 
des Pasquelin. 

Le même timbre, les mêmes socques de la servante sur le 
carrelage. Un mot de province lui vient aux lèvres : la coutume 
d'une maison... 

Dans le p^it salas, Cédle, en ooir, est rnssiae s«us la lampe, 
devant une pile de ifaire-tMiit. 

U k f ecDsnait si nal qu'il n'a pas Ae pcîne â être camme un 
tu 



BAROIS. — J'ai bien compati k votre «diagria... 

£Ue s'est levée. £tte Le regaorde x eUe ne s'attendbk pes à cette 
maigreur ; et, dans la physioBU>iiiie qnelque ctio9t ^l'inconnu la 
dénouteu 

CÉCILE. — Menet Jean. 

Elle tend k gnaixi. fi la 9tm «vec une 4|^8ion polie, comme 
à des dbsèqucs. 

Il est surpris qu'elle ait tant changé ; il n'avait pas réfléchi 
qu'eik conbnmvt, depuis ^x4iuit «ns, à vivre, «on à un, les 



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L'ENFANT 347 

mêmes jours que lui. C'est bien elle, cependant : le front bombé, 
le regard inégal, ce zézayement intimidé... Tout à Theure, il ne 
rimaginait même pas : et maintenant, il ne conçoit pas qu'elle 
aurait pu se faner autrement. 
Marie rompt le silence: 

MARIE. — Prenez ce fauteuil, père. 

CÉCILE (s 'asseyant). — Je vous remercie de la façon dont vous avez reçu 
Marie... Vous avez été très bon pour elle, je vous remercie. 

BÂROis (machinalement). — Cétaît tout naturel. 

U rougit aussitôt* 

BAROis. — Est-ce que votre mère s*est vu mourir 7 

CÉCILE. — Non* Elle avait tant de fois reçu les sacrements depuis sa 
première attaque... D'ailleurs, le dernier jour, elle n'avait plus sa tête, la 
paralysie gagnait. (Pleurant.) Elle n'a reconnu personne. 

Cette voix larmoyante réveille en lui une résonnance inat- 
tendue. 

MARIE. — Maman, il faudrait donner à père une des dernières photo- 
graphies de grand'mère ? 

Cécile jette un regard biais vers Jean, qui a baissé le front. 

CÉCILE (hésitation). — Si tu veux, mon enfant- 

. îls restent seuls. 
i Ce tête-à-tête, dans ce cadre... 

I Leurs regards se croisent, se fuient. Ensemble, obscurément, 
us espèrent le mot d'oubli, d'amitié... 

I Mais la porte s'ouvre. De nouveau Marie est entre eux. 
/ La minute est passée. 

fls peuvefnt se séparer, maintenant, ris Yionft ^his rien à se dire. 

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VI 



« Paris, le 25 avril. 



<< Je m'adresse à Mademoiselle pour lui annoncer que depuis son retour. 
Monsieur est bien malade d'une pleurésie. Il est si faible qu'il ne parle 
presque plus. Le médecin est revenu ce matin avec deux autres ; ils sont 
restés longtemps auprès de Monsieur, ils ont dit qu'ils enverraient une 
garde, et ils m*ont demandé si Monsieur avait de la famille. 

« Je crois bien faire en prévenant Mademoiselle, 

« Votre serviteur dévoué, 
Pascal. » 



Deux jours après. Le soir. 

Marie est dans la chambre de Barois, avec le médecin. 

Cécile est assise sur la banquette du vestibule. Rien ne la 
retenant plus à Buis, elle a voulu accompagner sa fille à Paris. 
Mais devant la gravité du mal, Marie s'est réinstallée chez son 
père. Et Cécile, déracinée, s'est cloîtrée dans la chambre d'une 
pension voisine, d'où elle ne sort que pour venir aux nouvelles. 

Le médecin paraît, suivi de Marie. 

MARIE. — Revenez vite, docteur, ne nous laissez pas seuls... 

Ses traits sont décomposés. Elle s'effondre sur l'épaule de sa 
mère. 
Cécile B*ose plus interroger. 



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L'ENFANT 349 

MARIE. — II a changé, depuis midi, dune façon effrayante. Le docteur 
ne répond plus de rien» II a demandé une autre consultation, pour ce soir 
II ne veut pas essayer une nouvelle ponction, sans l'avis des autres... 

CÉCILE (voix brisée). — Il souffre ? 

^ MARIE. — Un peu moins, (Sanglotant,) La garde dit que c'est mauvais 
signe.*. Ahp laissez, ça me fait du bien de pleurer ! Cest affreux,.. Il m'a 

appelée tout à l 'heure,,. Il a prononcé votre nom, deux fois... 

Un silence, 

MARJE (brusquement), — Maman, entrez le voir*». 



4 



Cécile ne résiste pas ; c*est la dernière fois, la mort est dans la 
maison. Elle est épouvantée de cet irréparable qui va sceller leur 
rupture pour réternité* 
^Jamais elle n*a si douloureusement senti ses torts,. \ 

Elle traverse, en évitant de regarder, le cabinet de travail ; 
elle entre dans la chambre ; elle aperçoit le lit, le visage livide. 

II ouvre les yeiix et la reconnaît sans la moindre surprise. Elle 
saisit sa main, elle veut y mettre ses lèvres. Mars il Tattire, il se 
soulève vers elle, et la regarde jusqu'au fond des yeux, avec 
désespoir. 

BAROis, — Cécile, tu sais, je vais mourir... 

Elle secoue la tête, crispant sa volonté pour ne pas fondre en 
larmes. 

Mais l*infirmicre sVpproche avec des ventouses. 

Pascal soutient le corps. Marie écarte les plaques dWate, 
Ils sont tous trois penchés sur le malade. Cécile aperçoit un peu 
de chair pâle. 

Elle s*est reculée. Elle est là, en visiteuse, avec son voile de 
crêpe, ses gants noirs. Un accablement sans borne... 

Elle gagne la j^orte, jette un dernier regard vers le lit» et sVn- 
fuit en sanglotant. 



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350 JEAN BAROIS 



Trois semaines phis tard. 

Barois est dans son bureau, étendu sous une couverture. Il 
fixe avec anxiété BmL-Zoeger, debout devant lui. 

ZOEGER. — Nous y étions tous. 

BAROIS. -** Qui conduisait le deuil ? 

ZOEGER. — Le père Crestcîl, en colonel. 

BAROIS. — Ah, il avait encore son père ? Il n'en parlait jamais... 

ZOEGER. — Tout était mystérieux dans sa vie* 

BAROIS. — Et tu ne sais toujours pas ce qu'il allait faire à Genève ? 

ZOEGER. — Non. Mais je suppose qu'il allait se tuer, simplement II 
devait logiquement en arriver "là... (Un temps.) Des détails poignants : 
tl avait brûlé tout ce qui pouvait le faire reconnaître : il s'était même rasé 
la moustache, en wagon 1 La police a mis quatre jours k retrouver son 
identité... Hein ? cette hantise, non seulement de mourir, mais de dispa- 
,raître... 

BAROIS (les yeux pleins de larmes).. — Ah» mon pauvre ami, que la vie 
est... 

Il n'achève pas. Breil-Zoeger ne répand rien ; de son œil 
jaune, il mesure les ravages de la pleurésie. 

Barois avait des cheveux noirs, emmêlés ; beaucoup sont 
tombés, en quelques jours. Les yeux sont creusés, le regard est 
las, les paupières alourdies ; le corps se tasse au fond de la chaise- 
longue. Les mains reposent, molles. 

BAROIS (triste sourire). — Tu me trouves changé ? 

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-=^ 






L'ENFANT 


35» 


} ' 


ZOEGER (de sa voix douce et coupante). — Ouï. 




l 


Un silence. 







BAROIS. — J*ai été très touché, vois-t«, très totické... " 

Breil-Zoeger Texamine froidement, sans répondre. Puis il se 
lève po«ir partir. 

ZOEGfeR. — WohbRiiith s'eit chargé àt Farticle nécrologî<|ue. Je k» dirai 
de te l'apporter. 

BAROIS» — Non, je t*assure, je ne peux encore m'occupa* de rien. Prends 
toutes les décisions.- Avant de t'en aller, Youdrais-tu me donner un 
tome du Semeur... 1900, le deuxième semestre... Merci. 



Resté seul, il feuilleté le volume avec une préoccupation mala* 
dive. Enfin il retrouve cet afticle dont le souvenir Tobsède ; il 
le parcourt ; puis, lentement* il reït k dernière pige : 

« Pourquoi craindre la mort ? Est-^lle si différente de la vie ?,^Qtte 
exîstenceju^qu jui jMSsege incessant d'un état à un autre s la mort n'est 
qu^ùiiiTu^amj^hBu^on dé plus. Pourquoi la craindre ? Qu'y a-t^îT^ 
redoutaBle à cesser d'être ce tout, momentanément cordonné, que nous 
sommes ? Comment peut-on s'effrayer d'une restitution de nos éléments 
au milieu inorganique, puisque c'est en même temps un retour assuré à 
l'inconscience ? 

« Pour moi, depuis que j'ai compris le néant qui m'attend, le problème 
de la mort n*asiste plus. J'ai mèmeé.» |Jaisir.«< à penser que ma persannalité 
n'est pas durable... Et la certitude que ma vie est limitée, .é augmente singu- 
lièrement le goût... que j'y prends... » 

Il laisse retomber le livre sur ses genoux. Il est écrasé par ce 
qu'il a osé écrire* jadis^ font savmr,,. 











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352 JEAN BAROIS 



Pascal ouvre la porte. 
Cécile parait, suivie de Marie. 

MARIE. — G>ininent vous trouvez-vous, père, aujourd'hui ? 

BAROIS. — Mieux, mieux.*. Bonjour Cécile. Vous êtes bonne de venir 
me voir. 

Marie se penche. 

Il Tembrasse, et s'adresse à elle, en souriant. 

BAROIS. — ' La maladie nous apprend combien nous avons besoin des 
autres... 

Cécile s'est assise sur le bord d'un fauteuil. Le jour l'éclairé 
durement. Barois remarque son visage bouleversé. 

Marie reste debout, contre la fenêtre ; elle aussi, a pleuré. 

MARIE (répondant au regard de Barois). — Père, j'ai parlé à maman 
de ma vocation religieuse... Je lui ai dit que vous consentiez... 

BAROIS (vivement). — Moi, Marie ?... Mais je n'ai pas à consentir ! 

Cécile fait un mouvement. 

CECILE. — Vous avez connu le projet de Marie avant moi, Jean. Elst-il 
possible que vous ne l'en ayiez pas détournée ? 

MARIE (fixant Barois). — Dites tout ce que vous pensez, père I 

Il fait un efiort pour rassembler ses idées. 

BAROIS (à Cécile). — Je lui ai fait des objections. Une telle vocation est 
trop loin de moi pour que je puisse comprendre... Mais j'ai trouvé Marie 
si résolue*., et, d'avance, si heureuse... 

Il ne peut s'expliquer davantage sans rouvrir des blessures 
dont il respecte maintenant les cicatrices ; et il regarde tristement 
sa femme et sa fille, qui souffrent l'une par l'autre. 



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L'ENFANT 353 

Marie est toujours debout ; le regard est terne ; die tend son 
front, où la pensée semble volontairement figée. 

Une image s'impose à Barois : Cécile, l'année de la rupture... 

Et c'est alors qu'il découvre combien Cécile a changé : plus 

rien d'obstiné, rien dmerte : une douleur qui palpite... Les 

larmes coulent sur ses joues. Un atroce débat la divise ; rinstjnçt 

^se révolte contre la^foi ; elle^ne peut se résoudre" a livrer son 

%ntant, nSine à Dieu. 

CÉCILE (dont le cœur éclate). — Ah, vous avez cédé, vous, mais ça ne 
vous est pas difficile ! Qu'elle soit avec moi à Buis, ou bien qu'elle soit 
dans un couvent... (Zézayant.) Mais moi, si seule aujourd'hui, qu'est-ce 
que vous voulez que je devienne, si elle s'en va ?... 

Marie esquisse un geste involontaire ; ses yeux vont de l'un à 
l'autre... 

Ils ont compris, tous les deux, et se détournent. 

Un silence. 



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L'AGE CRITIQUE 



" Nostra vita a che val ? ** 
Leopardi. 



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Dix-huit mois plus tard. 

Aux bureaux du Semeur, un jeudi, jour de réception du Direc- 
teur. 

Barois, dans son cabinet, avec Portai. 

PORTAL. — Vous y écrivez moins souvent. 

BAROIS. — C est vrai, mais je n'ai pas la fatuité de croire que ce soit la 
vraie cause... D'autant que le Semeur s'est renouvelé, et que nous avons 
maintenant quelques jeunes, de premier ordre. 

PORTAL. — Parbleu, vous avez contre vous, la réaction nouvelle. Dans 
tous les domaines, c'est le même recul. 

Barois s'approche frileusement du brasier de coke, et s'assied 
dans la chemmée, les épaules basses, les coudes sur les genoux. 

BAROIS. — La mode n'y est plus ; ça tourne, c'est la loi de la vie. On n'a 
qu'un temps... (Il tend ses mains au foyer.) Moi-même, quand j'écris 
maintenant, je n'ai plus la spontanéité d'autrefois 1 J'y mets la même 
conviction, mais, comment dire, malgré moi, par te seul effet du temps 
qui s'est écoulé, cette sincérité est devenue quelque chose de tout fait, 
un outil, un procédé... 

Pause. 

PORTAL (enjoué). — Et votre enquête sur la jeunesse ? Vous ne l'aban- 
donnez pas, je pense ? 

BAROIS. — Non, j'attends même aujourd'hui une visite à ce sujet. (Las.) 
Mais, au fond, j'ai eu tort d'entreprendre ca ; les jeunes sont des énigmes 
pour moi. Voilà plus d'un mois que je n ai touché à cet article... 

Il est vrai que mon déménagement m'a mis en retard pour tout. 



J 



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358 JEAN BAROIS 

PORTAL. — Vous êtes tout à fait installé ? 

BAROIS (assombri). — A peu près... 

(Il se dirige vers la croisée.) Tenez, vous voyez, là-haut, ces trois fenê- 
tres ?... Ça n*est pas grand, mais je m*y ferai. Mon appartement était 
vraiment devenu trop lourd. (Souriant.) Les affaires ne sont pas brillantes... 

(Il continue, avec la visible satisfaction de confier les détails de son exis- 
tence.) En somme, mon cher» j'ai eu de la chance de trouver ça dans la 
maison I Les jours de brouillard, ou même d'humidité, j*étais obligé de 
rester confiné chez moi. Tandis que, dt U^haut, vous ocMliprtnez... en me 
couvrant bien... je peux toujours descendre jusqu*ici^. 

PORTAL (gagnant la porte). — Allons, je viendrai vous surprendre un 
de ces soirs ; nous bavarderons... 

BAROIS. — Oui, comme autrefois... 



Resté seul, il regarde le feu. Puis il se lève, cherche des papiers 
dans un carton, et s'installe à son bureau. 



(^elques minutes. 

Il griffonne dans les marges. 

Brusquement il repousse les feuillets» et sonne. 

BAROIS (au garçon). — Voulez-vous voir si M. Dalier est à la rédaction ? 

Peu après, entre un jeune homme de vingt-cinq ans. 

Dalier : petit, les jambes courtes» mais le buste dilaté ; la tête 
forte. 

Visage blanc et mai^e, entièrement rasé. Lèvres fines, un peu 
dédaigneuses. Lorgnon. 



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LAGE CRITIQUE 359 

BAtoh Yetiytilûppe d'un coup d'œil, et se renverse légèrement 
en arrière. 

BAROis. — Je viens de parcourir votre article, mon ami. Ça ne va pas, 
mais pat du tout».* (Mouvement de Dalier.) Je ne dis pas qu'il soit mal 
construit : mais il ne peut pas être publié tel quel, dans notre revue. 

Dalier debout : surpris, réservé. 

Barois choisit quelques feuilles et les lui tend. 

BAROIS. — ^ Tenez... Si c'est là votre conception personnelle du senti- 
ment religieux* tant pis pour vous. Le Semeur ne peut pas s'en faire l'écho. 

DALlfiR. — Mais» monsieur, je ne comprends pas ; c'est bien dans ce 
sens-là que M. Breil-Zoeger m'avait dit«.« 

BAROIS (brusquerie inattendue)» — M. Breil-Zoeger a le droit d'envi- 
sager la question comme bon lui semble I Mais le Directeur de la revue, 
c'est nioi. Et jusqu*à nouvel ordre, je ne laisserai pas paraître, dans un 
périodique que je dirige, un article aussi étroitement sectaire ! 

Son visage s'empourpre, puis pâlit. 

Un silence. 

Dalier fait un pas en arrière pour se retirer. 
Barois paâse sa main sur son front ; d'un geste, il invite Dalier 
à s'asseoir. 

BAROIS (ton voulu de causerie). — Voyez-vous Dalier, vous escamotez 
une partie de la réalité... C'est trop commode. 

Moi aussi j'ai proclamé toute ma vie la faillite des religions, — et je 
crois même y avoir contribué, dans ma sphère... Mais la faillite des reli- 

8'ons doï^atiques : et non la faillite du sentiment relinieuit. (Hésitant.) 
u^ si j'ai fait lé confusion, ce qui^est possible, c'est que je n'avAis pas 
compris ce qu'est le Sentiment religieux, et âu'il échappe, par définition, 
à l'action de l'esprit critique. (Il regarde Dalier bien en face.) La forme 
iôgmotiqaê des religions, voilà ce qui ne compte pas ,' mais le sentiment 
religieux, lui» subsiste, et c'est une Snerie de le nier« mon ami, croyez-moi : 
je puis le dire» puisque je l'ai fait^. (^and une forme artistique est périmée, 
l'art ne disparaît pas avec elle, n'est-ce pas > Eh bien, c'est exactement la 
même ckosek 



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360 JEAN BAROIS 

Dalier se tait, mais sa physionomie exprime un avis nettement 
opposé. 

BAROIS. -rr- D'abord vous êtes trop jeune pour pouvoir parler de ces 
questions'là. Vous venez de traverser la première crise» vous en êtes à 
Taffranchissement absolu, sans restriction... 

DALIER (positiO. — Il n'y a pas eu la moindre crise religieuse dans ma 
vie jusqu'à présent, et je crois pouvoir prétendre qu'il n'y^en aura pas. 

Barois : sourire incrédule. 

DALIER (mécontent). — Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce 
que vous voulez dire. Chez moi« l'athéisme est inné. Mon père» mon 
grand'père étaient athées. Ma raison n'a jamais eu à lutter contre ma seu" 
sibilité, pour me faire accepter que le ciel soit vide ; et, dès que j'ai eu 
l'âge de réfléchir, j'ai compris que les causes s'engendrent, les unes les 
autres, aveuglément, sans but, et que rien dans l'univers ne nous permet 
de supposer une direction, ni un progrès... Ce sont des mouvements, voilà 
tout. 

BAROIS (après Tavoir considéré). — 11 y a peut-être des gens absolument 
dénués de sens religieux, comme il y a des daltoniens par exemple... Mais 
il est évident que ce sont des exceptions ; ils ne doivent pas généraliser 
d'après eux. Et puisque vous ignorez tout du sentiment religieux, pour- 
quoi en parlez-vous ? (Ju 'est-ce que vous pourriez en dire ? Votre logique 
vous amène à des solutions qui vous paraissent simples, rationnelles, défi- 
nitives : et pourtant, toute conscience religieuse les rejettera, je vous 
j'affirme, comme absolument insuffisantes à expliquer l'intensité de la vie 
intérieure ! 

DALIER. ~ Mais monsieur, vous-même, vous avez soutenu, vingt fois, 
devant moi... 

BAROIS (soucieux). — Eh bien, c'est possible. Mais aujourd'hui je vous 
dis que si l'on déracine les dogmes, le sentiment religieux persistera. 11 
prendra une forme différente. Regardez autour de vous : tout l'effort de 
J la raison n'a pu l'ébranler, au contraire I Le sentiment religieux, il se laïcise 
déjà, il est partout I Dans tout ce qu'on tente, d'un bout à l'autre du monde, 
pour défendre le droit, pour préparer un avenir social meilleur, une répar- 
tition plus équitable des biens et des devoirs I La charité, l'espérance et 
la foi... Mais c'est exactement ce que, sans employer les mêmes termes, 
je m'efforce de pratiquer depuis que je suis affranchi. Alors ? N'est'-cc 



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L'AGE CRITIQUE 361 

qu'une question de mots ? Qu'est-ce qui me guide obscurément vers le 
bien, sinon la permanence en moi d'un sentiment religieux qui a survécu 
à ma foi ? Et d*où vient qu'il y ait, en chacun de nous, ce même principe 
de oerfectionnement ? 

Non, non, la conscience humaine est religieuse, en son essence. II faut 
l'admettre comme un fait... Le besoin de croire à quelque chose !... Ce 
besoin-là est en nous comme le besoin de respirer. 

(A Dalier, qui semble prêt à l'interrompre.) Dites ! 

DALIER. — C'est au nom de ce besoin-là qu'on a toujours légitimé les 
préjugés, — les erreurs ! 

Barois le regarde longuement. II semble hésiter. 

BAROIS. — Et s'il y avait des erreurs... qui fussent utiles, — du moins 
pour l'état actuel de l'humanité... — est-ce que ces erreurs-là... à notre 
point de vue humain... ne ressembleraient pas singulièrement à des vé- 
rités ?... 

^ DALIER (sourire imperceptible). — J'avoue que je suis surpris, mon- 
sieur, de vous entendre plaider le droit à l'erreur... 

Barois ne répond pas tout de suite. 

BAROIS (penché en avant, sans regarder Dalier). — C'est parce que je 
me suis rendu compte, mon ami, qu'il existe des êtres, des êtres qui 
vivent, qui aiment, — des êtres qui sont aimés ! — auxquels l'erreur est 
mille fois plus nécessaire que la vérité, pour cette raison qu'ils l'assimilent 
entièrement, qu'elle les tait vivre ! Tandis que la vérité les laisserait 
mourir d'inanition, comme des poissons tirés sur la terre ferme... Et à ces 
êtres-là, nous n'avons pas le droit ..non, nous n'avons pas le droit.. 

Il lève la tête et heurte le regard de Dalier. 

Vous me regardez ? Vous vous dites : « Décidément le patron est fini... » 
(Sourire indifférent.) Je n'en sais rien, vous avez peut-être raison. 

La vérité, oui... La vérité quand même ! C'est le grand mobile des con- 
sciences, tant qu'elles sont jeunes. Plus tard, on perd cette assurance : on 
admet la possibilité d'erreurs provisoires, individuelles ; on préfère l'in 
dulgence à la stricte justice... 

Un temps. 

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362 JEAN BAROIS 

Que vouleZ''Vou8« on est à peu près forcé de se contredire êti vieillissant.». 
On s'est donné* trente ans de suite, ta tâche de rendre la rie plus com* 
plite» plus harmonieuse : et on s'aperçoit qu*en somme, on n*â pas per* 
lectionné grand'chose... On se demande même queI()uefois si, h la pra>« 
tique* le neuf vaut toujours l'ancien ?... Alors, on ne sait plus».. G>mmént 
ne pas se contredire } Quand on est sincère, quand, année par année, an 
a acquis le sens total de la réalité, il est impossible de n'être que logique... 

DALIER (dur). — - Vous sembleriez dire que l'homme n'est pas capable 
de profiter jusqu'au bout des enseignements de la raison seule ! 

Barois le regarde longuement. Pause. 

BAROIS (inattentif). — On est jeune — je l'ai été ! — on va, on va... 
Jusqu'au moment où l'on comprend qu'il y aura une fin à tout ça..«A partir 
de ce moment-là !... Oh, on est prévenu longtemps d'avance, on a tout le 
temps de s'y habituer... Même, au début,^ on ne sait pas ce que c*est ; la 
confiance, 1 entrain fléchissent ; on se dit : « C^'est-ce que j'ai donCi 
maintenant ?» Et puis, doucement, peu à peu, on se sent tiré en arrière... 
Et il n'y a pas cle résistance possible ! 

A partir de ce moment-là, vous verrez, mon petit, comme on consi- 
dère différemment les choses... 

Il sourit péniblement... 

Dalier sent vibrer sa jeunesse : un plaisir sportif» à arracher le 
flambeau aux mains qui tremblent ! 

DALIER (vivement). — En tous cas, je ne vois vraiment aucun moyen de 
modifier mon article selon vos vues actuelles. 

Un garçon remet à Barois une carte de visite. 

BAROIS. — Faites attendre, je sonnerai. 

Un temps. 

DALIER* — Il faudrait refaire tout le travail. (Fermé.) Je ne le pourrais 
plus. 

Barois, distrait, roule la carte entre ses doigts« Puis il •« 
tourne vers Dalier avec lassitude. 



BAROIS. — Eh bien, faites comme vous voudrez 



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LACÉ CRITIQUE 363 

Dttiter MTti, il s'àj^proehë de la cheminée, active les cliarbmis, 
et sonné. 
Tdat à C(mpi il liâusêe It» épauled» 
-* Œ C*e«t 6tapidâ««. J aurais dû m'y opposer carrément. » 



Le garçon introduit deu« jeunes gens d une vingftaine d*années, 

BAROtS. — Monsieur de Grenneville ? 

GRENNEVILLE. — C'est moi, monsieur. Permettez-moi de vous pré- 
senter mon camarade Maurice Tlllet, un normalien. 

De ûrennevîllô : mince, taille moyenne ; sobre élégance. 

Un visage fin, sans dominante. Très français. Petite mous- 
tache blonde. 

Regard sincère, décidé. Sur les lèvres, une nuance de fatuité 
ironique. 

Dans Tensemble, ce mâange d*assurance et de retenue, que 
le bon élève d'une institution religieuse conserve jusqu^à sa pre- 
mière aventure. 

Tillet : grand» robuste, un peu gauche. 

La figure largement taillée ; des yeux bruns» vivants et précis ; 
un grand nez ; la bouche fendue ; une barbe noire, peu fournie. 

De fortes mains qui disparaissent dans les poches dès qu'il 
veut parler» et qui, par réflexion, en ressortent aussitôt. 



CftKNNEVlLLfi. — La lettre que vdus ave^ reçue en réponse à votre 
enquête, est de nous deux. 



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364 JEAN BAROIS 

BAROIS. — Veuillez vous asseoir, messieurs. Je vous remercie de vous 
être dérangés. (A Grenneville.) G)mme je vous l'ai écrit, j'ai Tintention 
de publier votre étude in-extenso. Elle est de beaucoup la plus intéressante 
que nous ayons reçue jusqu'ici. Mais, puisque je dois l'accompagner d'un 
comnientaire... (Souriant)... critique, j'ai été très heureux a avoir cette 
occasion de causer avec vous. 

(A Tillet.) Vous êtes encore à l'Ecole Normale ? 

TILLET. — Oui, monsieur. Je commence ma seconde année. 

BAROIS. — Normale-lettres, naturellement ? 

TILLET. — Normale-sciences. 

BAROIS (à Grenneville). — Et vous, monsieur, je crois que vous prépa". 
rez l'agrégation de philosophie ? 

GRENNEVILLE. -y Non, monsieur. Je ne suis que licencié. Je fais mon 
E)roit, et ma dernière année de Sciences politiques. 

Barois prend sur son bureau un dossier qu'il feuiUète. Il 
fait un enort pour concentrer son attention. 

^ BAROIS.' — Il y a d'abord dans votre réponse quelque chose qui, je 
l'avoue, m*a choqué infiniment : c'est le mépris manifeste en lequel vous 
tenjsz vos aînés, quoi qu'ils aient fait. Croyez qu'il n'y a dans cette obser- 
vation rien de personnel : c'est le principe qui me surprend. Car ce n'est 
pas seulement insouciance de jeunesse : votre arrogance a quelque chose 
d'assuré, de réfléchi, d'intentionnel. (Souriant.) Nous aussi, nous étions 
convaincus d'avoir raison ; mais il me semble que nous respections davan- 
tage ceux qui nous avaient précédés. Nous avions, — comment dire ?... — 
une certaine modestie ; ou, plus exactement, le sentiment que nous pou- 
vions nous tromper... Vous, au contraire, vous paraissez certains de repré- 
senter seuls la partie saine de la jeunesse... 

Et pourtant, il y a bien à dire ! Car enfin le nationalisme que vous 
prêchez, est, par définition, une anomalie ; ce n'est pas une attitude natu- 
relle pour un peuple ; c'est une posture de combat, une parade défen- 
sive ! 

GRENNEVILLE (voix jeune, un peu caustique). — Tout à fait exact. Il est 
en effet regrettable que la France soit, en ce moment, obligée de se con- 
tracter pour expulser d'elle un germe qui serait mortel, — exactement 
comme un organisme vigoureux dans lequel se serait introduit un corps 
étranger. 



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L'AGE CRITIQUE 5V. 

BAROIS. — Ce germe, c'est ? 
GRENNEVILLE (ofïensîf). — L'anarchie. 

Il s'arrête, prêt à la riposte. 
Barois le regarde placidement. 

GRENNEVILLE (demi-sourire). — Vous ne nierez pas, monsieur, que 
notre pays soit en proie à une véritable anarchie ? Anarchie raisonnée, 
sans éclats, mais généralisée, et progressivement destructive... La cause 
n'en est pas secrète : la majorité, lorsqu*elle a perdu ses croyances tradi- 
tionnelles, a perdu en même temps sa mesure d appréciation, les éléments 
les plus nécessaires à son équilibre. 

BAROIS. — Mais ce que vous appelez anarchie, c'est tout simplement 
la vitalité intellectuelle d'une nation ! Il n'y a pas plus de dogmes en mo- 
rale qu'en religion. La loi morale, ce n'est qu'un ensemble de convenances 
sociales, et cet ensemble est, par nature, provisoire, puisqu'il doit, pour 
garder sa valeur pratique, évoluer en même temps que la société : or cette 
évolution n'est possible que s'il y a, dans la société, ce ferment que vous 
appelez anarchique, ce levain sans lequel aucun progrès ne peut lever. 

TILLET. — Si vous appelez progrès cette succession de soubresauts 
incohérents ! 

BAROIS. — Les transitions sont brusques parce que les états se succè- 
dent à intervalles de plus en plus rapprochés : jadis la morale variait d'un 
siècle à l'autre ; actuellement, elle varie d'une généralion à la suivante ; 
c'est un fait, il faut l'accepter. 

Léger silence. 

Les jeunes gens échangent un coup d'œiL 

TILLET. — Nous ne sommes pas autrement surpris, de vous voir défendre 
cette anarchie. Yous avez été, comme vos contemporains, élevé par des 
écriveûns révolutionnaires, insurgés contre tout ce qui avait une stabilité... 

BAROIS (plaisantant). — Taine ? 

TILLET. — Parfaitement ! Depuis Goethe jusqu'à Renan, Flaubert, 
Tolstoï, Ibsen, tous !... 



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V 



366 JEAN BARQIS 

Barois hausse les épaules sans cesser de çoqrire. 

GRENNEVILLE (pitié tranquille). — - lU XIX« siècle tQut entier, do» ZWc/a- 
rations de 89 à Jaurès, en passant par Lamartine et par Gambetta, est 
empoisonné par ce romantisme : d un boi^t du siècle à l'autre, c'est le même 
verbiage, pittoresque peut-être, m«is dénué de direction çt de pensée... 

TILLET. — ...ou plutôt gonflé de pensées génçreuses, m^is çans la moin- 
dre compréhension du réel. Rien de logique : des nuées. Aucun rapport 
entre les mots et la vérité sociale. 

BARQIS (conciliant). — Ne pensez-vous pas que les mots, queU qu*ils 
soient, s'appauvrissent mécaniquement de leur sens, quand on les agitq 
à tous les carrefours, pendant un siècle ? Ces mots que vous rejetez aujour- 
d'hui comme des coques vides, vous en avez assimilé, malgré vous, le suc. 

Ils font, ensemble, le même ge^te de protestation, 

9AH0IS. — Et vous-mêmes ? Croyez«vou3 que vpus ne vqu« grisez p^« 
k vQtre tour de mots creux ? , ^ 

(H saisit sur ç;on bureau le do^siçr de l'enquête, et le *pwUve«) « Di^d* 
pline », « Héroïsme », « Renaissance », « Génie national » !... Croyez-vous 
qu'avant quinze ans d'ici ce tintamarre verbal ne paraîtra pas dépourvu 
de toute pensée précise ? 

GBENNÇViu*. ;7- Les termes passeront peut-être de mode, mai? les 
fortes réalités qu'ik expriment, dureront. « Nationalisme «.««C^as^icismç \ 
ce ne sont pas des formules vagues ; ce çont des pensées claires i ce aqnt 
même les pensées les plus claires et les plus riches de notrç civiliçaûpn ! 

TILLET (précis). — Le malentendu vient peut-être de ce que nous em- 
ployons le mot pensée dans une acception différente de la vôtre. Pour 
nous, toute pensée qui ï\ç se concilie pas avec la vie active jusqu'à se con- 
fondre avec elle, n'est pas une pensée : elle n'est rien, elle n'existe pas. 
On peut, j'en conviens, dire que la pensée doit diriger la vie ; mais il faut 
que ce 9oit la vie qui fasse naître cette pensée directrice, et qui l'alimente, 
et qui la règle. 

GRENNEVILLE. — Votre génération, contrairement à la nôtre, se con- 
tentait de théories abstraites, qui, non seulement ne développaient pas en 
elle le désir d'agir, mais contribuaient à le stériliser. (Fat.) Ce jeu de man^ 
daritii qui aboutit à up« complète inaotivitéi répugne aujourd'hui à la 
rrahct neuvelltté à la Franco de la mcnaec allcmanda» à la Fianoo d'A|MUri«â 



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L'AGE CRITIQUE 367 

QAROis (9e rmltaqt ^n^in)» ^ Mfu^ vous çonsidorei; toujours vos aines 
comme des rêveurs, incapables de vouloir et d*agir ! C'est une monstnieqse 
injustice, — j'allais dire une monstrueuse ingratitude ! 

Est-ce que la génération qui 4 fait aft*ire Dreyfus lTlérit<^ d'être quali- 
fiée à inactive ? Aucune génération, depuis la Révolution, n'a eu davan- 
tage que la nôtre à lutter, à payer de sa personne ! Beaucoup d'entre nous 
ont été des héros ! Si vous l'ignorez, allez apprendre votre histoire con- 
temporaine ! Notre goût de l'analyse était autre chose qu'un stérile dilet- 
tantisme, et notre passion pour certains mots qui vous semblent aujour- 
d'hui sçnore? et vides, comme ^^ Vérité » et « justice », a pu ^re, à son 
heure^ inspiratrice d'action ! 

Courte pause. 

GRENNEVILLE (respectueux et froid). — Vous revendiquez bien haut ce 
court moment» où certains d'entre vous ont consenti — et pour quelle 
cause ! — à descendre dans l'arène. Remarquez justement combien cette 
crife a été brève, et vite suivie de découragements célèbres.. 

Barois ne répond pas. 

GRENNEVILLE (avec douceur). — Non, Monî^ieur, cette génération-là 
n^était pas taillée pour la lutte : el|e n'était pas susceptible dç duféq. 

TILLET. — La preuve, c'est que son activité, pendant ces heures troubles 
de TAfïaîre, s'épanclîait au hasard. A tel point Qu'aujourd'hui l'AfiFairç 
Dreyfus paraît, à ceux qui n'y étaient pas, une mêlée d'énergumènes sans 
doctrines et sans chefs, se lançant au visage des mots à majuscules ! 

GRENNEVILLE (sans lâcher prise). — Et voyez les résultats ! Qu'est 
devenu notre régime parlementaire ? Vous avez reconnu vous-même, 
dans Le Semeur, la faillite de vos espérances, et que les réalisations de vos 
amis avaient trahi vos intentions I 

Barois ébauche un geste vague. 

Que leur dirait-il ? Ils se servent d'armes qu'il a lui-même 
forgées. D'ailleurs, empêcherait-il ces esprits simplistes de juger 
l'arbre à ses seuls fruits ? 

TILLET (concluant). — Les mg^urt d« la politique actuelle» voilà où 
nous ont conduits ceux qui, depuis tant d'années, méconnaissent notre 
féme national. U ait grandi lempi df noua iQumenre à une discipline* Il 



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368 JEAN BAROIS 

nous faut une république» où les droits et les devoirs soient différemment 
répartis. 

BAROIS (surpris). — Sericz-vous républicains ? 

TILLET. — Certes ! 

BAROIS. — Je ne le croyais pas. 

TILLET (vivement). — Malgré de sérieuses divergences d'opinion, mal- 
gré le développement incontestable du parti monarchique» la majorité de 
la jeunesse reste ardemment démocrate. 

BAROIS. — Tant mieux... 

GRENNEVILLE. — C'est d'ailleurs le sentiment intime de la nation. 

BAROIS. — Je m'étonne que vous n'estimiez pas le gouvernement répu- 
blicain incompatible avec vos principes de hiérarchie et d'autorité. 

GRENNEVILLE. — Pourquoi donc ? Il s'agirait seulement de l'améliorer. 

TILLET. — Il s'agirait de réformer le régime parlementaire pour épurer 
les habitudes politiques ; et de dévier le principe de la souveraineté natio- 
nale, qui ne correspond en fait à rien de précis, vers la souveraineté des 
syndicats professionnels ou autres groupements constitués. Cela revien- 
drait au même, du reste, avec l'ordre et la mesure en plus. 

BAROIS (souriant). — C'est encore sur ces points^là, voyez-vous, que 
nous pourrigns nous entendre le mieux. Je souhaite que la jeune couvée 
parvienne à réglementer notre régime, et à faire passer les préoccupations 
sociales avant les agitations des partis politiques... 

GRENNEVILLE (avec assurance). — C^ but, nous l'atteindrons tout natu- 
rellement, lorsque nous aurons davantage accrédité dans le pays notre 
morale traditionnelle. 

BAROIS (souriant toujours). — Et qu'est-ce que vous appelez « notre 
morale traditionnelle ? » 

GRENNEVILLE. — La morale catholique. 

Barois ne sourit plus ; il les regarde posément. 

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L^AGE CRITIQUE 369 

BAROIS» — Qir vous êtes tous deux catholiques ? Githoliques prati- 
quants } 

GRENNEVILLE. — Oui. 

BAROIS. — Ah... 

Une pause. 

BAROIS (avec une angoisse soudaine). — Répondez-moi loyalement, 
messieurs ; est-rce que vraiment, aujourd'hui, la grande majorité des jeunes 
gens est catholique ? 

GRENNEVILLE (brève hésitation). — Je ne sais pas ; je sais seulement 
que nous sommes très nombreux. Parmi les plus jeunes, parmi ceux qui 
sortent du collège, je crois qu'il y a une majorité incontestable de prati- 
quants. Parmi nous, leurs aînés de quatre ou cinq ans, je crois pouvoir 
affirmer qu'il y a approximativement autant de croyants que d'incrédules ; 
mais ceux qui n ont pas la foi le regrettent pour la plupart, et agissent en 
toutes circonstances comme s'ils l'avaient. 

BAROIS. — Je vous avoue que cette restriction enlève, selon moi, à 
cette moitié d'entre vous, toute autorité pour une propagande catho- 
lique ! 

TïLLET. — C'est parce que vous ne comprenez pas leur sentiment. 
S'ils défendent une foi qu'ils ne partagent pas, — mais qu'ils voudraient 
pouvoir partager, — c'est qu'ils ont reconnu ses vertus actives. Ils ont 
eux-mêmes expérimenté ces vertus ; ils éprouvent une recrudescence 
d'activité à être enrôlés parmi les défenseurs de la religion. Et, tout natu- 
rellement, ils contribuent, par leur effort raisonné, à l'épanouissement 
d'un ensemble moral qu'ils savent le meilleur possible. 

BAROIS (après réflexion). — Non, je ne puis admettre que la protesta- 
tion religieuse d'un individu qui n'a pas la foi, ait quelque sens. Votre 
explication est spécieuse, mais elle n'atténue pas ma sévérité pour certains 
de vos chefs spirituels... Ils n'ont vraiment pas assez yoilé le mépris aris- 
tocratique que leur inspirent les masses. Toutes les fois qu'ils sont acculés 
au mur, leur échappatoire équivaut k cet aveu : « La religion est faite pour 
le peuple, comme le bât pour l'âne ; mais nous ne sommes pas bêtes de 
somme. » C^ qui revient à dire, sans plus, qu'ils considèrent le catholi- 
cisme comme une excellente garantie sociale. Mais eux, ils préfèrent se 
réserver le privilège de la vérité 



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370 J P A N PAROIS. 

,, (?.'a|i^m^tr) JVi tQHJOHT^ 9U\ à m principe dkm^trrfcment mpq^: 
j estime que toute vérité doit a abord être répandue ; qu il faut fnr^^^l^^r 
les hommes aussi largement qu'on le peut, sans se préoccuper s*ils sont 
prêts à faire tout de suite un bon emploi de leur f^ffv^çhi^s^^t: : çofîn, 
que la liberté est un bien dont on n 'apprend à se servir que petit a petit, 
et seulement par un usage démesuré 1 



Silence courtois et désapprobateur. 

BAR0I3 (haumnt ka ^^iiles). r- Mm k ym^ fJ^miMlde PW^Oï» ^ Wtte 
{urofession inutik..* Il a 4git seulâm^nt de voh&« (Uil ^mpftt) 

Votre lettre montre assez bien ce qui peut vous at^ahut ftn 99^hç^ 
cisme ; mais elle n'explique pas le chemin qui vous y a mené. Sans doute 
une foi d'enfant., qui n'a '}»nm& été ébr^nl^ } 

Qwpiumws,. -7^ En 0fïet, -^ pour moi du moins* JV t^m wfte iAno^ 
tion catholique ; j'ai même eu une enfftnGe asse? forvçntp. Pcniftant* yefs 
las quinze ans, i*aî subi une éclipse— Mfiis la foi ét^jl en moi. e| p\U a 
reparu d'elle-même, pendant que ja suivais h la âQrl«>nne l^^ ^Uf3 pcwF h 
licence de philosophie. 

BABOIS. — Pendant que vous suiviez let cour9 de philosophie h lu Sor- 
bonne ? 

GRENNEVILLE (très naturel). — Oui, monsieur. 



Barois n'insiste 

Il se tourne vers l^ilict 



pas. 
Tille 



PAROIS. — Vous au^si, inoi)sie\;r, yqus ayez fpwjpurs été pratiquait ? 

TILLET. — Non. Mon père était professeur de sciences naturelles, en 
province, et il no^s a élevés dap3 mp libre-pensée ^hsçjije. A^s^i nçî snis-je 
y^ni| au pfithplifîi^fl^e que très tard, pendant fiiçi prép^r^tioi^ |i Pforipaje... 

BARPI§. — Une yéptable conversion, alors ? 

TILLET. — 0h nop, rien 4e br\isque, auçupe exf^ltatio^^. Jç sui^ ftfrîvç 
\^^^. _-.. — Yi ,. «_-i :- ^L — L/ 1 «i^*. — i.^,^ pprtp^t... 

éviter ipiis 



H 




pes tatqnnejnents ;; ]\ est tellement évident que se^\ \e çatf^qligsiK^e ^ppQr(e 
f^ notre génération ce dont elle a besoin I 



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L-AGE CRITIQUE 371 

BARQlSe *— C*e9t là c« <iue je compfendB iinil«.. 

TILLET. — Rien n'est plus simple, cependant. Pour stimuler notre vo- , 
lonti d*ACtîoii, il noua faut» d» toate nécetaité» une dliscipKna momie. 
U nwi» f«ut uo oetéfn immviftble et tout ftk, pour endiguer acfinitîirenttnt 
wsi r^$X^ do fiè¥r« inteUectuetle ^î nout vît nnei^ de vcn», et dont nous 
ftvon^r maigri tout^ ^iit^Igut» traces dans le sang. 

Eb bkn» la lelifipon cathcJtque noua ofAre tout ça. Elle étaya notxa per- 
sonnalité de son pouvoir et de son emarieitce, tondes sur une épreuve de 
vingt siècles. Elle exalte notre sens de l'action, parce qu elle s'adapte à 
toula^ les nuances de la sensil^lité humaine^ et qu'elle confère^ un mer- 
veUUux^ supiJémen^ de vi^ à ceux qui l'embrassent sans marchander. Or, 
tout est là : il lun^s iaul «uiourd'hui une foi capable de décupler noire aeli- 
vite. 

HAROIS (qm a suivi attentivement;). — Soit, Mais enfin» cette d^aveur 
qvie yoi48 aiHcbcz complaisamme^t pour I mtelligehce spécuk^ve. ne va 
pas jusqu'à vous laisser daxi» Fignorance de certaines vérités^, acquises 
aujourd'hui par la science, et qui ont ruiné les bases de cette reUgion dog" 
matique ^ 

Comm€a:4t l'accepteîî-vaus aktf^ daoa son intégrité ? Comment con- 
ciliez-vous, par exemple... 

TILLET (vivement). — Mais noua ne cherchons pas à concilier, mon- 
sieur... La religion est sur un plan ; la science est sur un autre. Les savants 
ne pourront jamais atteindre la religion» dcmt les racines sont hors de leur 
portée. 

BAROIS. — Mais l'exégèse attaque directement.^ dans ses origines 
mêmes... 

€RKNNEVlLLfi (sQurife tranquille). **^ Non» nous ne noua comprenons 
pas... 

Ces difficultés auxquelles vous faites allusion, elles n'existent paa pour 
nous. Quelle valeur peut avoir la contestation d'un professeur d'hébreu, 
qui tire ses argumenta d'une oomparaison de vieux textes, à cdté de la 
certitude intime de notre foi ? (Riant.) Je vous assure, je suis stupéfait de 
penser que des aiSrmaticns de cette qualité ont pu avoir une infhience déci- 
sive sur la croyance de nœ aînés ( 

TIUJIT* -^ Au fond, la logique d'un raisonnement historique ou phi- 
lologique n'est qu'apparente : elle ne peut rien contre le cri du cœur, 
l^ofsqu'on a épceatvé personmllemef^ l'ef&cacité pratique de la foi.^ 



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372 JEAN BAROIS 

BAROIS. — Permettez. Cette efficacité, à laquelle vous revenez toujours, 
il y a bien des convictions philosophiques qui... 

TILLET. — Mais nous les avons passés en revue, tous vos systèmes ! 
Depuis votre fétichisme de l'évolution, jusqu'au m3^ticisme romantique 
de vos philosophes athées I Non ! Notre vitalité renaissante exige d'autres 
appuis que ceuxJà ! Nous aspirons à nous passionner, mais nous voulons 
que ça en vaille la peine I Votre génération ne nous a rien légué qui puisse 
servir de règle à une existence pratique. 

BAROIS. — Toujours ce même refrain : la vie pratique ! Vous ne paraissez 
pas vous douter que cette recherche exclusive de résultats palpables et 
immédiats, est au détriment de votre noblesse intellectuelle ! 

Nous étions moins intéressés ! 

GRENNEVILLE. — Pardon, monsieur, pardon... C'est qu'il ne faudrait 
pas confondre vie active et vie simplement pratique... (Souriant.) Je vous 
affirme que nous continuons à penser, et même que nos pensées s*élèvent 
assez haut. Mais elles ne se perdent plus dans les nuages, et c'est un incon* 
testable progrès. Nous les asservissons à des besoins précis. Tout ce qui est 
abstraction stérile nous fait horreur, comme une lâcheté devant la vie et 
devant les responsabilités qu'elle impose. 

BÂROIS. — C'est la faillite de l'intelligence. 

TILLET. — De l'intellectualisme, tout au plus... 

BAROIS. — Tant pis pour vous, si vous ne connaissez plus l'ivresse de 
la raison et de la pensée pure... 

TILLET. — C'est consciemment que nous avons substitué le goût du 
devoir présent à ces méditations fumeuses qui n'aboutissaient qu'à faire 
des sceptiques et des pessimistes. 

Nous avons une superbe confiance en nous. 

BAROIS, — Je le vois bien. Nous aussi, nous avions confiance ! 

TILLET, — Ce n'était pas une confiance de même nature, puisque la 
vôtre ne vous a pas empêchés de sombrer dans le doute... 

BAROIS. — Mais le doute n'est pas uniquement cette position négative 
que vous croyez I Allez-vous nous faire un grief de ne pas avoir trouvé la 
clef de l'énigme universelle ? Les recherches de ces cinquante dernières 

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\ 



L'AGE CRITIQUE 373 

années ont établi que la plupart des affirmations dogmatiques qui pas*- 
saient pour exprimer la vérité, ne la renfermaient pas. Et c'est dé)à quelque 
chose, à défaut de posséder la vérité, que d'avoir bien repéré les endroits 
où elle n'est pas ! 

GRENNEVILLE. — Vous VOUS êtes heurté à l'inconnaissable, et vous n'ayez 
pas su lui faire dans votre vie sa véritable place, en y découvrant un prin- 
cipe de force. Vous étiez parti de cette conviction a priori, que l'incrédulité 
était supérieure à la foi, et vous... 

BÂROIS. — Ainsi vous êtes assez peu conscients pour parler de convic- 
tions a priori ! Vous qui êtes les dupes de la première théorie toute faite 
que l'on vous a proposée ! Vous me faites penser au bernard-1 'ermite, 
qui s'installe dans la première coquille inhabitée qu'il rencontre... C'est 
comme lui, que vous êtes entrés dans le catholicisme ! Et vous vous y 
êtes moulés, au point de vous imaginer maintenant, — et de faire croire — 
que cette enveloppe vous est naturelle ! 

GRENNEVILLE (souriant). — C'est un procédé qui peut avoir de grands 
avantages... Il suffit pour le justifier qu'il nous vaille un accroissement 
de courage. 

TILLET. — Pour vivre, il faut une direction. Le principal est d'en choisir 
une qui ait fait ses preuves, et de s'y tenir 1 

BAROIS (pensiO* — Je n'ai pas encore compris ce que vous y gagnez... 

GRENNEVILLE. — Nous y gagnons une^sécurité qui vous a toujours 
manqué 1 

BAROIS. — Je ne vois pas davantage ce que vous apportez de nouveau 
ou d'utile. Tandis que je vois fort bien ce que vous apportez de nuisible : 
une agitation volontairement perturbatrice, qui interrompt, qui com- 

{>romet l'effort de vos devanciers, et qui risque de retarder, sans profit, 
eur entreprise... 

GRENNEVILLE. — Nous apportons notre goût de l'action, capable, à lui 
seul» de r^énérer l'esprit français ! 

BAROIS (perdant patience). — Mais vous parlez toujours de l'action, de 
la vie, comme si vous en aviez acquis le monopole I Nul n'a plus passion- 
nément aimé la vie que moi. ! Et pourtant cet élan m'a jeté exactement à 



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374 JEAN B A ROIS 

Toppoié de vous : ii vou^ 4 donné k nèstiifk de ià {m ; m Mei, il m*!» « 
inréméflyaUement d^clié I 

Long silence. 

BAROIS (avec laSsUiide). — L'IiOftHne nW peut-êla'e pas capaUe ib pro^ 
fiter, plusieurs générations de suité« dès «enseignements de sa raison*.* 

Il s*arrête. Il a prononcé cette phrase jnaclûfialenieot^ et voici 
qu'il la reconnaît : c*est celle que Dalier lui opposait, il y a 
une keure... 

Daller! 

Sui!ît-'il maintenant qu*on le contredise,* dans un sens du dans 
un autre« pour provoquer de sa part une éjgfale révolte i 

Toujours fuyante, la vérité ^ 

Il passe la main sur son front. Il aperçoit ces deux enfants^ 
raidis dans leur certitude... 
Ah, non, certes, ce n'est pas là qu'elle est, la vérité ! 

l 
BAROîs. -— Çà tourne... Je pourrais être vôtre père, et nous ne nous 
comprenons plus : c'est la loi... 

Ils écfcanifetit uti bref sourire, qui le blesse & vîf . 
II les toise : il les découvre enmi tels quMs dont. 

I BARO«B. -^ Mais ne vmis faites pas d*iHu9ion, itiestieurs, sur vdtre rMe... 

J Vous n'êtes pas autre chose qu'une réaction. Et cette réaction était telle- 
ment inévitaUe» qiatycm n'avez mdm« ifOiê 1a gWiole de Y^v>cnt pfwà" 
quée : c'est l'oscillation du pendule, le reflux mécanique, après le fiuiti<« 
Un moment à attendre : la mer monte quand même I 

GftËNNfiViLLE (rc^restif). *-- A moins «|ue Jioui ne sogrons le débal: «d'one 
évolution dont vons ne scwipçQaanûE trnît» j>Ét les eonaéilttenoes i 

BAROIS (sèchement). — Non. Une évolution n'aurait pftt Oit atptcft 
brusque, arbitraire, défensif... 

Il est debout et il se met à rire tu iêiium rèiMilre it «MM* 
vite de iacUs. Il arpente la pièce, les poings aux poches, l'œil vif 
nt «ditect, ;hi lètne tnvquBQset 

BMcns. «^ Vms repféwntex un tnoavunent eoeûd, <'«fC inééniiMe t 

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L'AÔÉ CRltlQUE 3l5 

mais un mouvement isolé, sans tenante et sails àbdutissettieHts possibles : 
vous n'avez qu'un intér^ documentaire. Vous parlez haut; vous voulez 
rë-cl-ééi- TUftivèt-s ; vdtié datez le itidridé d*ilHë ère houv^lle, qu| cbrfés- 
pond ingénument avec votre vingtième année... Vôti^ affii'mëz. — âvdht 
d'avoir pps U tf-rr^p^ matériel d apprendre et d^ iu|a;er, 
VdulôiTtjbtiè ttiëgiefifftiéttrê d'djéf plus loin eHcbi'e > ^ ' \ 

.. ;, à, i rorîgîhe He vôtre attitude, un sèhtifiteht (jUè Voiis h*aVduëiis pàè^ \ 
•^ peut-être pâi-cë Hû'W n'est pki ttêl gtbrieux, — ffiah éurtfcitlt, jfe cfbis» \ 
parte ^'B^t btètfùfet ejiie vxiils h'èii avez pké ï5ris constiétice : e'èst un J 
vague sentiment de peur... ^^-^ 

Mouvemçnjfc ae^ jeunes gens. 

BAROIS. — Oui... Sous ces grands mots d'ordre, de courage national, 
il y a un peu ce que vous croyez y mettre ; mais il y a encore autre chose : 
un assez vulgaire instinct de conservation ! 

Depuis votre naissance, vous avez senti que les hardiesses du XIX* siècle 
finiraient par ébranler une à une les bases, sur lesquelles l'équilibre social 
est encore assis ; vous avez senti qu'en sapant l'arbre malade sur lequel 
vous avez votre nid, les aînés, — ces mandarins, ces dilettantes, ces im- 
puissants ! — allaient vous faire faire un plongeon un peu trop brusque 
dans l'avenir,.. Et vous vous êtes raccrochés, d'instinct, à tout ce qui peut 
étayer votre instabilité, pour quelque temps encore : vive la force, mes- 
sieurs, vive l'autorité, la police, la religion ! Ce sont les seules digues aux 
libertés des autres ; et vous avez clairement compris que ces libertés-là 
ne pouvaient s'exercer qu'au détriment de votre situation personnelle I 
Le progrès marchait un peu trop vite : vous bloquez les freins... Vous 
n'avez pas le cœur assez solide, vous avez le vertige... 

Vos protestations d'activité masquent un affaiblissement de la pensée 
française, qui a besoin de repos, peut-être, pour avoir trop longtemps de 
suite poussé sa pointe dans l'inconnu. Soit ; c'est d'ailleurs une vieille 
histoire : il a existé une autre société de privilégiés, qui n'a pas osé faire la 
Révolution, et qui l'a payé de quelques têtes... 

Les ieunes gens se sont levés ; leur attitude déférente et hos- 
tile exaspère Barois. Sa fougue vient se briser contre le sourire 
impertinent de deux gamins. 

Un silence. 

GRENNEVILLE. — ^ Vous nous excuserez de ne pas vous suivre sur ce 
terrain-là... Je crois que nous avons dit tout ce que nous avions à dire. 



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376 JEAN BAROIS 

Barois leur tend la main. 

BAROIS. — Je vous remercie de votre visite. Votre lettre paraîtra tout 
entière. Le public jugera. 

GRENNEVILLE (à la porte). — Vous avez la certitude, monsieur, que votre 
génération « a poussé une pointe dans Tinconnu ? » (Il sourit.) C'est fort 
heureux, sans quoi la vieillesse de vos amis s'annoncerait bien amère... 
Je remaraue seulement combien ces vérités soi-disant libératrices, ont mal 
affranchi la plupart de vos contemporains ! 

BAROIS (tranquille). -;- Peut-être. Mais elles libéreront complètement 
nos descendants... (Souriant.) — et les vôtres, messieurs !... 



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II 

Dans Tescalier du Sapeur. 

Marie, en montant, croise un petit vieillard. 

MARIE. — Bonjour, docteur, 

LE MÉDECIN (se découvrant avec politesse). — Mademoiselle... 

MARIE. — Je suis la fille de M. Barois. 

LE MÉDECIN (souriant, la main tendue). — Excusez-'moi, Mademoiselle, 

MARIE. — Je suis bien heureuse de vous rencontrer, docteur. Je vou- 
drais tant être renseignée sur la santé de mon père ! (Poussant la porte d un 
bureau vide.) Puis-je vous retenir un instant ? 

LE MÉDECIN (la suivant). — Mais, Mademoiselle, il me semblé que vous 
vous inquiétez à tort. Notre malade va ce soir aussi bien que possible. Dans 
quelques jours... 

Marie Tarrête et le regarde franchement, de ses yeux masculins. 

MARIE. — Vous pouvez me dire la vérité, docteur. Je me trouve dans 
des circonstances spéciales : je suis à la veille d'entrer au couvent, en Bel- 
gique. Dans quelques mois, j*aurai vu mon père pour la dernière fois... 
(Se dominant.) Je vous donne ces détails pour que vous compreniez... Ce 
n*est pas la crise actuelle qui me préoccupe. Je sens que mon père a quel- 
que chose de grave, de très grave : il a tant changé depuis deux ans ! 

LE MÉDECIN. — Mon Dieu, Mademoiselle, c*est certain... M, Barois 
est atteint dans son état général... (Il se reprend aussitôt.) Mais c'est un 
mal qui ne l'empêchera pas de vivre longtemps encore, avec des^ précau- 
tions, une bonne hygiène... A l'âge de M, Barois, il faut bien s'attendre 
à quelques misères... 



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v/ 



378 JEAN BAROIS 

MARIE (pressante, le masque dur). — Il ne peut pas guérir, n'est-ce 
pas ? 

Le médecin hésite, mais un coup d*œil le décide à la fran- 
chise ; il secoue négativement la tête. 
G>urt silence 

LE MÉDECIN. — Je VOUS le répète. Mademoiselle, c'est un mal à très 
longue échéance... L'excès de travail, la parole en public surtout, ont 
attaqué peu à peu le cœur. D'autre part^ vdtre lnère $ pjréâfenté, étant 
enfant, des signes de... d'anémie. Il a été traité énergiquement, et on était 
parvenu à enrayer le itial, puisqu'il ne s'en est pas ressenti ^i^dant plus 
de quarante ans 1 malheureusement il a eu cette pleurésie, que nous 
avons soignée ensemble, voici... 

MARIE. — DdUX 4ll8» 

LE MÉDECIN. — ...Alors, il s'est pj[o<^t «/ne cboàe t\m arrive qtw)q«e- 
fois : l'infl-mmation des bronches facilite la pénétration des germes, et 
f ait évoluar U^t k eoup k tufaeiçuloaé AS9o%^ie..« {Mowwaà^M 4e Marte.) 
Oui, même après quarante années a arrêt, c'est fréquent ; des lésions 
ancî^naés se réYèiUeat^^. Mais, îe vqês la répkHt^ Mèd^moîëelle, çhfs^ l;ss 
vie^lards ees maUdks-^là st^ Uvèa UfMei avise 4e$ ^fwçtwim métims4 
de longs arrêts, puis des reprisos»». 

mMS. (les i^eux fixée suT U médoàl/i). -^ £t, c0 qn^'A vîe^ il'avQir^ c'est 
uœ de 4M reprises ? 

LE MÉDECIN. — Oh, très bénigne... Votre père a pris froid, l'autre jour ; 
il nén fawl pas davantage p^ur que l'éhik ^fémkà 9 (en réèsèitè* 

MteHU -^ Je vott^ renoiercî», âoeleur C'cM tout ce q/i» y^ voulais aavoîr . 



Lei k>g(tertïertt de derrèié : Ariox pièces liasséé, arie éf^iAé. 

Bénfhii èét aDéhtfé p^èè éè \à feitêtré,- <i*éli il i1fifé^^»ie «H» 
allées et venues de la cour. 



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L'AGE CRITIQUE 3W 

l'ordre dans la chambre. 

BAROIS. — Je vous en conjure, Mai'ksii Lft ffemmC At iftéri#g6 rangera 
ça demain matin. 

MAfttEi *^ ËHe flè i^e^nt donc pA^ le èo«r ? 

BAROIS (souriant). — Non. 

MARIE. — Et qu'est-ce qui fait votre dîner ? 

BAROIS. — La concierge. (Gaiement.) Vous savez, quand on est seul, ce 
n'est pas long, un diner... 

MARIE (après une pause). — Avouez, Père, que Pascal vous manque ? 
Je vous l'avais bien dit... 

BAROIS (gêné). — Mais non. Je suis parfaitement soigné, je ne manque 
de rien... D'ailleurs je n'avais pas la place de loger un domestique ici. 

Un silence. 

Marie reprend ses rangements. Bar ois la suit des yeux. 
Elle passe à sa portée : il saisit sa main et l'appuie à ses lèvres. 
Elle sourit ; mais leurs regards sont lourds d'arrière-pensées. 

BAROIS (jouant avec la main de Marie). — Moi qui me faisais une fête 
de ces huit jours à Paris, avant votre noviciat ! Et toutes vos visites auront 
été des séances de garde-malade ! 

MARIE. — Vous viendrez me voir à Wassignies... 

A l'évocation du couvent, ses pommettes rosissent. 

BAROIS. — Les novices ne sont donc pas cloîtrées ? 

MARIE. — Si. Mais on vient leur dire adieu, la veille de la prise du 
voile... 

Une larme glisse sur son sourire. 
Barois lâche sa main. 



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380 JEAN BAROIS 

BAROIS. — Votre mère ne se soucierait guère de me rencontrer là-bas... 

Sa voîx^ indifférente, à peine interrogative. Mais il la dévi- 
sage de biais, anxieusement* 

Elle lait un signe de protestation. 

BAROIS (ton léger, où perce du plaisir). — Et puis, ma pauvre Marie, 
je ne suis plus en état de voyager... 



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III 

Un appartement modeste, rue de Passy. 

Luce, à sa table de travail. 

Il retire hâtivement ses lunettes en voyant entrer Barois, et 
va vers lui. 

LUCE. — Je suis bouleversé, mon cher ami... Que s*est-il passé ? 

Barois, essoufflé par les trois étages, s'assied lourdement, le 
poing sur le cœur ; son sourire demande quelque répit. 

LUCE (après un instant). — Je n'ai trouvé dans votre mot aucun motif 
plausible... 

BAROIS. — Je vous en prie, mon vieil ami, ne cherchez pas à me con- 
vaincre. Ma décision est prise. 

Luce fait un geste d'incompréhension, et va s'asseoir à son 
bureau. 

BAROIS. — J'y pensais depuis longtemps, ce n'est pas un coup de tête. 

LUCE (attentiO* — Remettez-vous à un nouveau travail, Barois, et vous 
verrez, vous retrouverez vite l'équilibre ! 

BAROIS. — Je suis incapable de faire un projet. (Soucieux.) D'ailleurs 
je vais avoir à m'absçnter bientôt... Vous savez, cette cérémonie en Bel- 
gique... Ma fille... 

LUCE (vivement). — Ah... Eh bien, attendez, croyez-moi ; ne prenez 
aucun parti avant votre retour. 

Barois devine sa pensée ; il sourit péniblement. 

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382 JEAN B A R I S 

/ BAROIS. — Non, ce n'est pas ça... Je ne suis plus, nî physiquement ni 
"^ moralement, le chef qu'il faut au Semeur. L'entrain n'y est plus. Le 
public s'en aperçoit bien. Et les collaborateurs ! En fait, la direction 
m'échappe de jour en jour : ce sont les jeunes venus qui donnent le ton. 
maintenant. Moi je suis le vieux, débordé et suspect... (Sourire amer.) 
Et puis, voilà assez longtemps que Breil-Zoeger attend la place... 

Il tire de sa poche un manuscrit plié qu'il pose sur le bureau. 

BAROIS. — Tenez, I'aJ ypulu VPU« spuimet^rfi Ça *• Wia §Oïte de confes- 
sion, de testament... J*ai 1 intention d'y consacrer un numéro du Semeur. 
Pour ne pas m'en aller comme un yainçu, voiM aonipreoe^t ? Un dernier 
numéro, tout entier pour moi seul. Après, je me tairai. 

LUCE. — Vous ne pourrez pas ! 

ÇAB0I5, •*- Pourquoi donc ? Justement, Içi^ médecin» «fie prewriyent 
le repos ; ils veulent que je quitte Paris, que je m'installe en banlieue, 
«u grand air,,. 

LUCE. — Un homme comme vous ne se condamne pas volontairement 
au silence I 

BAROIS. — Oh si !... Il y a des stations, dans la vie, oii il faut savoir 
s'^rrêt^r, sç tourner sur spi-mên» et prendre une détermination* 

LUCE (penché). — Supposez un instant que les rôles soient renversés ; 
que je $oi« yejiu vous dir^ : « Je quitte t^t, je renpn^^ à vivre... » 

BAROIS. — Ah, vous, vous n'en auriez pas le droit ! Mais ce n'est pas la 
même qho^e 

LUCF. ^- Je n'ai rien que vous n'ay^ vowi^inêsyie^. 

BAROIS. — Vous avez une sagesse qui accepte tout ce qui arrive... C'est 
I4 di^étqnce qu'il y e^ entre le bonheur €«; le m^Jheur, 

LUCE (souriant). — Il est si facile de ne chercher son bonheur que dans 
les satisfactions de la raison ! 

BAROIS (farouche). — Elles ne me suffisent pJus I 

Une p^^use, 

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BAROIS^ — 

ehappe... 



L'AGE CRITIQUE 3^ 

J'en ai açsez 4? Rie (lé{>f(tt|^ 4§]^ UWP vie dflnt ]p ^Pl\f ni'é-y 



Luœ ^t asgis. les fer^ çrçi^^ lÇ5 Xf^^ ^ f^^^'^* 6^^ damiers 
mots de Barois, il lève son regard pensif et reste un instant avant 
4e répon4re. 

LuçÊ- —T \foi\k le poipt maj^de... M^? pp^r^^pi yçnhk h toqt pri?c 

porter un jugement définitif sur la v^e } fQ^f^^oi ^o^^ù^fs, po^er çps prp- 
pfèmes in$oIûpIe$ J 

pÂ|(OlS (violence 8oud^îne)| — Pojîrqupi ? M^is j?§rce aup, ,§i je 4î?- 
parais, rnoi, avant d'en avoir la ciei, n^pri çrfpit^ n ^vjf^ apputî k rien ! 
Qu ^est-ce que vous voulez que ça me fasse, à moi, Barois, de penser que 
dans deux mille ans, on en saura peut-être un peu p}u§ qi|e nous ? Cette 
énigme, c'est moi seul qu'elle oppresse ! 

LUCE. — Il faut se rappeler que Moïse n'est pas entré en Terre pro- 
mise... 



comment 

en têt^ a tête avec la mort ! Vous ^ve? eu de^ chagrin?» pour^pint. 

Après la mort 4e votrçî fei^^pie^, 



LUCE (d'une voix subitement voilée). — Oui, à c6 moment-là, j'ai déses- 
péré de tout... Peijdant plusieurs semaii^^s. (Relevant le frppt.) ^ ppis 
un mati^ï^j qans ]p |$tfdin, rt- npus habitions mçqxç A^tçuil. — ip rçifi soji- 
yiens, j ai yu a^ nçuveau les arb^-eSp le §pleij, |es pe^^s,,. Peu }l pe\4, j a(i 
remonté la pentç. 

BAROIS. — Moi, voyez-vous, ie n'ai plus une Ijeurç 4e pajif, depuis que 
je sens mon tour approcher I Autrefois je me disais : « Oui, die viendra, 
^k ijae prendra, comme les autres... » (La main au cœur.) Mais maii^teqant 
je sais par où, et tout est changé ! Je sens son crampon qui a mordu îà, qui 
m'attire par ce lan^beau de chair mala4e, gui m'£|tti^<^< ^pî» ïTIpn oeuvre, 
)a foie qu^ l'aurais à vivre... 

Aï^^ je ne peux pas n^e résigner à ce néant I 

Un silence. 

LUP^, rrf. Nqii^ {)« vqyoï^s n^ les çhosm de mên^. Pour moi, la vie et 
]§ iftÇiift ^t lioiat tûujTOff W^fo^4^««?f C'esfe U sqite 4u même mystère,,. 

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384 JEAN BAROIS 

Et j'envisase ainsi le problème depuis tant d'années, que je n*ai plus la 
moindre velléité de révolte. 

BAROIS. — Votre consentement est au-dessus de mes forces 1 

LUCX. — Je ne consens pas ! Mais je ne m'insurge pas non plus. Je me 
sens si peu de chose dans Tagencement des lois universelles... Je me suis 
habitué à n'être qu'une parcelle d'univers qui accomplit sa destinée ; je 
me relie au passé et à l'avenir ; je me devine, par avance, prolongé par 
ceux qui feront, après moi, la même œuvre que moi. (Souriant.) Je vous 
répète que les satisfactions de la raison ont pour moi^ une extrême impor- 
tance : ce que la mort a de rationnel, quand on l'envisage ainsi, me la fait 
accepter aussi naturellement que la naissance 

BAROIS. — Je vous envie. 

LUCE. — Mais ce calme est à la portée de chacun ! 

Barois secoue la tête. 

LUCE (ton de reproche). — Je vous assure que si j étais, comme vous, 
paralysé par la mort, ie me contraindrais à réagir. Nous sommes un frag- 
ment de vie universelle, — peut-être le seul qui ait conscience de lui- 
même : cette conscience nous fait un devoir de vivre le plus possible. 

Vous» Barois, vous qui aimiez tant la vie ! 

BAROIS (avec désespoir). — Mais je l'aime plus que jamais, mon ami, 
et c est bien ce qui m'empêche d'accepter qu'elle puisse finir ! Plus j'aime 
la vie, et moins je me résigne aux conditions dans lesquelles il faut vivre. 
Pourquoi la conscience, si c'est pour contempler le néant ? 

Luce le regarde sans répondre. 

BAROIS. — Le néant... J'ai beau me raisonner,jenepeux plus sortir de là! 

LUCE. — Vous vous laissez dominer par votre moi. C'est fréquent, lors- 
qu'on vieillit : la personnalité devient plus précise, çlus pesante ; on est 
moins sollicité par l'extérieur, on concentre ses facultés sur soi... Il faut 
lutter contre cette ankylose ! 

BAROIS (s'abandonnant). — Ah, mon pauvre Luce, comment ne pas 
désespérer de tout ? Voyons ! A quoi ont abouti nos efforts ? Récapitulez 
nos déceptions, depuis l'Affaire 1 Partout le mensonge, l'intérêt, 1* injus- 



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L'AGE CRITIQUE 385 

tice sociale, comme avant I Où est-il le progrès ? Y a-t-il une seule de nos 
^^ certitudes qui se soit imposée, grâce à nous ? Au contraire, je constate 
^ plutôt un recul, puisque les jeunes nous renient, et qu'ils ont pris le coh- 
trepied de tout ce qui nous avait paru définitif ! Quelle pitié ! Voilà que 
beaucoup d'entre eux se soumettent intégralement au catholicisme I 
Est-ce qu'ils ignorent nos attaques ? Non, mais ils y ont trouvé des ré- 
ponses en accord avec les besoins de leurs tempéraments, et ils sont assurés, 
autant que nous l'étions nous-mêmes ! Ils ont même découvert de subtils 
détours pour réhabiliter le libre arbitre, et pour s'en faire une raison d'agir ! 
Ce sont des faits, mon cher... 

Nous aurons beau travailler à améliorer le sort des autres, à les affranchir, 
toute la nature travaille contre nous : toutes les injustices, toutes les erreurs 
renaissent avec chaque couvée neuve, et c'est toujours la même lutte, et 
toujours la même victoire du fort sur le faible, du jeune sur le vieux, éter- 
nellement ! 

LUCE (très ferme). — Non, je ne peux pas vous suivre, je ne peux pas 
voir le monde si mauvais que vous le faites... Non... Au contraire, je vois 
qu'en somme, malgré des écarts, qui me désespèrent autant que vous, 
c'est tout de même l'ordre et le progrès qui finissent par geigner, peu à 
peu... Vue d'ensemble, l'humanité avance. C'est incontestable. Aucun 
esprit de bonne foi ne pourra le nier. 

Barois se met à rire. 

BAROIS. — ' Avouez donc que la croyance au progrès est un postulat 
optimiste qui est nécessaire à votre équilibre personnel ! 

Le progrès ? L'outillage, les méthodes, oui, tout ce qui dépend de l'ob- 
servation et de l'exercice, a progressé... Mais dans le fond qu'y a-t-il de 
nouveau depuis les philosophes grecs ? Sur la vie, sur la mort, nous n'en 
savons pas plus qu eux... Conjectures I Impossible d'affirmer ni de nier 
avec certitude l'existence de l'âme, la liberté... 

LUCE. — C'est déjà beaucoup d'avoir bien prouvé que tout se passe 
éeomme si l'âme et la liberté n'existaient pas. 



B>^KOIS. — Ces acquisitions négatives et provisoires ne me contentent 
plusl ! 

iLuCE (tristement). — Vous aussi, Barois, vous voilà atteint par la con- 
tagion ? Ah, je reconnais que nous vivons à une époque bouleversée... 
Mais comment ne sentez-vous pas que c'est l'avenir qui germe sous cette 
souf&ance I Tu enfanteras dans la douleur... 



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386 JEAN BAROIS 

^ Vous ti avez pas prononcé le cri du rallieitient actuel, mais il était déjà 
sur vcn lèvres i laJmHàt ie i» science... Formiitk cotntncKle 1 Une classe 
ignorante la répète d^ttîs dix ails, et ia ieune géhératÎMi s'en «at emiMMréei 
sans révision ; car c*est plus facile à affiritier qu'à vérifier... (Avecon^veiL) 
Pendant ce temps-là, eliè travaillé, ia science en faillite» et soti apport 
s accroît peu à peu : les théories '<)u*elk tvàît provisoinMiMnt ébaucMes^ 
elle les retouche x^ubttdiennement, elle les consolide par de iiouvelleB dé-^ 
couwrtea..^ Elle avance sans fépondrev -^ et c'est eik ^ui auva le dismier 
hiot I 

Il se lève et fait quelques pas, les rtiains derrière le dos. 

LUTE. — C'est une réaction inévitable... Stupidement, on a vouki exiger 
de la science beaucoup plus qu'elle ne pouvait donner à ses débuts, — 
peut-être même plus qu'elle n'est susceptible de donner jaAiais. Oki a 
cru tout possible d'elle. Et maintenant il y a des esprits scientifiques, comme 
vous, qui se laissent aveugler par leur point de vue individuel : ih se 
disent naïvement, quand sonne leur soixantaine t « Voilà trente an* que 
je travaille. En ces trente années, rnoti existence à mot s'eat cJiargéé d'évé^ 
aements... Eh bien, pendant ce ten^s, la s^nce, qu'a<-t^e fait } Je ne 
vois guère qu'elle ait progressé. » 

La faillite de la science, mon ami, résulté tout simplement de la disipro- 

f)ortion qui existe entre la brièveté de notre vie d'hommes, et la lente évo- 
ution des connaissances. Vous et les autres, vous êtes le jouet d'une appa- 
rence : vous êtes comme nos ancêtres qui ont affirmé pendant des siècles 
l'inertie du monde minéral parce qu'au cours de leur rapide existence ils 
n arrivaient pas à observer de modification sensible dans la composition 
d'un caiUou I 

Barois l'écoute avec une incurable indiUEérencei 

BAROIS. — Oui... autrefois ce genre dé raisonnement me ^iklèuèait. 
Maintenant non. J'y vois un agencement logique : mais riçn de tout ça 
fte m'atteint à l'endroit où je souffre... 



Un silence. :^rs- 

""«st 
BAROIS. — (Les larmes aux yeux.) Ah, c'est affreux de vieillir... ^ut 

LUCE (vivement). — Mais vous êtes plus jeune que moi 1 

BAROIS (grave). -^ Je me sens très vieux, mon cher. Je suis une machi^ 
usée : les leviers n'obéissent plus. Le coftur bat la breloque. J*M iàv.. 



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L • A C E C R ITI U E 387 

(il touche sa poitrine) comme un soikfffet percé..* Le moindre refroidisse- 
ment me met au lit, avec la JKèvre... jt isuis fini, je me seiis incapable dt 
fournir une étape nouvelle* «. 

; LyCK (sane conviction). **■ Vou* traversez une période de dépréssioù 
qui passera... 

ËÂROiS (avec raireune); -^ Mais vous ftë sente* donc pas les années, 
vous ! Le cerveau qui fléchit, les habitudes qui se figent... L'isblenlent, 
le vide sentimeïitftl, l'impossibilité de prendre quelque chose à cœur... 
Ah, sapristi, je les sens bien, moi ! Ma vie est bloquée ; c est une impres- 
sion atroce. Je suis incapable d'activité : je n'ai plus qu'une mortelle 
envte... d'aVoîr envie d'agir ! 

Et quand je me retourne vers le passé, qu'est-ce que j'y trouve ? Qu'est- 
ce que j ai fait ? 

Mouvement de Luce. 

BÂROIS (l'interrompant). ' — Evidemmenti j'ai écrit, j'ai aligné des mots, 
j'ai éckafaudé des anrumentâtiom.<.k je laisse des livres, des articles qui 
ont eu leur actua!ité..é Mais erôyéî-vous que je s6is dupe ? que je m'illu- 
aoBue sur la pauvreté de tout ^ ? 

LUCE. — Vous méconnàifise^ votfe ^e, Barois, ce n'est pas digne. Vous 
avez cherché ; vous avez trouvé des parcelles de vérité ; vous les àVez 
divulguées généreusement ; vous avez contribué à extirper quelques 
erreurs, et à préserver quelques certitudes qui vacillaient ; vous avez 
défendu la justice, avec une ferveur communicative, qui a fait de vous, 
pendant quinze ans, l'âme vivante d'tm piAlti... 

(Sim|>lemeiit.) Je trouve votre vie très belle. 

Une fierté dans les veux de Barois. 
Il sourit et tend la main. 

BAROIS* — Merci, mon ami,.* Autrefois, ces paroles-là m'auraient remis 
^ ajdomb... Je ne rêvais pas d'autre ôtaisoil fuhèbre... 
li)Mais ' maintenant..* 

! Un silence. 

taî BAR/OIS. — A quoi pensez-vous ? 

LUCE. — Je viens d'avoir, en vous regardant, cette idée : qtie beaucoup 



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388 JEAN BAROIS 

de ceux qui nous ont précédés ont dû éprouver cette angoisse. . Ces 
hommes, — à qui nous sommes redevables de tout ce que nous avons pu, 
faire — ont dû avoir ce même désespoir, ont dû s'imaginer que leur 
efïort était inutile... (Un temps.) Allez, allez, Barois, la vérité, c'est qu'i 
n'y a pas une bonne graine qui se perde, pas une idée qui ne germe un 
jour, pas une parcelle de conscience acquise, qui disparaisse. Savons^nous 
si l'une des pensées que nous avons émises, vous ou moi, ne sera pas le 
point de départ d'une découverte, qui libérera davantage l'avenir ? Il 
suffit, pour avoir (ait du bon ouvrage, de s'être donné, humainement, 
toute sa vie. Quand on a semé le mieux et le plus possible, on peut s'en 
aller en paix, et céder la place à d'autres... 

BAROIS (sombre). — Mais je ne suis pas aussi sûr que vous d'avoir semé 
le bon grain... 



T. 



Luce le considère avec un découragement infini. 



BAROIS. — J'ai totalement changé d'attitude devant l'univers. Je ne sais 
plus où j'en suis, voilà la vérité... 

Clertains jours, comme aujourd'hui» je ne peux plus accepter comme 
vrai ce que j'ai défendu jusqu'ici. Je sens bien que je n'arriverais pas à 
me prouver logiquement l'inanité de mes convictions passées ; mais, 
— je ne sais comment dire, — c'est presque physiquement que je les re- 
pousse : je les repousse parce qu'elles ne m'ont apporté que des décep- 
tions I 

LUCE. — Vous ne raisonnez plus... 

BAROIS. — Ah, on peut raisonner quand on a trente ans, quand on a la 
vie devant soi pour changer d*opinion, une sève qui bouillonne, du bon" 
heur plein les veines ! Mais quand on se sent près du terme, on est tout 
petit devant l'infini... 

(Très lentement, les yeux perdus.) On a, par dessus tout, un désir 
vague... le désir d'on ne sait quoi... qui serait le remède à toutes les transes... 

Un peu de paix, un peu de confiance... quelque chose sur quoi s!ap- 
puyer... pour n'être pas trop malheureux, pendant le temps q^ jïgi 
encore... 



Il redresse la tête. r 

Luce, qui souriait mélancoliquement, rencontre son r^ ^: 

son sourire s'évanouit. 






Long silence. 

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L'AGE CRITIQUE 389 

Après un instant, Barois semble se ressaisir. Il tend son ma- 
\ nuscrit à Luce. 

BAROIS. — Tenez, lisez ça, voulez-vous ? 



Vingt minutes passent. 

Le jour décroît. 

Luce s'est levé, pour s'approcher de la fenêtre. Une sym- 
phonie de blancheurs : la vitre blême, le rideau de mousseline, 
son front pâle, sa barbe, les feuillets... 

Les coins de la chambre s'emplissent de grisaille. 

Barois, les yeux fixes, attend. 

Luce tourne la dernière page. Il la lit jusqu au bout, atten- 
tivement ; la main qui tient le manuscrit s'abaisse ; il retire ses 
lunettes ; ses paupières se plissent à chercher Barois dans la 
pénombre. 

LUCE. — Mon pauvre ami, que voulez- vous que je vous dise ? Je ne 
peux plus rien pour vous, maintenant... 

(Après une pause.) Non... je ne peux plus rien pour vous, moi... 



Mais 






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IV 



A Wassîgnies-siir-Lys, près de Gand. 

La voiture de Barois longe un mur de couvent et s'arrête 
devant un portail, qui s'entr'ouvre aussitôt. 11 traverse une 
cour déserte, hésite, et se dirige vers le perron central ; lorsqu'il 
atteint la dernière marche, la porte close s'ouvre devant lui. 

Vestibule dallé. Le battant se referme. Une ombre s'appro- 
che, le visage caché sous un voile noir. 

11 la suit. 

Elle marche vite, agitant sans interruption une claquette de 
bols. Des couloirs. La religieuse pousse une dernière porte« 
s'efface pour qu'il passe, et donne un tour de. clef derrière lui. 

Le parloir : vaste salle au carrelage luisant, divisée en deux, 
sur toute la hauteur, par un lattis de bois à daire-voie. 

Une femme est là, en noir, immobile, écroulée sur une chaise. 
11 reconnaît Cécile ; il s'avance. Elle tressaille et tend la 'main, 
sans pouvoir articuler un mot. 

11 s'assied près d'elle. 

Quelques minutes. 

Dans la cour, un carillon léger, se met à sonner ses quatre 
heures. ^, ,/ 

Aussitôt, de l'autre côté du grillage, paraissent troîîs reli- 
gieuses, de même taille, la figure voilée de noir. Deux d'entre 
elles vont s'agenouiller devant une statue de la Vierge. La\ troi- 
sième s'approche, et, à l'aide d'une clef, fait jouer un panuieau 
de la clôture ; puis elle va rejoindre les autres, qui récitent; une 
dizaine de chapelet. ^ 

Cécile et Barois sont debout, les nerfs à vif. 

Cécile écarte les lèvres comme si elle allait mourir. 



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L'AGE CRITIQUE 39» 

L*u(iç dç$ religieuses 9e signe, et s Vv^nce^ Elle é<^rte^ son voile... 

Cécile ];xous^ ua cri étQ^ffé et rétfeint convulsiveiiient ; puis 
\ elle se détache brusquement pour la dévisager, comnf^e si elle 

craignait d'être trompée ; et» gémissant de tendresse, elle la 
serre de nouveau contre son cœur. 

Marie se redresse, et sans se dégager, tend la main à son 
père ; il l'embrasse en pleurant. Leurs yeux se rencontrent ; 
Barois retrouve ce regard anxieux, durci, ce sourire crispé, qui 
est chez elle le signe extérieur de la foi ; mais, dans son expres- 
sion passée, il n'y avait pas tant de lumière. 

MARIE. — Par pitié, maman, ne pleurez p4s... Die^ vous donnera la 
force, la consolation... (La voix a perdu son timbre. Elle ajoute, malgré 
elle :) Si vous saviez comme je suis heureuse ! 

Cécile halète sur son épaule, zézayant de$ plaintes vagi^ea. 

CÉCILE. — Q^i'est-ce que je vais devenir, Marie... Qu'est-ce que je vais 
devenir... 

Marie tient sa mère doucement appuyée contre elle, et lui 
caresse le front. 

MARIE (se tournant vers Barois). — Père, j'ai lu votre manifeste... Oui, 
c'est la dernière faveur que j'aie demandée.. (Elle le considère, les yeux 
dans les siens. Et, brusquement, avec un éclat d'espoir :) Père, ces pages-là 
appellent Dieu !... 

Barois secoue négativement la tête. 

C^ile sanglote toujours, n'écoqtant rie«, balbutiaqt : — «Qu'est- 
ce que je vais devenir... Qu'est-ce que je vais devenir... » 

L^ç regard^ de Nfcrje vont de l'un h l'autre. Son cœur s'amollit 
une dernière foi§ de pitié hunje^ine. Elle se pejciche pour atteindre 
la main de son père, et l'attire douçenaent près de sa mère. 

M ÀRIE (bas). — Ah, j'ai tant prié... (A peine perceptible :) Ne vous 
sépa /rez plus, mjiintenant... 

; Les religieuses, au fond de la pièce, se sont relevées. 

i Ellea approchent. 

^ Marie les entend venir derrière elle ; son corps frémit ; son 

masque s'épouvante. Elle s'arrache des bras de Cécile, et glisse 



; 



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392 JEAN BAROIS 

dans ceux de son père : à peine a-t-il le temps de sentir sous ses ' 
lèvres la soie du petit front bombé... Elle se détache : d'un geste 
éperdu, elle étreint encore une fois sa mère, qui la regarde avec 
des yeux fous... 

Puis elle se recule vivement. 

Le voile retombe. 

Une religieuse referme soigneusement le grillage. 



n/ 



Personne ne verra plus ce visage vivant. 



Cécile reste foudroyée, les mains tendues, les lèvres ouvertes. 
Tout à coup elle chancelle, et se serait abattue si Barois ne l'avait 
saisie. 

Elle s'accroche à lui. 

CÉCILE (dans un souffle). — Ne me quittez pas, Jean... ne me quittez 
pas .. 

La porte s'ouvre. 

La tourière fait entendre sa claquette. 

Barois soutenant Cécile, l'entraîne ver$ I4 sortie. 



Une heure plus tard. 

Dans une arrière-salle de l'auberge. On a traîné deux fau- 
teuils devant le poêle. Une lampe suspendue éclaire un souper 
auquel ils n'ont pas touché. . , . . 

4 reli- 

Barois, assis en retrait, aperçoit Cécile de dos, courbéeYentre 
chapeau cabossé glissant sur les bandeaux défaits ; par instAtroi-' 
elle tourne la tête, et, pour étouffer une reprise de sangloipeau 
presse son mouchoir sur ses lèvres enflées. ^ne 

Il est abattu par la fièvre ; chaque pulsation du cœur lui f; ^ 
mal ; sa sensibilité est à nu. Le bruit de ces larmes ressuscite 
des émotions lointaines. 



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L'AGE CRITIQUE 393 

Il songe au passé, sans amertume : la solitude d*hier, celle qui 
Tattend demain, sont pires que la mésentente de jadis. 

— « Elle a dit : Ne me quittez pas.,. Un cri de désespoir peut- 
être ? 

« Ah, si elle veut... 

« Mais pratiquement, c'est bien difficile... 

« Qu'elle vienne habiter avec moi dans la banlieue ? Elle ne 
pourrait pas s'y faire ; sa vie active, ses patronages... 

« Alors ? Je ne peux pourtant pas aller habiter dans la maison 
de la mère Pasquelin... » 

Involontairement il termine sa pensée à voix haute : 

BÂROIS. — ...ça ne serait possible, que si vous consentiez à quitter 
votre maison... à venir habiter celle de ma grand'mère... 

Cécile se retourne. 

Barois rougit. 

Elle hésite, le temps de bien comprendre. L'émotion la fait 
loucher. 

Puis, de son fauteuil, avec un abandon reconnaissant^ elle 
allonge la main jusqu'à la sienne» 



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LE CRÉPUSCULE 



« ...pareil à qui suivrait pour se guider 
une lumière que lui-même tiendrait en 
sa main... » 

A. Gide. 

« ...N'éteins pas le lumignon qui fume... 
Son odeur même nous sert de guide.. » 

Ibsen. 



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A Buis, dans la vieille maison Barois. 

Premiers jours de Tété. 
Dix heures du matin. 

La chambre de Cécile. 

Elle a rassemblé là tous les meubles du petit salon de Mme 
Pasauelin. 

Elle est assise à son bureau. Robe noire. Bandeaux lisses. Un 
livre de comptes ouvert devant elle. D'autres registres, étiquetés : 
Q^êtes, Vestiaire. 

céciLE. — Entrez... 

Cest Jean. 

Elle achève son addition, appuie le buvard, et tourne la tête. 
Sourire affectueux. 

CÉCILE. — G>mment vous sentez-vous, ce matin ? 

JEAN. — - Pas mal. 

CÉCILE. — Un temps merveilleux... 

Jean s'avance vers la fenêtre. 

L'appui est chaud. La cour est pleine de lumière. 

JEAN. — Il doit faire bon au soleil... 

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398 JEAN B A R O I S 

Cécile range ses cahiers, avec des gestes étroits. Puis elle 
pique un chapeau sur sa tête, et glisse un cahier sous son bras. 

CÉCILE. — Je vais porter ça à l'abbé Lévys. 

Jean descend l'escalier derrière elle, La porte du vestibule 
est ouverte ; l'éclat du perron est éblouissant. 

Quelques pas, aveuglé. Le soleil cuit la chair des épaules. 

Les premières pivoines, les premières fraises ; les feuilles 
vertes de la treille. 

Une demie sonne au clocher. 

Il lève les yeux ; son regard longe le pan de pierre ocre et se 
perd dans la profqndeur bleue : un ciel qui vient de loin et qui 
passe, un ciel qui fait le tour du monde. 

Il gagne, à petits pas, le hèhC dé la tonnelle. Il ééàrte les bras 
sur le dossier tiède, pour que toute cette clarté, toute cette 
chaleur le baignent. Ses mains sont roses de soleil. 

Apaisement. 

Il pense : 

— « Je suis là, dans ce printemps... Je ne le comprends pas. 
Mais il s'empâte de moi, il me soumet à lui. 

« Il doit y avoir d'immenses cycles d'idées dans lesquels 
notre pensée ne i'est pas aventurée encore... Des idées qui dé- 
passent nos hypothèses de Tâihe, de Dieu 5 defs idées qui accor- 
deraient nos contradictions... Ah I... » 



Quelques minutes plus tard. 

Jean regagne lentement la maison. 

Le timbre du portail. 

Un abbé pénètre dans la cour, aperçoit Jean et s'approthe. 

JEAN, — Mme Barois vient de sortir. Monsieur. 

Le prêtre hésite. 

l'abbé. — Permettez-moi de me nommer : l'abbé Lévys . 



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LE CRÉPUSCULE 399 

JEAN (du haut du perron). — Mme Barois sera désolée. Je crofô qu elle 
allflit justement vous voir. 

l'abbé (geste évasif, qui relègue Mme Barois et ses œuvres à rarrière- 
plan de ses préoccupations). — Je m'en voudrais, Monsieur, de ne pas 
saisir cette occasion... Mon arrivée à Buis est encore très récente. Mais 
depuis que j'habite la même ville que vous, j'ai le désir de vous rencontrer. 

Jean s'incline légèrement. 

l'abbé. — Oh, je sais aue vous vivez très seul. Mais je me serais fait 
un titre, pour enfreindre la consigne, d'avoir été pendant douze ans. — 
je ne dis pas un de vos abonnés (il montre sa soutane) — mais l'un de vos 
lecteurs... 

JEAN (stupéfait). — Vous suiviez le Semeur ? 

L*ABBÉ. — Régulièrement. (Baissant les yeux.) J'y ai même collaboré, 
si Ton peut dire, par des lettres non signées, que vous avez publiées à 
plusieurs reprises... 

JEAN (redescendant deux marches). — Vraiment ? Ah, je ne me dou- 
tais guère... 

Mais je vous tiens debout sous ce soleil... Voulez-'vous entrer un instant ? 
Mme Barois ne tardera pas. 

Il guide l'abbé jusqu'à l'ancien salon, son cabinet, qu'il a 
meublé avec les épaves de sa vie active : ses bibliothècjfues, son 
bureau, et, tut la cheminée, seul et nu, le douloureux £sc/ai;e 
enchaîné de Michel-Ange, immuablement arrêté dans son effort. 

L'abbé Lévys : long, maigre. 

Masque régulier, zébré de tics nerveux. Une peau jaune» 
bossuée. Un regard tantôt distrait, tantôt fixe. Des lèvres mobiles, 
dont le sourire est une grimace triste. 

JEAN (intrigué). — Je suis si surpris que nous ayiofks eu un prêtre parmi 
nos correspondants !... Dans quel esprit lisiez-vous donc notre Semeur ? 

i^ABBÉ. — En y faisant, le plus souvent, de graves restrictions ; mais 
toujours avec intérêt, et souvent avec sympathie... 

Jean fait iab gosle d'étonnemeat. 

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400 JEAN BAROIS 

L*ÂBBÉ. — Ne croyez- vous pas qu'à un certain niveau de pensée, lors- 
qu'on est décidé à prendre au sérieux la vérité et à suivre sa conscience, 
il est bien difficile d'être de son parti, sans être aussi un peu de l'autre ? 

Jean l'examine» sans répondre. 

l'abbé (après un temps). — C'est M. Breil-Zoeger qui a pris votre suc- 
cession ? 

JEAN. — Non. C'est un jeune, un nommé Dàlier, un sectaire. Mais il 
n'est que le prête-nom de Zoeger, qui a toujours aimé se tenir dans la 
coulisse. 

l'abbé. — Vous ne vous en occupez plus du tout ? 

JEAN (brusque).^ — Oh, non, plus du tout ! Et je vous prie de croire 
que je désapprouve entièrement la tournure anarchiste, de plus en plus 
accusée, qu'ils donnent à leur revue ! 

L'abbé garde le silence. 

JEAN. — D'ailleurs, je n'ai plus aucune relation avec eux. J'ai rompu 
définitivement. (Prenant des brochures sur une étagère.) On m'envoie 
les fascicules, par habitude ; mais, voyez, je n'ai même pas coupé les 
derniers... A quoi bon ? Je n'y trouve que des sujets d'irritation ! 

(Il fronce les sourcils, et éparpille les revues devant lui ; puis il cherche 
à dévier la conversation.) Je ne suis plus en correspondance qu'avec Marc- 
Elie Luce, et un vieil ami des mauvais jours, Ulric Woldsmuth. 

l'abbé. — Le chimiste ? 

JEAN. — Vous le connaissez ? 

l'abbé. — J'ai lu son livre. 

Jean sourit, enchanté 

JEAN. — Ah, voilà un beau caractère ! Trente ans, qu'il cherche l'ori- 
gine de la vie... Trente ans, sans une défaillance... 

l'abbé (coud d'oeil circulaire) — Mais... vous travaillez toujours ? 

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LE CRÉPUSCULE 401 

JEAN (haussant les épaules). — Non. Je m'occupe. En ce moment, je 
traduis» — pour moi — le journal d'un mystique anglais... 

(Sourire pénible.) J'ai mis quelque temps à m'habituer à cette exis- 
tence de mollusque... Mais ma santé ne me permet plus autre chose. Je 
vivote, en prenant des précautions, l'hiver au coin du feu, l'été au soleil... 
(L'éclat des yeux contraste avec la résignation des paroles.) Que voulez- 
vous. Monsieur l'abbé, c'est la vie... 

Il soulève quelques numéros du Semeur et les laisse tomber 
un à un sur la table. 

JEAN. — Ah, les jeunes ont vite fait de vous désarçonner ! 

Une pause. 

JEAN (Le front baissé). — Voyez- vous, on est trop sévère pour les ratés... 
Leur effort n'aboutit pas directement, c'est vrai ; mais il n'est pas perdu 
pour ça... Hein ?... Aucun effort n'est perdu... 

l'abbé (étonné). — Je ne pense pas que vous fassiez allusion à une 
expérience personnelle ? 

Jean le remercie d'un sourire. 

L'abbé regarde curieusement ce Barois qu'il ne soupçonnait 
pas. 

JEAN (après quelques minutes de réflexion, repris par une hantise fami- 
lière). — J'ai trop longtemps cru que la science, à elle seule, pourrait éta- 
blir, entre les hommes, la paix, l'unité... Eh bien, non. 

l'abbé (prudemment). — Pourtant... si vous ne vous placez qu'à ce 
point de vue du rapprochement des peuples, la science, en moins de cent 
ans, a fait à peu près autant que le bouddhisme — et même que le chris- 
tianisme — en vingt siècles ! 

JEAN. — Peuh... Voyez les résultats pratiques : qu'est-ce que le peuple 
y a gagné ? Un matérialisme au ras du sol, qui est vraiment sans beauté.. 
Qui, surtout, est stérile... 

L'abbé hésite. Ce n'est pas lui pourtant qui doit plaider pour 
la science... 



JEAN (distrait). — ...Ce qui semblerait prouver, au fond, que l'homme 

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402 JEAN BAROIS 

ne vit pas seulement de travail, de vérité. Il lui faut son dimùnchei : peu 
importe la formule... 

L*ABBÉ. (Passion soudaine). — Oui, peu importent les formulas, puis- 
qw 'aucune n'est encore assez vaste pour contenir tout le Parfait, l'Infini, 
Dieu... Ce ne sont en somme que des façons différentes de nommer une 
attraction, qui est la même pour tous ! 

Jean le regarde avec attention, 

JEAN. — Alors, si je vous comprends bien, vous, prêtre catholique, 
vous ne condamneriez pas irrémédiablement un être, qui, toute sa vie, 
aurait préféré sa formule à la vôtre ?... 

l'abbé (instinctivement). — Non. 

Sous l'insouciance de la voix, il a perçu l'anxiété de l'inter- 
rogation. 

Un silence. 

l'abbé. — Je me souviens d'un personnage d'une pièce Scandinave, 
qui disait... 

Il se lève : Cécile vient d'entrer. 

Elle ne laisse pas paraître sa surprise. 

l'abbé. — J'espérais vous éviter cette course, Madfime, priiâs jç suis 
arrivé trop tard. 

CÉCILE (lui remettant le registre). — Voici nos comptes h JQur. 

Elle éprouve une gêne à parler devant Jean, et dans cette pièce 
inhospitalière, dont elle ne franchit jamais le seuil. 

CÉCILE. — J'aurais aussi diverses décisions à prendre pour la souscrip- 
tion des écoles... Voulez- vous m 'accompagner là-haut un instant ? 

l'abbé. — Je vous suis. (A Jean.) Je m'excuse. Monsieur, d'avoir ainsi 
abusé... 

JEAN (spontanément). — Votre visite m'a fait beaucoup de plaisir. 

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LE CRÉPUSCULE 403 

Cécile est sortie, laissant la porte ouverte. 

JEAN (d'un autre ton). — Vous n'avez pas achevé ce que disait votre 
Scandinave... 

L*ABBÉ. — « Quand il s'agit de la foi, c'est l'affaire du bon Dieu, Notre 
devoir, à nous, est d'être sincères. » (i). 

JEAN. — C'est une belle parole... 



BjpKNSTjERNS B}ORHSf)n. Ai^ 4^ de$ forces. 

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II 



« 12 octobre, (après un long entretien avec M. Barois.) 

« J*allais à lui, dans un mouvement de sympathie coupable : i*allais au 

Îolémiste dont le nom était pour moi le symbole de la pensée libre. 
*allais à lui comme au seul être d*ici à qui parler de mes préoccupations 
« Et i*ai trouvé un pauvre homme, plus malheureux que moi, plus déchiré, 
plus pitoyable ! 

« Je ne Tai pas vu tout de suite tel qu'il est. 

« J'espaçais mes visites, par discrétion :c*est lui qui m'envoyait chercher, 
sans but, pour me voir. Je remarquais son souci d'aiguiller la conver- 
sation vers les questions religieuses. Je ne m'y dérobais pas ; je cher- 
chais même à lui faire deviner le pénible état de ma conscience. Mais il 
ne me semblait pas pouvoir distinguer l'homme sous le prêtre : mon carac- 
tère sacerdotal 1 attirait seul. Pourtant il ne se départait pas d'une atti- 
tude agressive à l'égard du catholicisme. Il ne cessait de m'opposer des 
arguments d'ordre scientifique, dont, pour mon supplice, je connaissais 
bien la valeur : mais il le faisait avec je ne sais quelle restriction, et comme 
s'il s'attendait bien à les voir réfuter. Ce que je faisais, d'instinct. 

«Peu à peu, j'ai compris. Physiquement, il est rongé par la tuberculose 
pulmonaire des vieillards : c'est un fantôme, aux yeux brillants, miné 
presque chaque jour par la fièvre, et périodiquement repris par des pous- 
sées congestives qui aggravent ses lésions. Moralement, son état est pire 
encore : il est rongé par le doute de ce qu il a cru vrai, et par la peur de 
mourir. Il se cramponne à ses convictions passées : mais elles ne sont plus 
pour lui qu'un sujet d'angoisse. 

« Je pensais trouver en lui un conseil : et c'est moi qui peux lui porter 
secours ! 

« Je ne songe pas à me soustraire à ce devoir inattendu : mais les circons- 



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LE CRÉPUSCULE 405 

tances ont quelque chose de tragique... Pourquoi faut^il que le prêtre, 
appelé à guider cet athée vers Dieu, soit un pauvre tourmenté, que les 
doutes ravagent lui-même depuis dix ans ? 

«Peut-être est-ce bien ainsi, peut-être suis-je mieux préparé qu*un 
alitre à soigner cette plaie > 

« Je m'y appliquerai de tout mon cœur, et je ferai en sorte qu'il ne soup- 
çonne jamais de quelles mains incertaines, de quelles mains tremblantes, 
je lui apporte ce Dieu qu'il cherche ! 



« 2 novembre. 

« Il a des moments de lucidité terribles, dès qu'il passe quelques jours 
sans fièvre. 

« Aujourd'hui il m'a interrompu avec un regard singulier: — « A cer- 
taines heures, — tenez, en ce moment, ^ — je parviens à me dédoubler, et 
une partie de moi-même juge, comme j'aurais jugé il y a quinze ans, ce 
que )e suis devenu... Je me demande alors si je n'étais pas, de toute éter- 
nité, voué à la servitude ? » 

« En parlant, il tendait la main vers un plâtre de Michel-Ange qui est 
sur sa cheminée : — « RegarieZ''le I II ne fkut pas lever un bras libre /... 
PeuUêtre nai-je faiU comme lui, pendant des années, que le simulacre de 
r affranchissement,,. » 



« 10 novembre. 
« Ce matin : 

— « J'en ai assez des négations scientifiques ! elles n'ont pas plus 
d'autorité pour nier que d'autres pour affirmer. Mais votre dogmatisme 
religieux me rebute, au même titre. Je sais ce qu'il vaut : j'y ai été pris, 
assez longtemps 1 » 



« 16 janvier. 

I trouvé couché, sans courage. 

^ ' son lit, il y avait un numéro A\x Semeur qu'il venait de recevoir. 

Il l'a ouvert* A la dernière page, un écho intitulé : Une nouvelle conversion, 
et <jUelques lignes mordantes qui le visaient & Il a haussé les épaules ; mais 
je 1 ai senti profondément blessé. 



« lel'ai 
« Sur SOI 



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406 JËAH lAkOIS 

« Il a dUtigé \à tortvarMtti<>ft. Noue ti'âVeniè JàotÂé fttiêâli èu]«t ptM%. 

^ CôttïThe 'fêXkk irte tmteti après un silence, il tti'à ttg&têéid^'-^ Je èf^is 
un mystique, au fond... Et pourtant je né dtak à ri«A... t^ 

« Je lui éi r^^dti: — « VôuS ne crdyet: à rien > On <*foit loujéur^ à 
quelque chose. Chacun, au fond de soi, a son Dieu cAthé aiiqud il fetournê 
piéiisém^ilt, àUqiiël il &e sacrifie loua le^ jObfS. » 

« Mais il à décoiié là fête, d uii air sombré :« — NéWj ie ¥6iis di§ <JUë je 
ne crois à rien... J'erre dans le noir, je Vbudrâis.i. *» 11 à bëîdëé la t@iX; tnàis 
je crois avoir entendu : «... la paix... pour mourir. » 



« 25 jantior^ 

« J'Ai pu rerehir sur le même stijct.Noa» diséuticn» ehcoré une ioh les 
preuves dé l'existence de Dieuj 

« Il m*a dit) — « Vos preuves ne prouvent rien, sinon i|iie vous^ Lévys^ 
vous croyez en Dieu. Et elles ne prctavent absolument rien d'autre. Si 
ces preuves avaient quelque valeur, croyez-'Vous qfu'il y aurait des athées ? » 

« J'aj répliqua i*^ « Mais il ri'y a pas de véritables atbé«6 ! Vtms-ménlle, 
VOUS ri avez jamais cessé d'être un croyant I Vottè confiance dansf le pro»* 
grès, dains l'avenir de la science, votre croyance même «u triomphé dé 
Pathéisme, qu'était-ce, sinon un principe de foi ? 

« Vous croyez qu'il y a un but dans la nature,vous croyez à l'ordre étemel 
des lois ; cet ordre-là, il a produit la conscience humaine, la vôtre ; et par 
là, il a introduit dans l'univers l'idée de justice : cet ordre-là, c'est Dieu ! » 

« Il â réfléchi quelques secondes: — « Oui. Mais un Dieu indéterminé 
Le vôtre est déterminé. Et c'est là que la superstition comilience. » 

« Que répondre ? 



« 7 mdfs. 

« Chaque fois que je le quitte, je me reproche de n'avoir pas su trouver,' 
dans ma foi qui hésite, le mot, l'accent qu'il eût fallu. Et, chaque fois 
que je le revois, je suis stupéfait du résultat inespéré de mes froides paroles. 

« Non que mes raisonnements l'aient convaincu. Mais, ils sont tme 
réponse aux difficultés qu'il avait soulevée^. Je m'aperçois que le pire serait 
de rester coi, et qu'à toutes ses attaques il faut opposer une contradiction, 
même chancelante. Avant tout il a besoin d une solution simple» une, 
et surtout catégorique. 



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LE CRÉPUSCULE 407 

« Rien ne m|a si bien fait comprendre que la foi n est pas seulement un 
acte de Tintelligence, une conviction, mais un acte de la sensibilité et de 
la volonté, un sentiment de confiance, un désir de soumission. 



« 19 mars. 

« L'Evangile prend utie grande importance dans fea viè irttérieiirë. Il en 
tirfe de firéqliëhtfes citations. Il a contratté l'hàbitudë d*jr refcdurir quoti- 
dietitiemént, cbmme à l'unique source dé pdisîë qui le sàtisifassfe. 

« D'aillfeiits il lit ÇeU,et de ntoins eh tnoitis; Je lé tirôuve généralement 
seul, dans un fauteuil de son cabinet, les pieds au feu, et sur les geilout, 
un journal qu'il n'a pas déplié. 



«3 



]um. 



« Jusqu'ici je lui développais surtout lés taisotis senti riieiitale^ de croire : 
le besoin dé consolation ; la nécessité d'uiie justice fihàle, d'un dédohimd- 
gement ; le désir d'une direction dans la vie. 

« Il est particulièrement éènsiblé à la beauté de la vie chrétjehtië;je lui 
en multiplie les exemples. Il me considère alors, de ses yëiix viti'eiik, avec 
une expression d'envie. L'autre jour il m'a dît : — ^ Cette beauté, à elle 
seule, suffirait à justifier la foi, — si le fruit suffisait h jùstifiei* l'drbrè... 
Et peut-être est-ce défendable, après tout ?... » 

« Aujourd'hui, l'entretien a été particulièrement animé. Il se sentait 
réconforté par ces premiers beaux jours, qui lui permettent de sortit; 
Nous avons fait une promenade, au soleil, en causant. Il m'a demandé 
de préciser certains dogmes. Il à paru très frappé d'apprendre que là 
théologie comprend des élémerïts divers, dont là vâlèut est fort inégale i 
qu'il ne faut pas confondre les dogmes essentiels de la foî, rèlàtïvenlènf 
peu nombreux, avec les doctrines comtnuhément remues ; et, qu'à tout 
prendre, il y a beaucoup de questions, comme l'efficacité des indtll^ericè^ 
par exemple, sur lesquelles les catholiques sont libres d'avoir des opinions 
très différentes. Je lui ai même dit combien les dognies du purgatoire et 
de l'enfer sont moins exjjHcites qu'oft ne îe ctbit généralement^ et com- 
bien il reste de marge aux croyants lès plus orthodoxes, poilr 1 Interpré- 
tation de ces dogmes. 

« J'ai peut-être ifisénsiblemerif fofcé la fidtë, tàtit J'aii Sehtî t^xié mé^ 
paroles le Rassérénaient. D'aîJIeurs jë hé fjéhsé pas être sorti dès Ktnîtés 
que l'apologétique tnodernë s'est fiiéè... 



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408 JEAN BAROIS 



«28 



jum. 



« Je rentre, le cœur serré. Il m*a inspiré aujourd'hui une pitié indicible. 
« Il était couché, très affaibli par les accès de fièvre de la nuit. Cette 
semaine pluvieuse et malsaine a provoqué une petite toux qui l'épou- 
vante. 

« Mme Barois m*a dit que le médecin ne 8*en inquiétait pas outre mesure» 
et qu'il comptait sur l'été pour en venir à bout. Mais lui, avait un visage 
ravagé. Il m'a dit, avec un frisson : « — Ah, j'ai cru mourir cette nuit » ; 
puis, d'une voix angoissée, comme une confidence : « — J'ai peur de la 
mort... » 
« Jamais encore il n'avait directement abordé ce sujet. 
« Je le regardais, subissant la contagion de cette terreur, et ne voulant 
pas le laisser paraître. J'étais resté debout contre le lit. Il avait gardé mes 
doigts dans sa main. 

« — La première fois que j'en ai eu peur, tenez, c'était ici, dans la 
cour... devant le cercueil de ma grand'mère. J'avais onze ou douze ans, 
je venais d'être très malade. J'étais devant le catafalque, je regardais les 
fleurs, les bougies, et brusquement je me suis dit : Et si die nest plus du 
tout, du tout, du tout ?... » 

« Il a ajouté d'une voix bizarre :« Qu'est-ce que c'est, la mort ? La désor- 
ganisation de l'être que je suis, dont ma conscience fait toute l'unité... 
Alors ? Disparition de la conscience, de l'âme ?... » 

« Il me dévisageait en parlant. Je le sentais parvenu à ce point de faiblesse 
morale où l'on ne peut plus supporter que les hjrpothèses consolantes. 
« Jamais je n'ai si fortement éprouvé la puissance sacerdotale dont je suis 
revêtu, moi, si indigne... Je lui ai crié, presque violemment : « — Ah, 
moi aussi, j'aurais beau m'étourdir, si je n'avais pas une foi absolue en la 
vie future, l'idée de la mort paralyserait toutes mes forces ! Mais la croyance 
à l'immortalité fait partie de ma conscience» et les pires obstacles qu'on 
puisse lui opposer sont des objections^ faciles à anéantir ! » 

tt II n'abandonnait pas ma main. Il m'écoutait avec une anxiété qui faisait 
mal. J'ai continué : 

« — D'où vient ma conscience ? D'une simple organisation nerveuse 
de mon cerveau ? Le cerveau, les nerfs, — la vie, la mort ? Mais vous 
ne voyez pas que ce sont des mots qui tous renferment un égal mystère ! 
Ce sont des étiquettes, ce ne sont pas des explications ! 

« Je sens en moi une notion du divin, un sentiment de la perfection, 
qui ne peuvent pas être de pures sécrétions de mon cerveau imparfait 
et périssable. Je sens en moi Pexistence d'une vie idéale, dont je ne trouve 
]e point d'origine dans aucune partie de mon corps. Je sens en moi deux 



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LE C R É P U S C U L E 409 

sortes de rapports, absolument distincts : ceux que j'ai avec lé monde 
matériel, par Tintermédiaire de mes organes, et ceux que j'ai avec le 
monde spirituel. La mort, par la désagrégation des éléments matériels, 
supprime toute la première série de ces rapports ; mais elle ne supprime 
pas la seconde. Et c'est là que je mets toute ma foi en la survivance de ma 
personnalité morale ! » 

« C'est alors qu'il m'a dit, lentement, avec un regard suppliant qui quê- 
tait une réponse décisive : — « Mais... une conscience n'existe qu'ayec 
cette double forme de relations... Qu'est-ce que c'est qu'une conscience 
qui n'a plus de relation avec le monde matériel ?» 

« J'ai palbutié : — « Peu importe de se faire de la vie future une idée 
nette ; l'important est que cette vie future soit certaine !» 

« Il a lâché ma main. 

« J'ai deviné que je l'avais atrocement déçu. La pitié m'a permis un 
suprême effort. 

« Je me suis penché vers lui, répondant à sa pensée plus qu'à ses paroles: 
— « Vous avez soif de certitude. Puisque la faiblesse de notre intelligence 
vous a refusé la vérité stable, pourquoi ne la démandez-vous pas à Dieu? » 

<^ II a fait un geste de désespoir.. 

«J'ai continué: — « Moi, prêtre, je ne puis vous apporter que des rai- 
sonnements. Mais Dieu peut vous toucher de sa grâce !... » Et avec toute 
l'autorité convaincante dont j'étais capable : — « Espérez, espérez... Ne 
vous défendez pas contre la foi... Ouvrez votre cœur, ne vous contractez 
pas, laissez pénétrer l'amour infini du Consolateur... » 

« Puis j'ai pris les Evangiles qui étaient sur la table, et j'ai cherché le 
passage de St Marc : ^^ Il en est du royaume de Dieu comme dun homme qui 
a jeté de la semence en terre, Qa il dorme, quil se lève de nuit et de jour, la 
semence germe et croît sans quil sache comment, » 

« A mesure que je parlais, je voyais ses traits se détendre et son angoisse 
fondre. Il a renversé la tête, il pleurait. 

« Moi, je ne pouvais détacher mes yeux de ce visage. Ainsi, c'est là que \ 
vient aboutir l'élan d'une pareille existence ! Trahi par ce corps ravagé 
qui l'abandonne à moitié de sa course... Trahi par sa pensée, qui le por- 
tait vers un but inaccessible... Ah, trahison, trahison universelle ! ^ 



« Le mçme soir. 

« Comme elle est belle la religion qui apporte un remède à de pareilles 
souffrances I Elle seule peut donner le courage de vivre et de mourir, 
elle qui tratisforine l*efîroi du mystère en une attraction sublime*** Là 
plupart d'entre nous ont bien davantage besoin de paix intérieure que dâ 



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41Ô JEAN BAROIS 

vérité ; la religion leur est une autre nourriture que la science. Et c'est une 
belle mission <jue d'être ce messager d'est>oir. 

« Non, je ne quitterai pas l'Eglise. Je ne la perdrai pas... Je ne pourrais 
pas la perdre... Comment renier la tradition qui a fait l'humanité ce 
qu'elle est ? 

« J'étais insensé ! Me séparer d'elle parce qu'elle est en retard sur la 
science humaine ? Je comptais pour rien cet attachement de cœur, qu'au- 
V cune volonté pourtant ne parviendrait à rompre ! 

« Evidertirtieiit le sens littéWl des dogtties me paraît aussi difficile à accep- 
ter aujourd'hui qti'il y a un an. Mais je me sens incapable de mé créer 
hors de leur ombre, une unité, un équilibre. 

«Je mfe contenterai, polir pouvoir vivre, de m'attacher à Tesprit plus 
qu'à la lettre. L'efficacité morale de la foi reste pour moi intacte. 

« Ah, j'ai trop dohné à l'Eglise dé moi-même, j'ai trop coniiu là ëueur 
d'agonie du jardin des oliviers ! L'Eglise m'a trop supplicié, elle m'a 
fait verser trop de larmes, et elle m'a fait tfop de bien... 

« Nous sommes rivés l'un à l'autre, -indissolublement... » 



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Il 



Fin de juillet. 
Un matin. 

L'abbé Lévys traverse hâtivement la cour. Visage bouleversé' 

Cécile Tattend. Elle Iiii saisît les deux maitlà ; cille ne peut 
articuler un mot ; ses yeux s'emplissent de larmes. 

L*abbé monte rapidement Tescalier. Jean habite la chambre 
dans laquelle son pefe est mort. 

Il est couché, les pras étendus, les traits apaisés. En aper-* 
cevant Tabbé, il sourit. 

JEAN. — Je vous remercie d être venu tout de suite. Je ne pouvais plus 
attendre... 

Un sourire joyeux, confiant, extraordinaire^ C'est la grâce 
auiourdhui, qui rayonne sur ces lèvres, dans ce regard... 

L'abbé comprend ; son cœur bat,, ses mains tremblent ; tout 
l'équivoque de sa loi s'évanouit ; il redevient» en un instant, 
pour un instant, le prêtre fervent qu'il a été. 

Alors il s'approche de Jean et prend sa main. 

l'âBBE. — Dites-moi tout»., tout... 

Le regard de Jean s'attarde dans la fenêtre ouverte : puis» 
de très loin, vient se poser sur l'abbé. 

JEAN. — Ce qui s'est passé ? (Un effort pour démêler les sotivenirs d'un 
rêve.) Laissez-moi reprendre... Hier soir, nous nous sommes rencontrés 
au presbytère, n'est-ce pas ? Mais vous n'avez rien remarqué, et je ne 
pouvais rien vous dire... 

DeVànt lé corps de ce pàùvré abbé Joziers, je venais d'avoir... (son oeil 
s^illilmihe)... là perception nétté dé l'arriê ! 

Mouvement dé Vahhè, 

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412 JEAN BAROIS 

JEAN. — J'étais assis, je ne pouvais pas détacher mes yeux de ces traits 
pétrifiés ; je cherchais l'ancienne ressemblance : mais il y avait une diffé- 
rence essentielle que je ne découvrais pas. Je cherchais une comparaison. 
Je me disais : « Ce corps est là comme une boîte ^de... » Vide ! c'a été 
une révélation : le corps était là, et ce n'était plus rien. Pourquoi ? parce 
qu'il avait perdu ce qui ranimait.». L'heure saisissante de la dissociation 
était arrivée ; la personnalité, ce qui faisait l'homme, s'était évanouie, 
était ailleurs ! Autant l'idée de survivance spirituelle me paraissait inex- 
plicable, autrefois ; autant l'idée contraire me paraît maintenant absurde. 

Oui, l'âme existe ! Il m'a suffi d'un regard sur ce lit pour constater sa 
disparition, et pour être frappé par la plus élémentaire, la plus indubitable 
évidence ! 

L'abbé serre fébrilement sa main. 

JEAN. — Je commençais à souffrir ; mais je dominais mon mal pour ne 
pas interrompre ce tête-à-tête, qui m'ouvrait la possibilité d'une vie 
étemelle... 

Enfin le domestique m*a ramené ici. II m'a couché tout de suite ; une 
crise effroyable... Oppressions, arrêts du cœur, étouffements... J'ai cru 
que j'allais mourir. 

Alors je me suis adressé à Dieu, de toutes mes forces : mais je sentais 
qu'il ne m'écoutait pas... J'ai voulu être seul. Ma femme ne voulait pas 
me quitter ; je l'ai suppliée de s'éloigner. J'ai encore essayé de prier, 
sans pouvoir... Enfin les douleurs se sont calmées, j'ai éprouvé un soula- 
gement sensible. Mais j*étais faible, faible... Je me sentais inerte, et si peu 
de chose, un souffle... Tétais certain que j'allais mourir... 

Ah, l'atroce nuit ! J'avais la tête en feu et le cœur tout refroidi, tout 
resserré, comme si l'ombre l'écrasait... Mon cerveau travaillait, à vide... 
J'étais pris entre deux courants contradictoires : je cherchais à prier, je 
faisais des efiorts désespérés pour appeler l'attention de Dieu ; et, à 
chaque élan, une voix, en moi, me disait : « Non, non, non... Personne ne 
te répondra !... Personne... Tu vois bien qu'il n'y a personne... » 

Il parle lentement, sans amertume, sa niain dans celle du 
prêtre, son regard ne quittant pas le ciel matinal. 

J'étais si faible^ j'ai perdu conscience, j'ai dormi sans doute. Mais, tout 
en dormaiit, je ne cessais pas de sentir une lutte au-dessus de moi, et 
j'avais la certitude obscure que là Volohté de Dieu finirait par triompher* 

Et puis, il m'a semblé qu'on parlait, et j'ai ouvert les yeux J'ai^même 



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LE CRÉPUSCULE 413 

tt\i entendre si distinctement mon nom, que j*ai dit : « Quoi ? » pensant 
que c'était ma femme... Mais Tétais seul. 

J'avais dormi longtemps. Il faisait petit )our. J'entendais la respiration 
du domestique, dans le cabinet... Moi qui ai maintenant le sommeil si 
lourd et le réveil si lent, je me suis trouvé tout de suite lucide, extraordi" 
nairement lucide, et comme allégé d'une façon miraculeuse. 

Alors j'ai fait un nouvel effort pour prier. 

La voix qui disait : « Non, non... ^ s'était tue. A la place de mon impuis- 
sance, de cet affreux sentiment du néant, j'avais une espèce de certitude 
imprécise, une confiance... Je percevais sur moi comme un secours, comme 
une affection... 

(Sourire radieux.) Je ne sais pas comment expliquer... L'impression 
de sortir de léthargie après plusieurs années de sommeil... L'impression 
de sortir d'un tunnel, de trouver la lumière, de commencer vraiment 
une nouvelle vie ! ...Un immense bonheur intérieur... La paix surtout, la 
paix... le calme... 

Je sens que je n'ai plus à chercher, que ma volonté est comme fondue, 
que je vais obéir avec délices, que tout est clair, que tout est pur... 

Tout a vn sens,.. 

Il tourne la tête. Son regard rencontre celui de l'abbé, dont le 
visage anxieux reste incliné vers lui. 

JEAN (ouvrant les bras). — Alors je vous ai fait venir, mon ami, pour me 
confesser... 



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IV 



Marc-Elie Luce est introduit dans le salon de Buîs^ où $ç 
trouve Tabbé Lévys. 

L*ABBÉ (s avançant). — Je suis chargé, monsieur, par Mme Barois, de 
vous prévenir que notre malade est à peine remis de sa dernière rechute.». 
Il a besoin de ménagements... 

LUCE (inquiet). — Mais je ne demande qu*à lui serrer la main. Si vous 
supposez qu'une conversation... 

l'abbé (embarrassé). — Non, monsieur, je ne pense pas qu'une con- 
versation..* sur des ^sujets... Enfin, sans rien qui puisse provoquer un 
etfort cérébral... 

Luce sourit : une indulgence nuancée d amertume. 

LUCE. — Vous pouvez rassurer Mme Barois, monsieur labbé... Barois 
ma prévenu de sa conversion, et je ne viens pas ici pour le contredire.. 

L'abbé rougit. Tics nerveux. 

LUCE (froid). — D'ailleurs, je n'ai que peu de temps : je compte repren- 
dre le train de trois heures. 

l'abbé (vivement). — La gare est très proche, par le raccourci... Et si 
vous voulez bien, je vous montrerai moi-même le chemin... 



Jean a voulu se lever. 

Il s'est fait habiller, et asseoir devant son bureau, qui est main- 
tenant dans sa chambre, — car il ne descend plus. 



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LE CRÉPUSCULE 415 

Ses vêtements de drap noir, boutonnés, flottent autour de 

lui. Une parade mortuaire : le col baille ; la peau colle au 

crâne ; une barbe peu fournie comble la cavité des joues ; les 
lèvres brident sur les dents ; les ongles sont en corne jaune. 

A l'entrée de Luce, il cherche à deviner le progrès de son 
mal. Mais Luce vient vers lui, souriant, impassible. 

JEAN (tout de suite). — Vous vous demandez, n'est-ce pas, comment 
c'est arrivé ? 

Luce ne comprend pas. 
Cette voix éteinte et rauque... 

Jean soulève un petit crucifix, qui est près de son mouchoir, 
sur le bureau désert. 

Une gêne. 

JEAN (buté). — Comment c'est arrivé ? Je n'en sais rien... Mais ce 
n'est pas le premier comment ni le premier pourquoi qui nous échappent ! 
(Il sourit bizarrement.) « Invocavi et venit in me spiritus sapientiœ. » Depuis 
longtemps je ne croyais plus aux idées... 

LUCE (évasivement). — Oui, c'est le cœur qui mène à la foi... 

JEAN, -y- Ah, mon ami, c'est bon... On sent qu'on pénètre enfin la vie, 
qu!on voit l'univers par le dedans... 

(Vivement, comme s'il craignait une objection.) Et puis c'est une solu- 
tion pratique qu'il nous faut... 

Luce acquiesce par un sourire affectueux. 

Jean a glissé au fond de son fauteuil. Son regard a la fixité 
d'yeux de verre, enchâssés dans un masque de cire. 

Luce évoque le Barois, qui, pour discuter, se campait, les 
jambes écartées, tête de biais, sourcils dressés... 

Jean le regarde ; et tout à coup, un petit rire silencieux. 

JEAN. — Je vous plains, mon pauvre ami... Vous résistez encore, vous... 
Vous vous débattez... 

Luce, surpris, proteste doucement. Mais le sourire de Jean 
est obstiné. 



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416 JEAN BAROIS 

JEAN. — Vous VOUS débattez, comme je faisais... Je connais ça... (Haus- 
sant les épaules.) A quoi bon ? Vous savez bien que vous y viendrez aussi... 

II saisit la petite croix et la soulève à nouveau. 

JEAN. — Voyez comme je me suis résigné à mourir, pour revivre auprès 
de Lui ! 

L'intonation est angoissée. 

Luce l'examine d'un regard compatissant : il a mesuré d'assez 
près l'abîme, pour ne plus mépriser ceux qui ont le vertige. Mais 
il ne trouve rien à répondre. 

Quelques minutes s'écoulent. 

Luce se lève. 

Jean le voit partir, presque sans regret. Une couche d'im- 
pressions neuves s'interpose maintenant entre son équilibre 
actuel, sa foi, — et son passé. Il prend la main tendue. Luce 
est très pâle. 

JEAN. — Nous avons été deux semeurs de doutes, mon vieil ami. Que 
Dieu nous pardonne... 



Luce descend l'escalier, le cœur serré. 
Il entre dans le salon ; la fuite d'une jupe. 

LUCE (à l'abbé). — Pourrai-je saluer Mme Barois ? 

l'abbé. — Je ne pense pas que Mme Barois soit rentrée... D'ailleurs, 
si nous voulons gagner la gare à pied, il va être l'heure... 

Luce n'insiste pas. 

Dehors, froid vif et sec. 

Aussitôt franchi le portail, l'abbé se tourne. 

l'abbé. — Eh bien, comment l'avez- vous trouvé ? 

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LE CRÉPUSCULE 417 

Luce fait un arrêt, à peine sensible, regarde 1 abbé, et reprend 
sa marche. Il n'a plus, avec ce prêtre, les mêmes motifs qu'avec 
Jean pour dissimuler. 

LUCE. — Il est méconnaissable... Il ne reste plus rien de son intelli- 
gence : il vit aujourd'hui, d'une faible lueur de sensibilité... 

l'abbé (défensiO. — Vous faites erreur : croyez bien qu'il a longuement 
discuté, avant de trouver sa voie ! 

LUCE (avec amertume). — Discuter ? Mais il ne le pouvait déjà plus 
lorsqu'il a quitté Paris ! 

(Posément.) Non. Ce pauvre Barois est, comme tant d'autres, une 
victime de notre époque. Sa vie, a été celle de beaucoup de mes contem- 
porains : elle est tragique... 

Il se tourne vers l'abbé, oubliant le prêtre ; dans son regard, 
cette curiosité amoureuse et perspicace, qui a été la poésie de 
son existence. 

LUCE. — Son éducation catholique s'est brisée, un jour, contre la science : 
toute la jeunesse cultivée passe par là. Malheureusement, notre conscience 
morale, dont nous sommes si vaniteux, nous la tenons, par hérédité, de 
plusieurs centaines de générations mystiques. Comment rejeter un pareil 
patrimoine ? C'est lourd... Tous n'arrivent pas à fortifier suffisamment 
leur raison pour qu'elle reste jusqu'au bout victorieuse. Aux jours de 
tempête, tant d'instincts, tant de souvenirs, l'assaillent ! Toutes les fai- 
blesses sentimentales d'un cœur humain... 

La plupart, en pleine force d'âge, donnent bien, comme Barois, le coup 
d'épaule qu'il faut pour s'affrancnir. Mais viennent les déceptions, vien- 
nent les maladies, la menace finale, c'est la déroute : vous les voyez recourir 
bien vite aux contes de fées qui consolent... 

L'abbé, le menton dans sa cape, hâte le pas. 

LUCE (triste). — Vous lui avez offert la survie, et il s'y est accroché 
désespérément, comme tous ceux qui ne peuvent plus croire en eux, qui 
ne peuvent plus se contenter de la vie réelle... 

Mouvement de l'abbé. 

C'est votre mission, je sais bien... Et je dois reconnaître que l'Eglise a 
acquis en ces matières une incomparable expérience ! Votre au-delà est 



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418 JEAN BAROIS 

une invention merveilleuse : c*est une promesse placée si loin, que la 
raison ne peut pas interdire au cœur d'y croire, s'il en a envie, puisqu'elle 
échappe, par définition, à tout contrôle... 

An, c'est la trouvaille de votre religion, monsieur l'Abbé, d'avoir su 
convaincre l'homme qu'il ne doit plus chercher à comprendre ! 

l'abbé (relevant la tête). ~ C'est la loi de Jésus lui-même, monsieur. 
Il ne démontre pas, il ne raisonne pas ; il dit : « Croyez en moi. » Il dit, 
plus simplement encore : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il 
boive... » 

Un temps. 

LUCE (malgré lui). — Une belle conversion ! Vous pouvez être fier. 

l'abbé (s 'arrêtant). — Oui, j'en suis fier ! 

Une bise soudaine, au tournant de' la rue, fait claquer son 
manteau. Il brave Luce d'un regard sombre, ambigu. 

l'abbé. — Etiez-vous capable de le consoler ? Moi, je lui ai apporté 
le calme ; je lui ai montré des horizons de clarté. Vous n'avez su lui pro- 
poser que des visions sans espérance ! 

LUCE (avec mesure). — Pourquoi « sans espérance » ? 

Mon espérance, c'est de croire que mes efforts vers le bien sont indes- 
tructibles ! Et elle est si forte, ne vous en déplaise, que les triomphes 
partiels du mal ne la découragent pas... 

Mon espérance, à moi, n'exige pas, comme la vôtre, l'abdication de 
ma raison : au contraire, ma raison l'étaye. Elle me prouve que notre 
vie n'est ni un mouvement à vide, ni une simple occasion de souffrir, ni 
une course au bonheur individuel ; elle me prouve que mes actes colla- 
borent au grand effort universel ; et partout elle me fait découvrir des 
motifs d'espérer ! Partout je vois la vie naître de la mort, l'énergie naître 
de la douleur, la science naître de l'erreur, l'harmonie naître du désordre... 
Et, en moi-même, ces évolutions-là se produisent tous les jours. 

Oui, je lui ai offert une foi, moi aussi, et qui valait bien la vôtre, mon- 
sieur l'Abbé. 

l'abbé. — Elle n'a pu lui suffire : c'est un fait î 

(Violence inattendue.) Et même si vous pensez que je lui ai offert un 
mensonge, vous devriez être heureux que j'aie pu, par n'importe quel 
moyen, lui rendre la paix ! 



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LE CRÉPUSCULE 419 

LUCE. — Je ne connais pas deux morales. On doit arriver au bonheur, 
sans être dupe d*aucun mirage, par la seule vérité. 

Un temps. 

LUCE. — Ah, nous aurons été un moment pathétique de Thistoire de 
la science, le moment le plus aigu sans doute de son conflit avec la foi ! 

l'abbé (brusque impatience). — Vous êtes d*un autre temps, monsieur 
Luce... du temps où Ton coupait inconsidérément les ponts qui nous 
relient au passé. Vous croyez à la régénération sociale, et vous avez pu 
renoncer à la prière, à la survivance spirituelle... Mais vous ne savez pas 
voir autour de vous : ce temps-là est déjà loin ! Vous n'avez pas aperçu 
le réveil général d'un besoin religieux, que vos sèches théories ne pour- 
ront jamais satisfaire ! 

(Rire révolté.) Un athée ne comprendra jamais ce qui se passe dans 
l'âme d'un homme qui prie... 

LUCE (souriant). — Ce sont des défaillances inévitables. Mais cette 
incroyance raisonnée que nous avons conquise, au prix souvent de péni- 
bles souffrances, ne peut pas être perdue : elle s'imprime, peu à peu, jus- 
qu'au fond des moelles de notre race, et libère d'autant l'humanité à 
venir ! 

l'abbé (farouche). — Non, l'homme ne pourra jamais se passer de 
Dieu... La vie est dominée par la mort ; et seule la religion apprend à 
l'attendre, à la subir, — quelquefois même à la désirer. 

LUCE (le masque contracté). — La mort est dans la logique de la vie. 
J'accepte l'idée de mort comme j'accepte l'idée de naissance. 

l'abbé (sourire cruel). — Oui, pour le moment ! Oui, vous vous portez 
assez bien pour « accepter » la mort ! 

Mais je vous le dis, monsieur Luce, le jour où vous sentirez quelle 
approche, quelle est là, ah ! vous verrez quel piètre appui vous trouverez 
dans vos négations stériles ! 

La place de la gare, que sillonne un va-et-vient de piétons et 
de véhicules. 

Luce s'arrête. Une ombre s'est creusée sous ses yeux gris. 

LUCE (voix lourde). — A mon âge, — autant dire au seuil de la mort 



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*P" 



420 JEAN BAROIS 

— on est sincère, n'est-ce pas ? Ce n*est pas l'heure où Ton a envie de 
faire des phrases... 

Eh bien, je vous affirme que j'envisage la mort avec toute la sérénité 
dont l'homme est capable, — avec la même sérénité que vous ! 

L'abbé détourne la tête. 

LUCE. — Qu'est-ce qui vous adoucira le moment fatal ? c'est la paix 
d'une conscience tranquille... Cette sérénité-là, je puis l'avoir au même 
titre que vous... 

l'abbé (ton âpre, sans regarder Luce). — Mais ce que vous n'aurez- 
pas, vous, c'est un prêtre, un envoyé de Dieu, pour venir se pencher sur 
votre agonie, et, d'un seul geste d'absolution, effacer jusqu'au souvenir 
de ce que vous aurez fait de pire !... 

LUCE (doucement). — Je n'en ai pas besoin. 

Il est devenu blême, tout à coup. 

Un sourire d'orgueil. Il tend sa main à l'abbé. 

LUCE. — Au revoir, monsieur l'Abbé... Sans rancune... 
Et pourtant vous venez de me faire mal... J'avais presqu'oublié que je- 
suis condamné, et vous venez de m'en faire souvenir, — durement... 

Geste de l'abbé. 

LUCE (souriant toujours). — Je sais que dans deux, trois, quatre mois,^ 
tout au plus, il faudra que je subisse une opération, qui est sans espoir... 
Et si je suis venu voir Barois, c'est parce que je me sais encore plus sûre-^ 
ment perdu que lui-même... 

l'abbé (bouleversé). — Vous vous exagérez, peut-être... 

LUCE (cessant de sourire). — Oh, ce n'est pas que je regarde la mort 
sans épouvante... Non... Mais je la regarde ! (Il frissonne.) J'en ai peur,, 
autant qu'un autre, parce que ma chair est lâche : mais c'est une peut- 
physique. 

Moralement, allez, je reste bien d'aplomb ! 

Il traverse le trottoir, d'un pas ferme. 

L'abbé le suit des yeux jusqu'à ce qu'il ait disparu» 



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^: 



« Mon cher Barois, 

«Depuis que Luce est mort» je veux vous écrire. Mais j'ai eu le côté 
droit ankylosé à la suite d une petite congestion, et j*ai été retardé. 

« Les médecins avaient résolu de tenter l'opération. Il s'y était soumis 
sans illusion. Il avait demandé quinze jours pour ranger ses papiers. Il 
m'a prié de l'aider, et je ne l'ai plus quitté. 

« Un jour, en classant les notes du livre qui reste inachevé, il a vu que 
e pleurais. Il est venu à moi, et il m'a dit un mot qui le résume : — « Vous, 

oldsmuth ? Mais quoi ? c'est la vie... Ne nous laissons pas aveugler par 
r individuel.,, » 

« L'opération a eu lieu. 

« Elle a réussi au delà de toutes les espérances. Le chirurgien lui-même 
-semblait oublier que ce n'était qu'une rémission ; nous tous avec lui. Le 
dix-huitième jour, Luce était debout, on le laissait rentrer chez lui. Il 
disait : « Je vais me remettre au travail, j'ai tant à faire encore ! » 

« C'est à partir de ce moment-là que le mieux a cessé, brusquement. 
Il l'a senti tout de suite : les symptômes reparaissaient, un à un. Il reculait 
toujours le moment d'avertir ses enfants ; et eux, qui s'apercevaient du 
changement, feignaient de croire à sa guérison. 

a J'y allais tous les jours. Avec moi, il parlait de sa mort, sans répit. 

« Il me disait : 

— « J'ai de la chance d'être ainsi prévenu d'avance, de pouvoir me 
préparer à l'acceptation. C'est le dernier acte qui me reste à accomplir 
poiir avoir fait ce que je devais. Je me suis toujours efforcé de rendre ma 
vie conforme à mes idées, pour donner à celles-ci leur maximum de force ; 
il me reste à mourir, sans dévier ; il me reste à montrer que je n'ai pas 
peur de la mort, que je la vois venir, que je l'accueille, que je meurs en 
confiance,,. 

« Le retentissement d'une fin sereine est immense, sur notre pauvre 
troupeau affolé de condamnés à mort ! Socrate l'avait bien compris. Plus 
on relit le récit de ses derniers jours, plus il est clair que Socrate n'a pas 
•consenti à se faire acquitter. Il avait soixante-dix ans ; il avait fini d'en- 



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422 JEAN BAROIS 

seigner ; il a eu la suprême sagesse de vouloir agir, une fois encore, par 
une mort qui ne fût pas passive, qui fût la preuve dernière de Tassurance 
de son cœur. Je me souhaite une pareille fin. » 
« Puis un trouble passait sur son visage : 

— « Et pourtant, on dit que souvent ceux qui l'ont attendu avec le 
plus de calme, sont justement ceux qui, au moment de mourir, se laissent 
aller à la plus grande révolte... » 

« Mais il ajoutait, précipitamment : 

— « Une révolte nerveuse^ bien entendu... » 

« Pas un seul iour je n'ai vu fléchir cette adhésion à la vie et à la mort. 
Et pourtant il a bien souffert ! 

« Il faisait le bilan de son existence. Un matin, après une nuit d'insomnie,, 
il m'a dit : 

— « C'est une consolation pour moi de m 'apercevoir combien ma 
vie aura été harmonieuse. Pendant que l'on vit, on se désespère de ne 
pas pouvoir mettre plus d'unité dans ses actions. Mais maintenant, je 
vois que je n'ai pas à me plaindre. J'ai rencontré tant d'êtres tourmentés, 
insatisfaits, sans cesse emportés en deçà ou au delà de leur centre de gra- 
vite ! ^ 

« Mon existence, à moi, n'a pas connu ces secousses ; elle pourrait 
s'exprimer par deux ou trois mots simples et clairs. Cela me donne, en 
m'en allant, un sentiment de paix. Je suis né avec de la confiance en moi, I 
en l'effort quotidien, en l'avenir des hommes. J'ai eu l'équilibre facile. / 
Mon sort a été celui d'un pommier de bonne terre, qui porte régulière- 
ment ses fruits. » 

« La dernière semaine a été particulièrement cruelle. 

« Puis, la veille du jour où il est mort, les souffrances ont diminué. 

«Ses petits enfants, les aines, sont entrés un instant dans sa chambre.. 
Il ne parlait déjà presque plus. Il les a vus venir, il leur a dit : — Allez- 
vous-en, mes petits, adieu, il ne faut pas que vous voyiez ça... » 

Vers six heures, on allumait les lampes, il a regardé autour de lui comme 
pour s'assurer que tous ses enfants étaient réunis. Il avait un regard extra- 
ordinaire. Il semblait pouvoir dire la vérité sur tout. Il semblait que s'il 
avait pu s'expliquer encore, il eut dit, sur lui, sur sa vie, sur la vie de 
tous les hommes, la parole décisive, libératrice... Mais il s'est soulevé 
sur un coude, et il a seulement dit, d'une voix étouffée, comme s'il s'éveil- 
lait : 

— « Ah, c'est la mort, cette fois... » 

«Ses filles n'ont pu retenir leur douleur. Elles étaient à genoux autour 
de son lit. Alors il a posé ses mains sur toutes ces têtes, et il a murmuré,, 
pour lui seul : 

— « Qu'ils sont beaux, mes enfants ! » 



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LE CRÉPUSCULE 423 

« Puis il s'est renversé sur roreiller. 

« C'était le soir. Il est mort, au matin, sans avoir rouvert les yeux. 

« Voilà ce que je voulais vous écrire, mon cher Barois, parce que je sais 
que cette mort peut vous faire du bien, comme à moi. Elle nous console 
de toutes les choses mauvaises que nous avons rencontrées sur notre 
chemin. 

« J'ai la certitude après avoir vu mourir Luce, que je n'ai pas eu tort, 
d'avoir foi en la raison humaine. 

«Pour moi, j'ai de si faibles yeux maintenant, que je ne travaille plus 
guère au laboratoire. J'écris : je récapitule mes recherches sur l'origine 
de la vie. Elles n'ont pas atteint leur but, mais je lègue à ceux qui me sui- 
vent, les résultats que j'ai acquis. Le temps est un facteur essentiel du 
progrès ; il est vraisemblable qu'un jour un autre trouvera ce que j'ai 
cherché ; et c'est une pensée très apaisante. 

« Votre dévoué, 

Ulric Woldsmuth. » 



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VI 



Depuis le matin, Jean délire. 

Huit heures du soir. 

Il s*éveille. Lassitude extrême. 
La pièce est sombre. 

Autour du lit, le va-et-vient des vivants prolonge son cau- 
chemar. 

Tout à coup, près de Cécile qui tient la lampe, l'abbé Lévys, 
étole au cou : entre ses doigts, les burettes. 
Une frayeur folle : la réalité... 
Son regard court d'un visage à l'autre. 

JEAN. — Je vais mourir ? Dites ? Je vais mourir ? 

Il n'entend pas la réponse. Une quinte le prend à la gorge, 
lacère ses poumons, l'étoufïe. 

Cécile se penche. Il l'enserre de ses deux bras, passionnément. 

Elle le force à s'allonger. Il se laisse faire, épuisé, les yeux clos, 
le soufHe sifHant. 

A travers sa fièvre, des phrases latines... La fraîcheur de 
l'huile sur ses oreilles, sur ses paupières, sur ses paumes... 

Sa transpiration baigne les draps. 



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LE CRÉPUSCULE 423 

JEAN. — Ah, délivrez- moi !... Ne me laissez pas souffrir !... 

Ses mains battent Tair. 

Elles rencontrent les manches de Tabbé et s'y cramponnent, 
comme à Dieu. 

JEAN. — Vous êtes sûr qu'il m'a pardonné ? (Un effort surhumain. Il 

se dresse.) L'enfer !... 

t 

Sa bouche s'ouvre pour un cri d'épouvante. 

Un râle mouillé... 

L'abbé tend le crucifix. Il le repousse, hagard. Puis il aperçoit 
le Christ : il s'en empare, il se renverse en arrière, et, frénéti- 
quement l'écrase sur ses lèvres. 

La croix trop lourde, glisse de ses doigts. 

Ses membres n'obéissent plus, s'éloignent. Le cœur bat à 
peine. Le cerveau fonctionne à une vitesse déréglée. 

Une brusque tension de tout l'être : en chaque point du corps, 
en chaque parcelle vivante, le summum de la souffrance humaine l 

Quelques soubresauts.. 

L'immobilité. 



A l'aube. 

Cécile et l'abbé, seuls dans la chambre. 

Cécile prie, le front dans les mains. 

Elle revoit sa vie, année par année. Dans cette même chambre, 
\in matin de sa jeunesse, elle a communié avec Jean, au chevet 
du docteur... 



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426 JEANBAROIS 

Le jour naissant pénètre par les volets entr 'ouverts. Un feu 
vif dans la cheminée ; sur le mur, derrière le cadavre plus rigide, 
des reflets de flamme dansent. 

L*abbé est assis. Il regarde le mort : les muscles du visage sont 
raidis ; la peau est gélatineuse ; les cheveux gris sont durs, 
piqués dans le crâne ; le cou ne semble pas avoir pu porter la 
tête. 

Une incomparable sérénité. 

Cécile ouvre successivement les tiroirs du bureau. Elle cherche 
quelque volonté posthume. Elle ne trouve rien. 

Mais, dans le cartonnier, sous les dossiers, une enveloppe : 

« A OUVRIR APRÈS MOI. » 

Elle rompt le cachet, parcourt les premières lignes, pâlit» 
Elle marche vers l'abbé, et lui tend les papiers. 

Il s'approche de la fenêtre. 

Une grande écriture, ronde et ferme : 



« Ceci est mon testament. 

^( Ce que j'écris aujourd'hui, ayant dépassé la quarantaine, en pleine 
force et en plein équilibre intellectuel, doit, de toute évidence, prévaloir 
contre ce que je pourrai penser ou écrire à la fin de mon existence, lorsque 
je serai physiquement et moralement diminué par l'âge ou par la maladie. 
Je ne connais rien de plus poignant que l'attitude d'un vieillard, dont 
la vie tout entière a été employée au service d'une idée, et qui, dans l'affai- 
blissement final, blasphème ce qui a été sa raison de vivre, et renie lamen- 
tablement son passé. 

« En songeant que l'effort de ma vie pourrait aboutir à une semblable 
trahison, en songeant au parti que ceux dont j'ai si ardemment combatta 
les mensonges et les empiétements, ne manqueraient pas de tirer d'une si 
lugubre victoire, tout mon être se révolte, et je proteste d'avance, avec 
l'énergie farouche de l'homme que je suis, de l'homme vivant que j'aurai 
été, contre les dénégations sans fondement, peut-être même contre la 
prière agonisante du déchet humain que je puis devenir. 



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LE CRÉPUSCULE 427 

« J*aî mérité de mourir debout, comme j'ai vécu, sans capituler, sans 
quêter de vaines espérances, sans craindre le retour aux lentes évolutions 
de la germination éternelle... » 

L'abbé frissonne. Ce rappel si net, si volontaire... 
Il tourne la page : 

« Je ne crois pas à l'âme humaine, substantielle et immortelle... » 
« Je sais que ma personnalité n'est qu'une agglomération de particules 
matérielles, dont la désagrégation entraînera la mort totale... » 

« Je crois au déterminisme universel... » 

« Le bien et le mal sont des distinctions arbitraires... » 



Il n'achève pas. 

Il replie les feuillets, et les rend à Cécile. 

Il fuit l'interrogation de son regard. 

Elle recule délibérément vers la cheminée. Il devine son 
geste. Il pourrait l'empêcher. 

Mais ses yeux restent fixés sur la mort, et il ne fait pas un 
mouvement. 

Il pense que depuis longtemps déjà, Barois ne peut plus se 
défendre... Il pense à l'Eglise, qui a su alléger ce départ, et à qui 
le sacrifice est dû, — peut-être... 

Une flamme claire illumine la chambre. 



Le Verger iTAugy, 

Avril 1910. — Mai 1913. 

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sommaire: 



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PREMIERE PARTIE 



LE GOUT DE VIVRE. 

L — Le docteur et sa mère au chevet de Jean 13 

//. — Le docteur décide Jean à « vouloir vivre » 17 

///. — Mort de Mme Barois 23 

jV. — Jean consulte Vabbé Joziers sur ses premiers doutes .... 24 

V, — Jean et Cécile, enfants 29 



LE COMPROMIS SYMBOLISTE. 

I. — Lettre de Jean sur sa vie d'étudiant à Paris 35 

//. — Entretiens de Jean avec Vabbé Schertz, sur les difficultés de 

la religion catholique 37 

///. — Lettre de Jean à Vabbé Schertz, deux ans plus tard. ... 55 



L'ANNEAU. 

I. — Jean reçoit de mauvaises nouvelles du docteur. .... 59 

//. — Retour de Jean à Buis pour la mort de son père 63 

///. — Lettre de Vabbé Schertz à propos des fiançailles de Jean. . 70 



LA CHAINE. 

I. — Jean, après deux ans de mariage, expose à Vabbé Schertz son 

évolution irreligieuse 75 

//. — La neuvaine de Notre-Dame des Victoires 82 

///. — Notes de Jean sur les femmes 92 

IV. — ProThenade avec Vabbé Joziers : le mariage et la foi .... 93 



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LA RUPTURE. 

I, — Leçon sur le « transformisme », professée au collège Venceslas, 1 07 
//. — Scène entre Cécile et fean^ à propos du Congrès de la Libre- 

pensée 112 

///. — Scène entre Mme Pasquelin, Cécile et fean, au sujet de la 

démission de fean 117 

IV. — Au Congrès de Londres : « Causes de F ébranlement général de 

la foi ^^ 124 

V. — Réapparition de Jean à Buis, après la naissance de sa fille. 130 

VL — Dernière discussion entre Cécile et Jean 1 33 

VIL — Lettre du notaire, consacrant la rupture 137 



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DEUXIÈME PARTIE 



LE « SEMEUR ». 

/. — Jean Barois annonce à BreiUZoeger quil est définitivement 

libre 143 

//. — Réunion des amis de Barois pour fonder « Le Semeur ». . . . 1 44 
///. — Visite de Barois à Luce, après la publication du premier numéro 

du « Semeur »... 165 



LE VENT PRÉCURSEUR. 

L — Premier soupçon de V Affaire 175 

//. — Woldsmuth lit à Barois le plaidoyer <de Bernard Lazare, , . 181 
///. — Luce annonce à Barois son déiir de lancer un manifeste dans 

ii Le Semeur y> 200 



LA TOURMENTE. 

L — Réunion au « Semeur », avant le procès Zola, — L'émeute 

hus les fenêtres 209 

//. — Dixième audience du procès Zola 217 

///. — Le Suicide du colonel Henry 241 

IV. — Autour du conseil de guerre de Rennes. — Les protestations 

de r Allemagne 249 

V, — Le retour de Rennes 266 

VL — A r Exposition de 1 900. Luce prononce F oraison funèbre de 

l'Affaire. , 272 

LE CALME. 

L — Interview sur la vie de Barois 279 

//. — Conférence au Trocadéro : « U avenir de C incroyance ». . . 281 
///. — U accident ; le frôlement de la mort. Le testament .... 290 



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TROISIÈME PARTIE 



LA FÊLURE. 



I. — Barois reçoit, après des années de rupture, la visite de Fabbé 

Joziers 301 

//. — Les cendres de Zola au Panthéon 307 



LENFANT. 

L — Marie offre de faire un séjour chez son père 319 

//. — U arrivée de Marie à Paris 323 

///. — Barois devant la foi de sa fille 330 

JV, — Lettre à Luce, sur la vocation de Marie 340 

V, — Mort de Mme Pasquelin, Barois ramène Marie à Buis . . 342 

VL — La pleurésie de Barois 348 



VAGE CRITIQUE. 

L — Barois en contradiction avec un jeune libre-penseur. 

Enquête de Barois sur la jeune génération catholique, . 357 
//. — Marie vient faire ses adieux à son père avant son noviciat, . 377 

III. — Barois annonce à Luce quil abandonne la direction du « Se- 

meur » 381 

IV. — Prise de voile de Marie 390 



LE CRÉPUSCULE. 

I. — Barois, reinstallé à Buis, reçoit la visite de fabbé Lévys. . . 397 

//. — fournal de Fabbé Lévys : révolution religieuse de Barois. . 404 

///. — La 'conversion de Barois 41 1 

IV. — Dernière visite de Luce à Buis 414 

V. — Lettre de Woldsmuth sur la mort de Luce 42 1 

VL — La mort de Barois , 424 



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ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 
35 ET 37. RUE MADAME, GASTON GALLIMARD, DIRECTEUR 

1915-1916 

G . K. CHESTERTON LA BARBARIE DE BERLIN, LET- 
TRES A UN VIEUX GARIBAL. 

DIEN (Trad. I. Rivière) in-iô 3.50 

PAUL CLAUDEL CORONABENIGNATIS ANNI DEI iii-i6 3.50 

PAUL CLAUDEL TROIS POÈMES DE GUERRE. . . . iii-8 i . 

PAUL CLAUDEL AUTRES POÈMES DURANT LA 

GUERRE in-8 3.50 

CLUTTON-BROCK MÉDITATIONS SUR LA GUERRE 

(Trad. J. Coreau) in-i6 3.30 

HENRI GHÉON FOI EN LA FRANCE in-i6 3.50 

PIERRE HAMP LA VICTOIRE DE LA FRANCE 

SUR LES FRANÇAIS in-i8 1.25 

PIERRE HAMP LE TRAVAIL INVINCIBLE in-iS x.25 

PIERRE HAMP LA FRANCE, PAYS OUVRIER . . . in-iô 3 . 30 

P.J.JOUVE VOUS ÊTES DES HOMMES iii-i6 3.30 

GEORGE MEREDITH L'ODE A LA FRANCE. (Trad. M. 

Pikrrotet) in-8 x .35 

CHARLES PÉGUY NOTRE PATRIE m-i6 3.50 

CHARLES PÉGUY ŒUVRES COMPLÈTES, Tome I, 

Introduction par Alexandre Mil- 

LERAND in-8 

CHARLES PÉGUY ŒUVRES COMPLÈTES, Tome IV, 

Introduction par André Suarès . . in-8 

CH. L. PHILIPPE CONTES DU MATIN in-i6 3.50 

FRANÇOIS PORCHE NOUS in-i6 3.30 

FRANÇOIS PORCHE L'ARRÊT SUR LA MARNE in-i8 1.33 

FRANÇOIS PORCHE LE POÈME DE LA TRANCHÉE. . in-8 1.35 

JULES ROMAINS EUROPE in-4 xo » 

EMILE VERHAEREN LA BELGIQUE SANGLANTE. . . . in-i6 3.50 



1917-1918 

J. RICHARD BLOCH ET C»« in-i6 3.50 

PAUL CLAUDEL LE PAIN DUR in-i6 3.50 

JOSEPH CONRAD TYPHON. (Trad. A. Gide, i" Edi- 
tion sur papier de Rives à 300 

exemplaires în-8 10 > 

PAUL DESJARDINS MIL NEUF CENT QUATORZE. . . . in-i6 3.30 

P. DRIEU LA ROCHELLE INTERROGATION in-4 10 » 

ANDRÉ GIDE LES NOURRITURES TERRES- 
TRES (300 exemplaires sur papier 

de Rives, épuisé) in-8 10 • 

VALÉRY LARBAUD ENFANTINES in-i6 3.30 

CHARLES PÉGUY ŒUVRES COMPLÈTES,Tome VIII 

Clio 

MARCEL PROUST A L'OMBRE DES JEUNES FILLES 

EN FLEUR in-i6 3.30 

LE COTÉ DE GUERMANTES in-i6 3. 50 



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Q51TrON& DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 
1917:1918 (SVIW : 

MARCEL PROUST SODOME ET GOMORRHE — i . . . in-iô 3.50 

SODOME ET GOMORRHE — 2 . . . 

LE TEMPS RETROUVÉ in-iô 3 . 50 

ANDRÉ SALMON MONSTRES CHOISIS in^iô 3.50 

ANDRÉ SUARÈS REMARQUES in-S 2 1 

M.,de;UNAMUNO LE SENTIMENT TRAGIQUE DE 

LA VIE in^iô 6 » 

PAïUL VALERY LA JEUNE PARQUE ia--8 6 > 

STANISLAS WYSPIANSKI... . LES NOCES. (Trad. de A. de. Lada 

et G. Lbnordmand) in-i6 4 » 

POÉSIE 

PAUL CLAUDEL CINQ GRANDES ODES iû-i6 3 • 5o 

PAfUL' CLAUDEL DEUX POÈMES D'ÉTÉ in-i6 3 • 5o 

GOVEirrRY PATMORE POÈMES. (Trad. P. Claudel) fn-i6 2 . 50 

GBOKOBS DUHAMEL COMPAGNONS m-i6 3 • 5o 

L0ON*PAUL FARGUE POÈMES in-i6 2.50 

LÉON PAUL FARGUE POUR LA MUSIQUE in-4 5 » 

HENRI FRANCK LA DANSE DEVANT L*ARCHE. 

(Préface de M"»» de Noailles) .... iii-i6 3 . 50 

STÉPHANE MALLARMÉ POÉSIES in-iô 350 

STÉPHANE MALLARMÉ UN COUP DE DÉS iii-4 350 

FRANÇOIS PORCHE LE DESSOUS DU MASQUE in-iô 3 • 5o 

RABINDRANATH TAGORE . . UOFFRANDE LYRIQUE (Prix No- 

bel 1913, Trad. A. Gidk) in-i6 3 . 50 

RABINDRANATH TAGORE . . L'OFFRANDE LYRIQUE. (Traduc- 

tion A. Gide, !'• édition sur vergé 

d'Arches, tirée à 500 exemplaires) , iû*8 7 • 50 

FRANCIS' VIELÉ-GRIFFIN . . LA LUMIERE DE GRÈCE in-i6 3.50 

CHARLES VILDRAC LIVRE D» AMOUR in-i6 3. 50 

CORRESPONDANCE 

CORRESPONDANCE : 

CH..L. PHILIPPE LETTRES DE JEUNESSE in-i6 3.50 

J. KEATS. LETTRES A FANNY BRAWNE 

(Trad. des Garets) in-i6 2 . 50 

ROMANS ET CONTES : 

HENRI BACHEUN JULIETTE LA JOLIE inviô 3.50 

J. RICHARD BLOCH LÉVY ia-iô 3.50 

G.-K. CHESTERTON LE NOMMÉ- JEUDI (Trad. J. Flo- 
rence) in-i6 3 . 50 

G.-K. CHESTERTON LE NAPOLÉON DE NOTTING 

HILL. (Trad. J . Florence) in-i6 3 . 50 

BERNARD COMBETTE DES HOMMES in*L6 3 . 50 

ANDRÉ GIDE ISABELLE, récit in-i6 3-50 

ANDRÉ GIDE ISABELLE (i'« édition sur vergée 

d* Arches, tirée à 500 exemplaires). 

Epuisé in-8 7 . 50 



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